Âftâb hâst

Ecrit par CHERONNET Héloïse (2nde, Lycée Montaigne de Paris)

Âftâb hâst

A quelle tribu appartenait celle-ci ? Jason arracha ses semelles à la terre gluante et se dirigea vers elle.

De longues nattes lui tombaient à la taille, elles cachaient une partie de son visage : ses longs sourcils , son large front, même sa jolie bouche se perdaient dans ce rideau sombre. Seuls ses grands yeux noirs brillaient à la lueur des réverbères. Sa manière de marcher, son air farouche et apeuré rappelaient une proie prise au piège, perdue dans un univers qu’elle ne connaissait pas. Elle jetait des coups d’œil furtifs vers Jason. Pas plus de sept ans pensa t-il. Celui-ci soudain se sentit mal à l’aise, un goût amère lui vint à la bouche. Pourquoi était-il venu ? Que faisait-il ici ? Il n’était pas à sa place. Il fallait qu’il s’en aille maintenant, mais ses pieds ne bougeaient pas. C’est vrai ce n’était rien comparé à la jungle qu’il avait imaginée. Les déchets jonchaient le sol, des enfants pleuraient, demandant leur mère sans savoir qu’elles ne reviendraient plus. Leurs pères, leurs frères les prenaient dans leurs bras, leur caressant la tête avec douceur, les yeux embués de larmes, la gorge tremblante. Rien ni personne ne pouvait imaginer dans quelles conditions ils avaient traversé la Méditerranée. Les traits fatigués, ils parcourraient d’un œil hagard les tentes, les maisons faites de toile et de taule, les hommes aux croix rouges accroupis près de ceux qui avaient perdu tout espoir de revivre décemment ; et puis leurs regards se posaient enfin sur les dizaines de caméras venues du monde entier assister à la grande débâcle du XXIème siècle. Ce n’était plus une jungle, mais un cirque qui s’était installé à Calais pour une autre représentation de la misère humaine.

Jason se sentait petit. Le jeune homme vêtu de noir et de cuir s’était habitué depuis longtemps aux regards en coin, à la méfiance des autres, mais cette fois c’était différent. Il était persuadé que cet ordre qu’il représentait par ses vêtements et par son arme, était devenu déplacé et malvenu. Il avait tracé lui-même une frontière en décidant de mettre cet uniforme, et maintenant il le regrettait. La petite fille continuait à l’observer, elle s’était assise par terre, les jambes en tailleur, elle avait deviné qui il était, c’était évident, il portait les mêmes habits que ceux de son pays. Il lui sourit, un sourire contraint et forcé, qui cachait son malaise de ne pas être comme eux. C’était idiot, il culpabilisait. Elle, contre toute attente, lui tira la langue. Le jeune homme s’amusa de sa réaction. Il posa son arme sur un rocher et vint s’installer à côté d’elle. La petite fille ne bougea pas, et malgré ses mains tremblantes, commença à écrire sur le sol. Avec son doigt, elle traça deux mots que Jason ne comprit pas : Âftâb hâst. Qu’est ce que cela voulait bien dire ? Il fronça les sourcils et l’interrogea du regard. Elle leva ses grands yeux noirs vers lui, puis se remit à dessiner. Peut-être n’avait-il pas besoin d’elle pour comprendre ce que cette phrase signifiait, il trouverait tout seul. Un vieil homme s’approcha alors de lui, il se tenait à l’aide d’une vieille canne et marchait avec difficulté. Ses yeux bleus contrastaient étrangement avec la couleur de sa peau, et on discernait, malgré sa longue gandoura noire, une maigreur apparente. Il s’assit sur le rocher où Jason avait laissé son arme et sourit avec bienveillance. « C’est du dari. » Il pointa les deux mots avec sa canne avant de sortir une petite bouteille d’eau et de boire deux longues gorgées. Jason redressa la tête, et s’aperçut que l’homme était borgne. Il demanda avec curiosité si il savait ce que cela voulait dire mais il n’obtint comme réponse qu’un simple hochement de tête. Un long silence suivit et les minutes s’écoulèrent. Les étoiles se cachaient derrière un voile de pollution et on apercevait avec peine la lueur de la lune. Jason entendit au loin des rires de femmes et d’hommes qui s’étaient rassemblés autour d’un feu. La petite fille somnolait, ses yeux étaient à peine ouverts. N’avait-elle pas une famille pour prendre soin d’elle ? Elle semblait si seule. Jason se leva et prit une couverture qu’il déposa avec précaution sur ses épaules. Elle frissonna et se blottit près du jeune homme. Ils restèrent tout les deux immobiles, il ne pleuvait pas ce soir, ce qui paraissait presque miraculeux pour une nuit dans le nord de la France. Il pensa soudain à son ami médecin parti en Afghanistan, Louis, qui s’était décidé du jour au lendemain à aller aider les civiles dans l’impossibilité de quitter Kaboul. Il l’imaginait courir dans les rues de Kaboul, une mallette à la main, portant un gilet par balle, venir en aide aux familles blessées prises dans les débris de leurs anciennes maisons. Jason entendait les coups de feu des mitraillettes, les sifflements des bombes lâchées par dizaines, il sentait l’odeur des gaz, de la fumée qui se propageait dans les allées désertées, de la mort venue faucher les plus infortunés. Un long soupir sortit de ses lèvres, un sentiment de détresse lui serra le cœur. Il se sentait inutile et incompétent. Il regarda de nouveau la petite fille. Un léger ronflement lui indiqua qu’elle s’était endormie, il enroula son bras autour d’elle et lui caressa les cheveux. Il voulait la protéger. Cette enfant représentait pour lui finalement une partie de l’humanité que l’on aurait voulu oublier et chasser de nos esprits, une partie qui souffrait et qui nous paraissait si loin, si indistincte, et pourtant si nombreuse. Jason ferma ses paupières et sombra dans la mélancolie de ses rêves.

