Retrouvez la dernière chronique de Lyonel Trouillot, envoyée au site LePoint.fr le 23 mars. "Qu’est-ce qu’un grand désastre sinon la somme de milliers de petits désastres ! Chaque petit désastre est en soi immense. Sept jours après la catastrophe, l’après commence."
Un mois après le séisme, Frankétienne revient sur l’instant qui fit chavirer le destin d’Haïti : "Entre les musicales virondes des astres / un intense yanvalou / cette danse macabrement nouée de dissonances, de cavalcades bruyantes, de boulines chaotiques, de déglingues désarçonnantes..."
Éducateur, rédacteur et éditorialiste de la section internationale du Matin, Roody Edmé devait, comme en 2007, animer des débats pour le festival EV. Il nous envoie un papier où il appelle à bâtir une nouvelle Haïti souveraine et sans exclusion !
Avec leurs bureaux détruits, leurs imprimeries hors d’usage et plusieurs employés blessés ou disparus, les deux quotidiens de la capitale, Le Matin et Le Nouvelliste, ne peuvent paraître. Courrier international leur ouvre ses colonnes.
Directrice des Editions Vents d’ailleurs qui publient les grands noms de la littérature haïtenne (Gary Victor, Frankétienne, Kattly Mars…), Jutta Hepke appelle à soutenir Haïti, dans la durée, pour lutter contre l’oubli et l’indifférence.
Dans un article publié le 4 février 2010, Lyonel Trouillot répond à l’Humanité : la reconstruction, le courage des Haïtiens, le partage, l’Etat, l’intervention étrangère… mais aussi le rôle de l’écrivain dont le rôle est de dire qu’Haïti est à tous.
Dans le Libération daté du 19 janvier 2010, les écrivains et intellectuels haïtiens prennent la plume pour témoigner, depuis Haïti pour la majeure partie d’entre eux : Yanick Lahens, Evelyne Trouillot, Louis-Philippe Dalembert, Emmelie Prophète, Beethova Obas, Kettly Mars, Jean-René Lemoine et Jean Métellus.
Evelyne Trouillot témoigne à son tour dans le New York Times. "Un lien profond unit tous les Haïtiens, quels que soient notre condition sociale, notre statut économique, nos croyances religieuses, ne serait-ce que parce que nous partageons les mêmes incertitudes, les mêmes craintes sur l’ampleur monstrueuse de la tâche qui nous attend. Même si le séisme nous rappelle notre destinée commune, il ne cache pas les inégalités qui divisent Haïti. "
Place Cadet-Jérémie. Quartier de Carrefour-Feuilles au sud de Port-au-Prince. Dans des conditions d’hygiène plus que précaires, plus de 1 000 familles s’entassent sous des tentes de fortune pouvant à peine supporter une pluie qui, heureusement, se fait plus que discrète une semaine après le séisme qui a ravagé la capitale haïtienne. Carrefour-Feuilles est un quartier adossé au Morne-L’Hôpital, colonisé par des bidonvilles qui peu à peu s’étendent vers le sommet de la montagne.
"La puissance créatrice de cette île est tout simplement extraordinaire… Et c’est cette force créatrice depuis toujours qui fait tenir les gens debout." Voici le texte intégral de l’article de Michel Le Bris, écrit le 20 janvier, et publié en page "Rebond" de Libération le 28 janvier, amputé de sa fin…
"Ici la mort saccage abondamment. Nous pleurons nos morts sans plus disposer d’une seule goutte de larme dans le corps. Plus de dix jours après le drame, les rues sont dégagées de leurs montagnes de cadavres. Les familles qui ont découvert leurs morts les enterrent sans perdre de temps dans leur cour, question d’éviter la fosse commune. Ces morts-là, ne sont pas encore déclarés. De toutes les victimes de cette fin du monde sur mesure, en saura-t-on jamais le nombre un jour ? "
Premier coup de fil de Frankétienne à son ami Philippe Bernard, spécialiste de la littérature haïtienne, mercredi 20 janvier 2010 à 14h38, soit peu de temps après cette seconde secousse (6 sur Richter) qui vient de frapper Port-au-Prince. Dans cet enregistrement retranscrit il parle de sa maison, de son quartier de Delmas et de sa pièce de théâtre écrite d’une manière spontanée, mystérieuse, fin novembre et prête à être jouée : "Mélovivi ou le piège", où deux individus se trouvent bloqués dans un lieu fermé il ne savent pas par quoi, sans doute un cataclysme… et « la terre titube, la terre vacille, la terre vire et chavire en tressaillements de frayeur, en déraillements de terreur, dans le macabre opéra des rats… »
"J’ai failli mourir avec le beau recueil de poèmes Seule la mer d’Amoz Oz. Je serais mort en compagnie de mes amis Dany Laferrière et Thomas Spear autour d’une table. J’atterris à Port-au-Prince le mardi 12 janvier comme invité du festival Étonnants Voyageurs. Trente minutes avant le séisme, je suis à l’enregistrement de l’hôtel Karibe quand j’apprends que mes amis m’attendent au restaurant. Ce sera une soirée de retrouvailles. Le poète James Noël et le cinéaste Kinvil Jean devront nous rejoindre. Aux premières secousses, on n’y croit pas. On dirait des rafales de tirs auxquelles Port-au-Prince est trop habitué. J’attends mon poisson gros-sel et Dany, son demi-homard alors que Thomas veut terminer sa bière.
