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Boualem Sansal : "Les excès de la liberté seront toujours moins graves que les dérives de la censure"

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"Je ne vais pas dérouler l’histoire de la censure, cela nous ferait remonter aux censeurs romains, ces magistrats au pouvoir absolu, dont les décisions étaient sans appel, qui avaient pour mission de veiller sur les bonnes mœurs dans la cité.

Nous connaissons la censure, nous savons les mille et un moyens officiels et officieux avec lesquels les censeurs au cours du temps ont bâillonné la parole et nous savons comment leurs bras séculiers réprimaient ceux qui violaient l’omerta. Toutes les institutions humaines s’y sont prêtées, religieuses, civiles, militaires, à tous les niveaux.

À certaines époques, dans certains pays, le système a été loin dans l’ignominie, au point de marquer durablement la conscience humaine, ces dérives totalitaires nous ont laissé un vocabulaire qui à ce jour encore provoque en nous le dégoût : inquisition, déportation, relégation, auto-critique, purge, goulag, ces mots disent la mort et tout l’arbitraire et toute la souffrance du monde, ils nous mettent vraiment mal à l’aise.

Nous savons aussi comment de l’autre côté des femmes et des hommes, intellectuels, écrivains, journalistes, cinéastes, dramaturges, se sont élevés contre la censure souvent au péril de leur vie. Et là aussi on peut remonter loin dans le temps, à Socrate par exemple que les censeurs ont condamné à boire la ciguë, à Galilée qui fut condamné à la relégation à vie. La liste est longue jusqu’à Kravchenko dont on vient de voir le film et dont la mort est à ce jour entourée de mystère (suicide, assassinat déguisé en suicide ?), la liste est pleine de noms prestigieux, Voltaire, Zola, Soljenitsyne, Heinrich Heine, etc. etc., elle dit le courage et la ténacité dont les hommes sont capables pour défendre la liberté de parole, sans laquelle la vie n’a pas beaucoup de sens.

Mais le monde n’est pas divisé en deux, la frontière entre censeurs et libertaires est fluctuante, les censeurs sont parmi nous, voire en chacun de nous, nous savons tous, aussi, que la liberté d’expression et sa défense sont parfois une couverture commode pour ceux qui en réalité veulent imposer à la société leur vérité et leur propre censure. C’est la démarche des extrémistes, ils dénoncent la censure pour installer la leur, tels les islamistes, derniers venus sur la scène du double jeu ; un Tarik Ramadan est le meilleur défenseur de la démocratie et de la liberté d’expression sur la place de Paris, de Londres et de Genève, il faut le reconnaître même si nous savons que son idée cachée est de propager l’islamisme, l’ennemi juré de la démocratie. A contrario, des défenseurs acharnés de la liberté d’expression ont pu en certaines circonstances cautionner et même réclamer des limitations à la liberté d’expression. C’est par exemple ce que fait la loi Gayssot qui a créé le délit de contestation de crimes contre l’humanité, mais en l’occurrence son inspiration est positive, elle interdit non pour attenter à la liberté d’expression est-il dit dans l’exposé des motifs mais pour faire barrage à l’antisémitisme virulent du Front national et aux militants du négationnisme de la Shoah comme Robert Faurisson et compagnie. Depuis ils ont été rejoints et dépassés par les islamistes, ce qui montre qu’une loi ne vaut que par les moyens que l’on met en œuvre pour l’appliquer et en l’occurrence, les moyens sont plutôt dérisoires. C’est un fait avéré, une loi qui n’est pas appliquée accélère la dérive, elle devient une invitation à commettre le délit qu’elle est censée empêcher et sanctionner le cas échéant.

