Malraux en Haïti

Par Jean-Marie Drot
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Me souvenir de Saint Brice, le peintre du Vaudou, m’amène tout naturellement à évoquer le voyage d’André Malraux en Haïti.

Le 8 mai 1976 (jour anniversaire de la victoire de 1945), je suis dans le salon bleu de la propriété des 5 à Verrières le Buisson, pour enregistrer un des derniers témoignages d’André Malraux pour la série T.V. "Journal de voyage à la recherche des arts du monde entier". Depuis quelques semaines, il est rentré de Port au Prince.

Malraux reprend sa place devant la fenêtre qui donne sur le parc. Ponctuel, il vient vers nous avec une certaine hâte. Il est habillé avec élégance, comme s’il était toujours dans son bureau de la Rue de Valois. Avec son habituelle courtoisie, il salue les techniciens et Madeleine la script, qu’au cours d’un précédent tournage il a baptisé "la dame au beau cimier blanc".

Cet entretien vient enrichir les quelques vingt heures déjà "engrangées" qui seront diffusées ultérieurement dans leur quasi globalité par Yves Jaigu sur France Culture. Chez Malraux, ce jour là, aucune trace de fatigue. Je le trouve même rajeuni et pourtant, sept mois plus tard, l’auteur des "Voix du Silence" nous aura quitté...

Un sourire, quatre mots "Haïti ? Alors, allons y ! ".

Malraux regarde la caméra les yeux dans les yeux. Il aime partager ce qu’il aime ; c’est pourquoi, probablement, il a accepté de prendre sur son temps d’écriture pour nous raconter son ultime voyage dans les Caraïbes. D’une voix inoubliable, sifflante, parfois nasillarde, souvent difficile à comprendre, les mots se bousculant, se mangeant les uns les autres, la pensée voyageant plus vite que la parole, il m’avait dit :


"Je crois qu’il y a un premier point qu’il faut souligner, parce que les Français n’ont pas l’air de s’en douter. Vous l’avez dit un peu vous même dans vos films, mais dans le désert ; il y a en Haïti deux peintures qui n’ont presque aucune relation entre elles. D’une part, les Naïfs : à partir de 1943, se développe dans un pays qui n’a jamais eu de peintres pompiers, une peinture complètement libre, non académique. Et puis j’aimerais surtout insister sur l’autre versant de la peinture haïtienne qui, elle, est reliée directement au Vaudou ".

Au cours de son périple en Haïti, du 20 décembre 1975 au 5 janvier 1976, infatigable, Malraux a souhaité tout voir, assistant même à deux authentiques cérémonies vaudou. Par avion, il est allé à Jacmel. Au Cap Haïtien, son hélicoptère avait atterri directement à l’intérieur de la forteresse du Roi Christophe, "citadelle saturnienne jamais attaquée, jamais habitée si ce n’est par les zombis qui avaient construit le fol édifice du tyran". Au Cap, toujours, il rencontre Philomé Obin et sa famille d’artistes. Mais durant son séjour il s’intéresse surtout à l’aventure de la Communauté de Saint Soleil qu’animent alors deux jeunes Haïtiens, Maud Robard et le peintre Tiga. Pour grimper jusqu’à Soisson la Montagne, ce lieu dit situé à près de 1000 mètres d’altitude au dessus de Port au Prince, mieux vaut utiliser une jeep particulièrement robuste. Là haut, plus aucune trace de la civilisation. Au détour du chemin, sur son célèbre cheval blanc, Toussaint Louverture pourrait paraître sans susciter le moindre étonnement. A Soisson la Montagne pas de vrai village. Seulement des cayes dispersées. Quelques poules vagabondes. Quelquefois une chèvre et beaucoup d’enfants à moitié nus. Après une épidémie de peste porcine, les cochons noirs ont disparu. Quelques cultures : maïs, patates douces, pois, manioc, le tout planté sur des parcelles h4putiennes, pas plus grandes que ces mouchoirs de poche que les paysans nouent autour de leur cou. Entre les pierres, des fleurs à profusion. Parfois, un oiseau. blanc, du genre ibis égyptien, se pose entre les cornes d’une vache solitaire. Ici, horloges et sabliers sont remplacés par le soleil.