Ce que j’ai vécu après n’a pas de nom. Personne ne devrait vivre cela."
De "La Minute" à "La Révolution" en passant par "Le silence, "Les projectiles", "L’horreur" ou "Les animaux", Dany Lafferière raconte en 10 courts paragraphes la longue nuit qui suivit le séisme du 12 janvier. "Les nuits précédentes étaient assez froides. Celle-là, chaude et étoilée. Comme on était couché par terre, on a pu sentir chaque tressaillement du sol au plus profond de soi. On faisait corps avec la terre. … Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. Un silence assourdissant. J’entends encore ce silence. … Le coq de Port-au-Prince chante n’importe quand. Ce que je déteste généralement. Cette nuit-là j’attendais sa gueulante." Publié dans Le NouvelObs.com
Louis-Philippe Dalembert avait déjà rejoint Haïti le 12 janvier. Il y est toujours et nous confie : "je n’ai pas encore le courage de m’en aller... même si je ne suis ni medecin ni infirmier. Mais j’ai besoin d’être la, et pas ailleurs. " Pour témoigner lui aussi de la solidarité : "elle tourne entre individus de toutes les classes sociales… Dans un va-et-vient à la fois vertical et horizontal. Elle a tourné dès les premières minutes qui ont suivi le cataclysme. Elle a tourné le lendemain, quand la population errait dans les rues de la ville, abasourdie, livrée à elle-même…" Un papier publié dans Libération.
"Après une nuit d’escale en Floride, je me présentais frais comme un œuf d’oie à l’aéroport de Fort-Lauderdale, pour la seconde étape de mon voyage. Cap sur Haïti ! J’avais déjà fixé sur mes lèvres mon sourire haïtien, revêtu mes habits de natif/natal. J’avais déjà rajusté la vélocité de mes gestes en ajoutant une lenteur gracieuse à ma démarche. Je redeviens toujours Haïtien dès que je pose les pieds dans un aéroport, puisque le berceau de ma naissance n’est alors qu’à quelques battements d’ailes d’avion de l’aérodrome. Et c’est alors que j’appris la nouvelle : Port-au-Prince est détruite ! Ladies and Gentlemen, the flight to Haiti has been cancelled !"
Michel Le Bris livre au Point le récit de son expérience, des heures et des jours qui ont suivi le séisme alors qu’il venait de débarquer à Port-au-Prince pour la préparation du festival. Car il y a urgence devant les éternels clichés sur la fatalité d’Haïti divulgués sur toutes les radios du monde : "qui dira l’incroyable dignité des gens, leur solidarité dans le malheur, leur calme ? Qui enfin dira comment cette île fut brisée, mise à genoux parce qu’elle avait osé se révolter ? Qui dira cette incroyable puissance de création qui l’habite ? Oui, Dany a raison : il faut que les écrivains fassent ce qu’ils savent faire, écrire, pour dire Haïti, à la face du monde."
Serge Quadruppani devait aussi être de la fête. Il envoie un message à Haïti, et aux amis d’Etonnants Voyageurs. " Chers amis d’Etonnants Voyageurs,
J’étais depuis mercredi dans un état de
stupeur, d’horreur, de tristesse. Ce pays magnifique que j’avais rencontré
il y a dix ans, dont j’avais découvert la profonde richesse humaine,
l’imaginaire efflorescent, la haute culture, ce pays que je me réjouissais
de revoir s’est enfoncé une fois de plus, une fois de trop, une fois pire
que toutes les autres, dans l’horreur et la détresse."