Il fut réveillé à l’aube par des cris et des pleurs qui provenaient à quelques dizaines de mètres de là où il se trouvait. Il se leva avec précipitation et par réflexe chercha son arme. Elle n’était plus là. Il laissa échapper un juron. La petite fille avait disparu elle-aussi. En fait il ne restait plus personne, seul le sable humide recouvrant les tentes abandonnées. Des hommes ça et là empaquetaient leurs dernières affaires, silencieux et incertains. Les nuages s’épaissirent et la pluie commença à tomber. Un voile de poussière d’eau vint troubler la vision de Jason. Il ne voyait plus rien. Tout avait disparu. Le visage ruisselant et les muscles endoloris, il cherchait des yeux. Quoi ? La petite fille. Elle avait dû prendre son arme ; elle ne s’était pas envolée ! Il se lança à sa recherche. Le souffle court, le regard crispé dans la semi-obscurité du jour naissant, il courait de toutes ses forces, conscient qui si il ne la trouvait pas maintenant il ne la reverrait plus. Il arriva près des cars où les premiers migrants entraient et, bousculé par la cohorte, il manqua de trébucher. Jason ouvrit la bouche et cria de toutes ses forces : « Âftâb hâst, Âftâb hâst, Âftâb hâst ! » Il ne savait même pas ce que cela voulait dire. Aucune réponse ne se fit entendre. Il titubait sous les trombes d’eau tel un homme ivre, ses semelles s’enfonçant dans la terre gluante comme prises dans un marécage.

Il entendit soudain un bruit, et tout le monde se retourna. C’était un coup de feu. Jason se précipita alors vers le rassemblement qui se formait autour. Les forces de l’ordre, sifflets à la main et armées pour se défendre, s’étaient alignées face à un petit groupe d’insurgés. L’homme qui avait tiré maintenait avec fermeté son arme et Jason la reconnut dès qu’il la vit. Il tentait de se dégager de la foule et d’avancer lorsqu’il vit une ombre se faufiler dans les jambes du tireur. C’était elle. Jason laissa échapper un cri. La petite fille se trouvait là, dans l’incapacité de bouger ou d’esquisser le moindre mouvement. La peur se lisait dans ses yeux, son corps tout entier tremblait, elle regarda Jason et murmura quelque chose. Les voix commencèrent à s’élever, un policier virulent donna l’ordre à l’homme de lâcher son arme mais celui-ci refusa, ses lèvres saignaient, il avait un bleu à la joue. Les autres migrants regardaient avec désarroi la scène, perdus et décontenancés. Le policier vociféra quelque chose que Jason n’entendit pas, mais l’homme blessé répondit en tirant en l’air. La foule terrorisée, se précipita alors vers les cars et les policiers commencèrent à tirer. La petite fille accroupie par terre, les mains cachant son visage ruisselant de larmes, n’arrivait plus à bouger. Les balles sifflaient près d’elle, une effleura sa peau. Jason sans hésiter bondit, ses bras se refermèrent sur l’enfant. La pluie s’était arrêtée, et les rayons du soleil vinrent éclaircir le ciel devenu bleu.

Âftâb hâst. « Il y a du soleil ».

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