Noam Chomsky en anarchiste radical qu’il est, y voit un mal, pour lui la liberté d’expression n’a de sens que si elle est illimitée, en vertu de quoi il a fortement critiqué la loi Gayssot. On imagine bien ce qui se passerait si cette loi était abrogée et si comme le veut Noam Chomsky, qui a défendu Faurisson, la liberté d’expression était illimitée : les négationnistes et les manipulateurs sont légions, ils nous feront rapidement oublier qu’il y a eu génocides, en Amérique sur les Indiens, en Turquie sur les Arméniens, en Europe sur les Juifs, et on oubliera qu’il y a eu des massacres coloniaux gigantesques, ils voudront de même nous convaincre que l’esclavage et la colonisation étaient un dégât collatéral dans le mouvement impétueux de l’histoire et de la civilisation. Ils l’ont d’ailleurs fait, en 2005, une loi a été votée, ici en France, qui dans son article 4 demandait aux historiens de souligner les aspects positifs de la colonisation, et qui dans son article 13 étendait les avantages ouverts aux rapatriés aux activistes de l’OAS y compris ceux que la justice française avait con-damnés pour terrorisme et meurtre. Cette loi était le point de départ d’une réécriture complète de l’histoire, avec au bout une nouvelle censure à mettre en place pour bâillonner les esprits rebelles. Face à la révolte des historiens, les articles révisionnistes ont été retirés mais les députés qui les ont proposés sont toujours là, dans l’assemblée nationale, professant les mêmes idées, qui soit dit en passant gagnent du terrain.
C’est l’histoire de la démocratie qui tue la démocratie.

Des voix importantes, Elisabeth Badinter, Marc Ferro, Alain Decaux, ont proposé d’abroger toutes ces lois historiques et mémorielles qui restreignent, encadrent, inter-disent, telles la loi Gayssot sur le négationnisme, la loi Taubira sur l’esclavage, la loi de 2005 portant reconnaissance de la Nation, etc. Faut-il le faire ? C’est une vraie question.

La question est en fait vieille comme la censure : interdire l’expression ou la limiter est-il toujours une censure ? Or-han Pamuk qui partage sans doute la proposition de Noam Chmosky a été condamné dans son pays, non pour avoir nié une réalité historique largement admise dans le monde et probablement aussi en Turquie, mais pour l’avoir reconnue. Et voilà deux crimes contre l’humanité, la Shoah et le génocide arménien, pour lesquels deux censures opposées sont à l’œuvre, ici on condamne celui qui nie un génocide et là on condamne celui qui le reconnaît. Orhan Pamuk a été condamné et vilipendé dans son pays, et il a été salué et honoré dans le reste du monde. Et ceux qui nient la Shoah en Europe sont accueillis, écoutés et félicités dans de nombreux pays, en Iran par exemple qui organise régulièrement des colloques très savants sur la Shoah fréquentés par des gens qui affirment que leur voix est étouffée en Europe à l’instigation des juifs et d’Israël.

Dans le même ordre d’idées, se pose la question du racisme, de la xénophobie, de l’homophobie, du sexisme, de l’islamophobie, de l’anti-occidentalisme. Faut-il une or-donnance Gayssot pour chaque maladie, ou faut-il plus de liberté, là où déjà abondent la déraison, la folie, l’ignorance et que manque cruellement le simple bon sens ?

Ce propos liminaire dit où je veux en venir. Je voudrais considérer l’affaire sous un angle un peu différent pour introduire le débat sur la censure. A mon avis, nous sa-vons assez sur le fonctionnement de la censure, qui la combat, qui la soutient mais nous abordons rarement cet aspect fondamental : celui de la légitimité, je veux dire la validité ou la non validité des raisons qui font qu’à un moment de l’histoire, dans tel pays, les ordres dominants, civils, militaires, religieux, financiers et les organisations comme les universités, les organisations maçonniques, les sociétés scientifiques, la presse, dont la mission est de fournir du sens à la société, décident de ce que sont les vérités et les règles d’observance et prétendent que l’ordre général serait en danger si on s’écartait de la ligne. Ils ont le pouvoir d’orienter les gens et de les contraindre éventuellement, ils pourraient se suffire de cela, mais non ils veulent aussi que les gens partagent leur philosophie et soutiennent leur projet de domination. Là où s’installe l’esprit de censure, la censure finit par tout envahir et tout régenter.