"La deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs à Port-au-Prince devait débuter le jeudi 14 janvier au matin. Une vingtaine d’auteurs étrangers étaient attendus le mercredi soir à Port-au-Prince, qui s’ajoutait aux auteurs haïtiens, une grosse vingtaine également. Et dès le lendemain, nombre d’entre eux devaient repartir dans neuf villes de province pour des rencontres dans les écoles et les Alliances françaises, pendant que les autres se dispersaient dans les écoles Port-au-Prince. Le festival s’annonçait bien. …
La nature en a voulu autrement. Récit des événements."
Romancier récompensé à l’automne 2009 par le prix Médicis pour L’Enigme du retour (Grasset), Dany Laferrière faisait partie des écrivains invités au festival Etonnants Voyageurs en Haïti, qui devait avoir lieu à Port-au-Prince du 14 au 21 janvier. Après plusieurs jours passés dans la capitale haïtienne, de retour à Montréal, où il réside depuis de longues années, il nous a accordé, vendredi 15 janvier, un entretien.
Régis Couder envoie en Haïti, "un texte à dire à haute voix partout où des gens sont rassemblés, en eux-mêmes, en groupes, en publics, sur les vastes media des ondes... "Sous la poussière la fumée des incendies / les misérables douches des tuyaux crevés / sous les coups / de douleur / des os brisés de nos chers ensevelis ou en-allés / demain ne nous parvient pas encore…
Un cri de colère. Ecrivain et poète haïtien, Prix Wepler 2009 pour son Yanvalou pour Charlie (Actes Sud), Lyonel Trouillot fait partie de ces intellectuels qui n’ont jamais souhaité quitter Port-au-Prince. Jeudi midi, nous lui avions envoyé un e-mail, comme une bouteille à la mer. Il nous a répondu samedi depuis sa ville dévastée.
Suite à son voyage en Haïti en 2007 pour la première édition du festival, Alain Mabanckou écrivait un blues haïtien, qu’il nous envoie, tellement ce texte est d’actualité : "... et moi aussi je ne sais rien de cette île, mais c’est pas grave, ça arrive à tout le monde, je vous demande pardon, et moi aussi je ne sais rien de ce peuple, on vous dira que c’est impardonnable, comment peut-il ne rien savoir de cette île, ne rien savoir de ce peuple, que ceci, que cela, mais on ne peut pas tout savoir, veuillez accepter mes excuses…"
Léonora Miano prend la plume à son tour : "Habituellement, j’ai toujours du fuel dans le stylo. Des mots. Peut-être trop. Habituellement. Lorsque des urgences toutes personnelles motivent mon expression. Depuis quelques jours, à court de paroles, le verbe des autres vient se loger en moi."
On parle énormément d’Haïti, en France. On titre : malédiction. Étrange, dans un pays si peu enclin à la religiosité. On lance les informations en rappelant que ce ne sont pas des individus comme vous et moi qui pleurent leurs proches fauchés en une fraction de temps. …"
"Mon cher Bonel
Voici ce que j’ai écrit en pensant à toi à mon retour d’Haïti, après le premier festival Etonnants Voyageurs, de décembre 2007. J’avais parlé des dictateurs, des famines, des ouragans. J’avais oublié les tremblements de terre. En relisant ces mots, j’ai le cœur serré. Compressé entre ciel et terre. Et si loin de toi, à cause de la mer qui nous borde et nous sépare. Où es-tu ? "
Muriel Barbery était elle-aussi du voyage, une première visite en Haïti. Elle nous envoie quelques mots. "Dans la nuit de mardi à mercredi, la valise au pied du lit, je me suis réveillée brusquement sans en comprendre la raison. Et mue par une impulsion incompréhensible, j’ai fait ce que je ne fais jamais. Je me suis levée, j’ai allumé mon ordinateur et j’ai lu les nouvelles du monde. _ Existe-t-il une intuition de la tragédie ? _ J’ai attendu des nouvelles. En sachant qu’elles seraient terrifiantes." Lire la suite.
Ananda Devi devait quitter la Suisse pour Port-au-Prince et participer au festival d’Haïti. Elle nous envoie un message de soutien. " En cet instant précis, écrire semble – presque – de l’indécence. Les mots, là-bas, ne peuvent plus dire. Ne pansent pas les blessures. Ne bercent pas les enfants. Ne consolent pas les vivants. N’enterrent pas les morts. Pour nous qui sommes restés à quai, qui ne sommes pas partis, qui ne sommes pas parmi eux – pour leur dire ce que nous ressentons, que nous pensons à eux, que nos vies sont rattachées aux leurs, il n’y a guère plus que le silence."
