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2001 - L’Europe s’invente à Sarajevo

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« “Pour quelles valeurs étions-nous encore prêts à mourir”. Parce que si nous ne l’étions plus, cela signifiait que nous ne croyions plus à rien »
« Ils étaient tous ici, ces intellectuels dispersés, longtemps contraints à l’exil ou au bâillon, au silence ou à l’indifférence (…) Bref, l’un des plus beaux plateaux d’intellectuels jamais réunis en Europe depuis dix ans. Tous venus pour aider, au-delà des clivages, les Balkans à se retrouver. Et à retrouver l’Europe. »

Un pari fou, mais ne sont-ce pas ceux-là, seuls, qu’il vaut la peine de faire ? Avec Francis Bueb et le Centre André Malraux qu’il créa à Sarajevo en plein siège de la ville, pour affirmer, le livre à la main plus que le fusil, la présence française aux côtés des Bosniaques, créer un festival à Sarajevo, qui aurait vocation à se prolonger…

En mai de l’année précédente, en 1999, le téléphone avait sonné. Au bout du fil, la voix de Francis Bueb, ami du temps de la Cause du Peuple, dans l’après-68… L’appel venait de Sarajevo. Les jeunes qui fréquentaient le Centre avaient besoin de respirer, d’oublier la guerre — pouvais-je en accueillir une trentaine pendant Étonnants Voyageurs ? L’opération devait se dérouler dans des conditions quelque peu rocambolesques : un membre de l’association Paris-Sarajevo avait dû les récupérer à Strasbourg, ils arrivaient plus tôt que prévu, il avait fallu improviser un hébergement. Les pauvres étaient paniqués, mais la chaleur de l’accueil, l’ambiance si particulière du festival avaient fait leur œuvre : ils étaient au bord des larmes, à l’instant de nous quitter – et moi, du coup, de lancer, à la clôture du festival, devant ces trente gamins : « Et maintenant, l’an prochain à Sarajevo ! »

Ne restait plus qu’à tenir l’engagement pris. Cette accumulation de projets tournait à la folie, je passais mes journées à rechercher des financements. À peine avais-je quitté les bureaux d’un ministère que je revenais, avec un autre projet : ce serait donc Sarajevo, cette fois, avec, en sous-titre : « L’Europe s’invente à Sarajevo ». La grande rencontre des intellectuels de l’Ouest et de l’Est – n’était-ce pas une belle idée ? Rassembler une trentaine d’écrivains et d’intellectuels français et européens et le même nombre d’écrivains des Balkans – qui pourra retrouver les voies d’un dialogue, et autour de quelles valeurs, si les artistes ne le font pas d’abord ? Le thème du festival de Saint-Malo était, pour cette année 2000, « Les utopies », et quelle plus belle utopie, plus mobilisatrice pour les temps à venir que celle d’une Europe des écrivains et des artistes ? Mais à notre manière : ni porte-parole officiels ni débatteurs politiques, mais des créateurs rencontrant d’autres créateurs, éprouvant ce qui les rassemblent, malgré les tumultes de l’histoire. Parce que nous voulions croire aux puissances de l’imaginaire, à la capacité des écrivains, malgré tout, à dire le monde, en le transfigurant.

"Ils étaient ici, ces intellectuels dispersés, longtemps contraints à l’exil ou au bapillon au silence ou à l’indifférence (...) Bref, l’un des plus beaux plateaux d’intellectuels jamais réunis en Europe depuis dix ans. Tous venus pour aider, au delà des clivages, les Balkans à se retrouver. Et à retrouver l’Europe."

C’était une belle idée. Pour une édition mémorable. deux cent dix-huit invités présents, au lieu de la soixantaine espérée ! Deux mois avant la date fixée, nous étions incapables de dire qui viendrait, s’il venait quelqu’un, et le financement n’était pas bouclé. Au dernier moment, ils avaient afflué, des Balkans et d’ailleurs, écrivains, artistes, photographes, dessinateurs, intellectuels, et avec eux les fidèles des fidèles, qui avaient soutenu le Centre depuis le début, Jean-Marie Laclavetine, Jorge Semprun, Paul Garde, Juan Goytisolo, Enki Bilal, Pascal Bruckner, Jean Rolin, Gérard Rondeau, Jean Hatzfeld, l’équipe de la revue Esprit, François Crémieux, Claude Bleton du Collège international des traducteurs d’Arles, des étudiants de Belgrade avaient affrété un bus, l’alcool coulait à flots, et les larmes pareillement. Vidosav Stevanovic, Izet Sarajlic, Predrag Matvejevic, Abdulah Sidran, Orhan Pamuk, Eqrem Basha, Velibor Colic, Jordan Plevnes, Nenad Popovic, Vladan Radoman : chacun des écrivains présents était l’héritier d’une longue tradition, plus européenne, pensais-je, en les écoutant, que celle de la plupart des auteurs français – l’Europe, quand ils étaient sous la chape de plomb du communisme, avait représenté pour chacun d’eux une référence, un ensemble de valeurs essentielles, une certaine idée des droits de l’homme, de la création artistique. Au nom de ces valeurs, ils avaient attendu, espéré, ces dernières années, mais l’Europe était restée silencieuse, tandis que le siège s’éternisait. « Qu’avez-vous fait de ces valeurs ? Y croyez-vous encore ? » : Maëtte Chantrel animait les rencontres avec talent, ce qui n’avait rien d’évident, compte tenu du contexte et de la diversité des langues. Une femme dans la salle expliquait que le totalitarisme d’abord s’annonçait par une perversion du sens des mots, chacun de ceux-ci retourné en son inverse — et que la tâche première des intellectuels était d’être les gardiens du sens des mots. Avions-nous encore cette exigence ? Bref, interrogeait Vidosav, « pour quelles valeurs étions-nous encore prêts à mourir ? » Parce que si nous ne l’étions plus, cela signifiait que nous croyions plus à rien. Et il avait raison, bien sûr, les raisons de vivre sont aussi les raisons de mourir, une valeur ne l’est que si nous la posons par rapport à nous comme transcendante, elle n’est valeur que si nous sommes prêts à mettre notre vie dans la balance. Dire la liberté une valeur essentielle signifie : « Plutôt mourir que vivre dans la servitude ».