Il serait également intéressant de voir comment les écrivains délégitiment les arguments des censeurs et légitiment les leurs. En vrai, ils ne savent plus le faire, délégitimer les islamistes en clamant qu’ils veulent instaurer la charia est une lapalissade, la charia fait partie de l’islam, rien de plus normal qu’un croyant veuille être gouverné selon les lois de sa croyance, tout comme le démocrate veut être gouverné selon les lois de la démocratie en la-quelle il croit. Dire que la charia est violente est une autre tautologie, les exécutions capitales aux USA, en Chine, au Japon et ailleurs, ne le sont pas moins. Voilà me semble-t-il une raison de la persistance de la censure, nous ne savons pas toujours la délégitimer dans ses attendus et ses prétentions, souvent au contraire nos arguments viennent la renforcer. Critiquer les moyens, sans démonter les idées qui les inspirent, c’est consacrer ces idées.

Mais en vérité il ne s’agit pas d’un débat entre gens prêchant des opinions contraires, mais d’un combat essentiel entre deux visions antinomiques de la vie en société.

Le secret fait partie de l’histoire des hommes, les uns le veulent inviolé et inviolable parce qu’il assure leur pou-voir, ils feront tout pour le préserver, pour les autres le secret doit disparaître car il bloque l’arrivée de la lumière et maintient les hommes dans l’ignorance et l’indigence.

C’est là, sur la ligne de séparation entre ces deux mondes, celui du secret et celui de la transparence que se tiennent les écrivains. Mais ils ne regardent pas tous du même côté, beaucoup dénoncent les censeurs mais beaucoup aussi dénoncent leurs victimes et ceux qui prennent leur défense. Dans l’affaire Kravchenko, à Paris, capitale mondiale des droits de l’homme, ce sont des intellectuels de gauche qui sont venus accabler Kravchenko pour avoir dénoncé le système totalitaire soviétique. Ces gens qui prennent parti pour la dictature sont-ils sincères, croient-ils vraiment que d’un mal peut sortir un bien, qu’un mal peut être meilleur qu’un autre ?

Répondre à la question de la censure sous cet angle c’est répondre à la question de la vérité, qu’est-elle, qui la détient, qui peut certifier qu’elle est vraie et qu’elle est plus utile à la société que le doute, la quête, l’erreur ? C’est beaucoup de questions, fondamentales mais relatives, d’un pays à l’autre les définitions changent du tout au tout.

En pays démocratiques, la censure n’existe plus en tant qu’institution officielle, elle est diffuse, elle s’exerce à travers la loi et les règlements : n’importe qui, une institution publique ou privée, une association ou un particulier, peut actionner la justice, pour censurer un article, un livre, un film, un tableau, il invoquera la diffamation, la violation de la vie privée, le trouble à l’ordre public, le blasphème, le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, l’homophobie, etc.

Dans un contexte de démocratie, la difficulté pour les écrivains engagés dans la défense de la liberté d’expression est double. Un, il est difficile pour eux de dénoncer la censure puisqu’il s’agit de décisions de justice, prises sur la base d’une loi, contre lesquelles il est toujours possible au demeurant de faire appel auprès d’une autre juridiction. Deuxièmement, les amalgames dans la société sont tels que toute dénonciation d’une censure peut être considérée comme une prise de position en faveur de la cause qui est à l’origine de la plainte, elle-même justiciable d’une action en justice. Lorsque Charlie Hebdo a publié les caricatures de Mahomet en soutien au journal danois Jyllands-posten, menacé par les islamistes, beaucoup l’ont attaqué pour islamophobie, blasphème, racisme, que sais-je encore. Le fait est là, le défenseur de la liberté se retrouve presque toujours sur le banc des accusés et le censeur se voit justifié dans sa position. C’est un cercle vicieux.

Partout on entend dire avec désespoir : on ne peut rien dire sur ceci ou cela, sur les homosexuels, sur les Juifs ou Israël, sur les musulmans ou l’islam, sur l’insécurité et les banlieues. La censure s’est à ce point diffusée dans la société démocratique que s’exprimer n’attire que critiques et réprobations, voire voie de faits et procès. Le silence est devenu paradoxalement une forme de liberté. Ne rien dire c’est tout dire mais par défaut mais c’est aussi se condamner à ne pas agir alors la lutte pour la liberté est d’abord un engagement concret.

En fin de compte les questions qu’il serait bon d’examiner sont à mon avis celles-ci : comment combattre la censure, comment délégitimer ses arguments et comment convaincre la société que les excès de la liberté seront toujours moins graves que les dérives de la censure ?"

Boualem Sansal

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