Auteur de polars canadien, Michel Vézina fait lui aussi partie de la famille haïtienne. Bloqué en transit à la Martinique, il nous parle de ses pères haïtiens. "… Ça ne sera pas pour cette fois, mais je vous le promets, mes amis, nous y reviendrons, ensemble. Parce que, comme Alain Mabanckou l’a écrit, moi aussi je me sens devenir de plus en plus Haïtien.
Et un Haïtien revient toujours au pays." Lire la suite.
Olivier Barrot devait être parmi nous en Haïti. Il se souvient de son premier voyage. " Je me souviens de l’invraisemblable amoncellement de couleurs et de sonorités qui nous assaillait dans les rues de la capitale, au contraire de la blancheur parfaite, du silence compassé régnant à l’hôtel Olofsson, où j’avais conversé longuement avec l’esthète Aubelin Jolicoeur… Je me souviens que nous étions saisis du contraste immédiatement appréhendable entre la misère du peuple et son inspiration créative, entre sa foi mystique et son goût du débordement. Je me souviens que tous nous nous disions qu’Haïti est un pays où l’on revient. J’allais y retourner, j’y retournerai." Lire le texte entier.
David Fauquemberg, proche des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, qui a obtenu le premier prix Bouvier avec son récit de voyage "Nullarbor" en 2007, envoie quelques mots amicaux aux rescapés… pour une prochaine édition malouine qui aura sans doute les couleurs d’Haïti. "Il y a eu l’effarement, d’abord, devant ce cataclysme trop immense pour qu’on en saisisse la mesure. La peur, la tristesse partagées avec nos frères, les Haïtiens. Et puis l’angoisse pour l’équipe d’Etonnants Voyageurs, nos amis, notre famille un peu." Lire la suite.
Bruno Doucey, auteur et éditeur qui devait nous accompagner en Haïti pour le festival et qui a publié des poètes haïtiens majeurs , nous livre ce poème touchant sur ce "Voyage qui ne se fera pas", en hommage au poète Georges Anglade et sa femme. "Je pars pour un voyage que nous ne ferons pas / Dans l’entrée ma valise humait le vent du large / En elle bien rangés linge, cadeaux et livres / Écoutaient sagement les pulsations du cœur / Qui partait vous rejoindre / Et vous nous attendiez… Lire la suite.
AUGUSTE Bonel
Poèmes (Nouvelle Revue française 576, janvier 2006) |
CASTERA Georges
Le coeur sur la main, ill. Mance Lanctôt (Mémoire d’encrier, 2009) |
DALEMBERT Louis-Philippe
Transhumance (Riveneuve, 2010) ; Haïti, une traversée littéraire (Philippe Rey, 2010) |
FRANKETIENNE
Les affres d’un défi (Vents d’ailleurs, La Roque d’Anthéron, France , 2010) ; Melovivi ou Le piège suivi de Brèche ardente (Riveneuve éditions, 2010) |
LAFERRIERE Dany
Tout bouge autour de moi (Mémoire d’encrier, 2010) |
LAHENS Yanick
La couleur de l’aube (Éditions Sabine Wespieser, 2008) Prix Millepages 2008 |
MARS Kettly
Saisons sauvages (Mercure de France, 2010) |
MILCÉ Jean-Euphèle
Pase m yon kou foli (Editions des Presses Nationales d’Haïti, 2008) |
NOEL James
Le Sang visible du vitrier (Vents d’Ailleurs, 2009), La fleur de Guernica (Vents d’Ailleurs, 2010) |
PEAN Stanley
Jazzman (Montréal : Mémoire d’encrier, 2006) |
PIERRE Claude C.
Le dit du lierre (Editions Zémès, 2006) |
PROPHÈTE Emmelie
Le Testament des solitudes (Mémoire d’Encrier, 2007) |
SAINT-ELOI Rodney
J’ai un arbre dans ma pirogue (Mémoire d’encrier, 2004) |
TROUILLOT Evelyne
La mémoire aux abois (2010) |
TROUILLOT Lyonel
Yanvalou pour Charlie (Actes Sud, 2009) ; Éloge de la contemplation (Riveneuve, 2009) |
VICTOR Gary
Saison de porcs ( Mémoire d’Encrier, 2009 ) ; Banal oubli (Vents d’ailleurs, 2008) |