« Il est des villes comme ça », nous avait écrit Boualem Sansal,« elles ont atteint un tel niveau dans l’échelle de la symbolique des lieux qu’on ne sait s’il faut y aller à genoux en priant, ou si au contraire on y va en courant comme on pénètre au Paradis un jour de kermesse, tambours et trompettes en tête. Sarajevo est une de ces villes. À vos côtés, je viens voir comment l’espoir, si petit soit-il, vient à bout des plus immenses désespoirs. J’ai besoin d’apprendre cela, sinon je vais passer ma vie à écrire des livres noirs. » Pari tenu.

« L’événement culturel majeur de l’année », titrait aussitôt le grand quotidien bosniaque Oslobodjenje. « La réussite des rencontres se mesure (…) dans les couloirs, à la terrasse du café du festival, et en divers lieux annexes où les liens se nouent. Croates, Serbes, Slovènes et autres ex-Yougoslaves se retrouvent ou se redécouvrent, liant aussi des contacts chaleureux avec les gens venus de plus loin. La culture comme rencontre, au sens plein du terme », écrivait Pascale Haubruge, du Soir de Bruxelles. « Ils étaient tous ici ou presque, ces intellectuels dispersés, longtemps contraints à l’exil ou au bâillon, au silence ou à l’indi-fférence. Il y avait les stars, les anonymes. Et tous ces auteurs étrangers qui avaient fait le voyage. Bref, l’un des plus beaux plateaux d’intellectuels jamais réunis en Europe depuis dix ans. Tous venus pour aider, au-delà des clivages, les Balkans à se retrouver. Et à retrouver l’Europe », concluait Olivier Le Naire de L’Express. Et toute la presse était au dispason. Ne restait plus qu’à tenter de transformer l’essai par une grande édition, à Saint-Malo, sur le rêve européen…

Cahier d’un retour au pays natal (Sarajevo, 2000) Velibor Čolić

On avait rencontré Velibor Čolić pour Sarajevo en 2000, c’était la première fois qu’il y revenait depuis la guerre des Balkans.

Tout doucement, et avec précaution, je suis entré dans une blessure. De la pluie, de la mort et de l’amour, de la guerre et d’un petit garçon, pensif, dans la rue qui fumait une cigarette, trop grande pour sa petite bouche. Autour de moi, dans les phares des automobiles, en haut de la tour détruite de Oslobodjenje, dans les devantures des bistrots, meurt l’après-midi écoulée, automnale. J’erre, je suis voyageur et vagabond, je suis survivant et revenant. Je ne suis plus un arbre, je n’ai plus de racines, brusquement, je suis devenu réfugié. Avec le tressaillement froid de celui qui a tenu un fusil, je découvre le monde d’après – les hommes ombres, les nouveaux cimetières parsemés sur les collines, les pierres tombales toujours blanches, les façades blessées, on dirait un abécédaire en braille gravé par les kalachnikovs dans le tendre tissu d’une ville. J’ai posé mon sac dans un parc rachitique et longuement observé mes pieds. Ce fut une interminable minute de silence – une complainte pour mon pays et moi-même, pour nos chers disparus, pour ma maison et ma jeunesse, pour mes amis et mes ennemis... Je murmure une ritournelle, stupide et enfantine, tout en sachant que les mots ne peuvent rien effacer, que ma langue ne signifie plus rien, que nous sommes loin, et que ce loin est devenu notre pays et notre destin... Je suis absent. Je reprends ma sacoche et je descends dans la rue. Je marche doucement. Et même si je voulais être pressé, finalement rien ne me presse, ni le temps et encore moins l’espace. Dans des circonstances moins tragiques, j’aurais pu me sentir tel un vagabond. Sauf qu’ici je cherche justement un endroit pour me reposer, pour fumer et enfin envisager ma première nuit à Sarajevo après la guerre. Devant moi, la tristesse inhérente à tout départ se mêle à l’incertitude du voyage. Je reconnais certaines choses, certains êtres, le reste est couvert par une curieuse sensation, difficile à définir mais dure, désagréable et tranchante tel un rasoir sur la gorge – être étranger partout, y compris chez soi. Et pourtant j’ai toujours les mêmes yeux et je suis dans la ville qui se souvient encore de nos visages et de notre démarche inégale, ivre...

J’ai toujours la même langue, les mêmes bras et jambes, j’ai toujours le même accent du Sud et le même sceau de Caïn gravé sur mon front. Mais je ne suis plus chez moi. J’ai l’impression qu’un grand châle en soie, froid et désagréable, couvre mon corps ; qu’une tristesse, raide et laide, se lit sur mon visage. L’exil n’est pas un état, je pense, l’exil est un constat, un interminable mois de novembre installé dans mes poches, installé dans ma gorge, dans la toux rauque qui me réveille, avec la précision d’une horloge suisse entre 3 et 4 heures du matin. Je suis alors pour la première fois dans mon pays depuis la fin de la guerre. Sans enfance, sans vieillesse, sans joie, ni chagrin, trop seul et ivre pour être vraiment triste. Sans ange, sans trompette, sans voix, rien, je suis juste devenu le silence. Encore une fois je reprends mon sac. Ensuite tout doucement, et avec précaution, je suis entré dans la blessure.

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