Malraux et les Saint Soleil


Finalement, à Soisson la Montagne ni Toussaint Louverture ni Dessaline ne sont revenus mais, événement aussi imprévisible qu’incroyable, peu avant la Noël 1975, André Malraux sort d’une voiture de l’ambassade de France et vient saluer les membres de la communauté de Saint Soleil.

Le voyage de Malraux en Haïti m’intéressait à plus d’un titre : pour une fois, il m’était enfin possible de le suivre pas à pas dans une île que depuis longtemps j’avais parcourue en tous sens ; d’enregistrer en temps réel ses découvertes et ses coups de cœur. Partout ailleurs, en Italie, en Hollande, en Espagne, au Mexique, en Afrique, à Bénarès, au Japon, dans les hauts lieux et musées du grand monde, son savoir encyclopédique, ses intuitions fulgurantes nous avaient laissés sur la rive, éblouis et persuadés à chaque étape du voyage que Malraux avait sur nous des siècles d’avance. En Haïti, pour le comprendre, je me suis fié aux petits cailloux blancs que, tel le Petit Poucet, j’avais semés au fil des ans sur les sentiers.


Dans l’Intemporel je lis : "Vers 1972, le musée de Port au Prince exposait un ensemble énigmatique de tableaux aussi éloignés de l’école naïve que de l’art occidental et dont on ne savait que ceci : des paysans, des maçons, presque tous illettrés n’ayant pas vu d’images pas même les photos des journaux formaient sous la direction de deux haïtiens cultivés et artistes, une communauté qui trouvait son principal moyen d’expression dans la peinture, le second étant le spectacle, commedia dell’arte ou psychodrame ; en un mot Saint Soleil, comme si la liberté seule acclimatait ici, jusque dans ses aventures insolites, l’expérience la plus saisissante et la seule contrôlable de peinture magique en notre siècle : la Communauté de Saint Soleil" .

" D’abord, qu’était cette peinture de Saint Soleil, déconcertante même en ce pays où chacun peint comme il lui plaît ... Pas question de naïfs. Malades mentaux ? Il manquait les crocs, l’enchevêtrement, le matériel qui fait de leur peinture une peinture enchaînée. Enfants ? Ils ne peignent guère à l’huile... Chaque tableau était manifestement pareil à ceux d’Hyppolite et de Saint Brice. Et n’est pas courant de rencontrer une peinture dont on ne décèle ni d’où elle vient ni à qui elle parle".

Après la mort de Malraux (23 novembre 1976), avec mon chef opérateur Claude Butteau, nous sommes repartis pour Haïti afin de tenter de reconstituer son dernier voyage. Nous sommes revenus sur ses pas à Soisson la Montagne. Sa présence n’y avait rien perdu de son intensité. Simplement, peu à peu, elle devenait mythologique. Les peintres de Saint-Soleil parlaient de lui comme s’ils avaient croisé sur le sentier rocailleux l’incarnation physique d’un loa majeur de leur panthéon vaudou. Avec le temps, Malraux l’agnostique s’était métamorphosé pour eux en un esprit tutélaire. Là haut, j’avais interrogé Maud Robard qui avec Tiga l’avait accueilli dans leur maison musée.

Prospère Pierre Louis


Maud Robard : "La voiture arrive. Malraux souriant à la fenêtre. Il descend et dit "le cimetière, sensationnel". "Quelques kilomètres encore, un autre cimetière, des tombes peintes avec une liberté furieuse, mais non enfantine. Un cimetière mérovingien. Bariolé par l’Ensor des masques, la déesse fantasmagorique et son dieu Carnaval : c’est celui de Saint Soleil" ("l’Intemporel").

Maud Robard : "Malraux pénètre dans la maison et demande : "maintenant expliquez moi exactement ce qu’est Saint Soleil ?". "Que lui ai je répondu ? ... je ne me le rappelle plus.... si,je crois que je lui ait dit.. ici vous êtes dans une maison privée, ce n’est pas une galerie". Malraux s’est promené tranquillement, et pendant deux heures il a regardé les peintures des artistes de Saint Soleil. Parfois il s’arrêtait, citait le nom d’un grand peintre. Il disait ’Picasso, Dubuffet aimeraient voir ça ou encore ces dessins me font penser à ceux que Matisse exécutait d’affilée".


J.M.D : "Finalement à Saint Soleil il n’y a pas eu de votre part, me semble t-il, volonté de sélectionner les artistes. Pour tenter cette expérience, vous avez pris celles et ceux qui tout simplement habitaient dans votre entourage. Non ?

Maud Robard : "Oui, nous voulions avoir avec nous des individus et surtout ne jamais leur donner de conseils artistiques. D’ailleurs tous peignent chez eux et seulement quand ils en ont envie. Le tableau arrive ici quand il est terminé".

Saint Brice

Poursuivant méthodiquement la reconstitution du voyage en Haïti d’André Malraux, après une négociation assez difficile, nous étions entrés, caméra à la main, dans un temple vaudou où, toujours accompagné par Maud Robard, en janvier 1976, il était passé.

Maud Robard : "A présent nous sommes dans un péristyle (temple vaudou) situé entre Croix des Missions et Croix des Bouquets, chez le houngan André Dominique. Malraux a d’abord visité le houmfor , ses différentes chambres et il a été tellement intéressé qu’il a demandé à revenir dans la soirée pour assister à une cérémonie vaudou qui n’était pas organisée spécialement pour lui".

Concernant les séances vaudou, durant le tournage à Verrières le Buisson, avec un sourire malicieux, (car en lui, souvent masqués par son côté "Mémoires d’ Outre tombe" ’ il y avait un humour, une ironie qui lui plissant les yeux accentuait sa ressemblance avec son chat familier) André Malraux m’avait dit : " quand il ne s’agit pas de celles organisées pour les touristes les séances vaudou ont un pouvoir contagieux excessivement fort ; prétendre que nous sommes en face de phénomènes simples, rationnellement explicables, est tout simplement ridicule. Par exemple je pense à la fille qui entre en transe et marche sur le feu, ou bien parle d’une voix qui n’est pas la sienne, etc ... . Ce sont là des phénomènes qu’on peut limiter (je ne tiens pas personnellement à ce qu’on en fasse des merveilles), mais pour moi ce sont bel et bien des phénomènes irréductibles. Et si l’on veut tout nous expliquer par la simple simulation, c’est ridicule, parce qu’il faudrait supposer qu’en Haïti nous sommes confrontés à un peuple d’acteurs de génie ".


Pour conclure notre entretien Maud Robard m’avait confié : "à quelques jours de son arrivée en Haïti et très précisément la veille de son anniversaire, le 3 novembre, j’avais rêvé de Malraux. Le lendemain à l’aube, je lui avait écrit :"Guédé Malraux, dans l’univers haïtien, vous seriez né sous l’influence des divinités de la mort, les guédés. La période guédé s’étend du 15 octobre au 5 novembre. Au sommet de la hiérarchie des guédés règne Baron Samedi, gardien et chef des cimetières. Il est symbolisé par la croix.

Lorsqu’un cimetière s’établit, le premier mort enterré devient immédiatement Baron Samedi. Le temps se charge de rendre anonyme le souvenir charnel de ce premier mort et le prestige de Baron Esprit n’en est que renforcé.

Fin de l’existence ? Commencement de l’esprit ? Tout le secret de la vie est dans cet équilibre mystérieux. Dans le Vaudou la mort individuelle n’est jamais qu’un symbole. Un passage. La sagesse populaire perpétue cet état."

Jean-Marie Drot