Au coeur de mon coeur

Ecrit par Léonin Durey (2nde, Lycée Faustin Fleret de Morne-à-l’Eau), sujet 1. Publié en l’état.

To be or not to be ?

Cette fois, la bonne formule serait plutôt : Sois une autre. Et fais face.
Une seconde plus tard, une vive lumière l’éblouit.

Elle crut être aveuglée par un projecteur extrêmement puissant qui laisserait place ensuite à un décor factice de terre vierge et de végétation abondante. Il n’en fut rien. Elle tourna rapidement la tête de part et d’autre mais ne put distinguer aucune des cinq autres filles. Elle ferma les yeux pour résister à l’agression éblouissante qui ne s’atténuait pas et masqua même son visage de ses mains. C’est alors qu’une voix se fit entendre, un enregistrement vraisemblablement, une voix qui occupa immédiatement tout l’espace, une voix terrifiante. « Alors jeunes filles… ». Derrière ses yeux fermés, elle sentit alors la luminosité se modifier. En desserrant ses paupières, elle se trouva comme collée à l’écran géant, nez à nez avec un visage immense, surdimensionné. Le hangar semblait ne plus exister. Le regard de Lucas Meron la transperça, elle revoyait les traits de l’homme qui venait de les recevoir sans le reconnaître vraiment. « Vous êtes maintenant dans la lumière, comme chacune d’entre vous en a toujours rêvé n’est-ce pas ?... » Ses mots se détachaient les uns des autres dans un volume sonore assourdissant. « Petites créatures, regardez-moi, regardez la et surtout, regardez-vous. Demandez-vous ce qui vous réunit. Et vite, car dans deux heures, il me faudra ma coupable… » Chaque mot sonnait comme une menace. Que restait-il du rôle à jouer ?

La voix et l’écran s’éteignirent alors brusquement pour laisser place à une obscurité profonde et à un silence total. A peine distingua-t-elle le murmure d’une de celles qui se tenaient près d’elle : « Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » Puis un cri « Hé !!! On est où là ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous de nous ? ». Son cri se perdit dans le noir avant que l’intégralité de l’espace qui les entourait ne s’éclaire à nouveau. Alicia ne pouvait plus dire où était le sol, où était le plafond, où étaient les murs de ce hangar sinistre. Tout l’espace se colora de vert, un vert d’eau, doux qui aurait pu l’apaiser si elle n’avait pas senti s’installer en elle une peur inébranlable. Elle revit alors distinctement pour la première fois les cinq silhouettes noires qui paraissaient égarées sur ce vert tournoyant qui les enveloppaient. Leurs visages hagards interrogeaient Alicia qui étaient la seule à porter un casque. Avant qu’aucune d’entre elles n’aient eu le temps de prendre la parole, des images commencèrent à apparaître, partout. Une même image à la fois se répétait à l’infini. La première les saisit d’effroi : un corps de jeune femme, très jeune même, flottait à la surface d’une eau dormante. Une scène de mort affreuse : une noyée gisant dans un vêtement blanc détrempé, le visage à peine hors de l’eau, de longs cheveux flottant autour d’un regard vide. D’abord fixe, l’image démultipliée se mit à tournoyer autour d’elles à une vitesse croissante. Prisonnière d’un manège morbide, Alicia, comme les autres, demeura muette. Les images innombrables se succédèrent alors sans qu’elle puisse les identifier toutes : un tableau de maître représentant une scène presque semblable à la photographie de la morte, un théâtre qu’elle ne connaissait pas, une nouvelle photo mais d’une petite fille cette fois, une autre de cette même enfant souriante, sur les genoux d’un homme qui pouvait être son père. Le rythme auquel les images s’enchaînaient devenait de plus en plus rapide et le tournoiement toujours aussi étourdissant. Alicia se sentait perdue quand le noir se fit à nouveau. Hypnotisée par cette mise en scène irréelle, elle n’avait pas pu échanger le moindre regard avec aucune des autres. Les mots prononcés plus tôt par Lucas Meron lui revenaient aux oreilles : « Regardez-moi, regardez-la… ». Au moment où la dernière partie de cette phrase résonnait en elle, l’écran afficha six portraits parmi lesquels elle reconnut le sien : une image extraite de son dernier film. Sous chacun des portraits, un même prénom. Chaque image était unique et fixe cette fois, elle comprit rapidement. Six visages, un prénom, six Ophélie. « Regardez-vous ». Leurs yeux pivotèrent de l’une à l’autre, chacune semblant interroger en silence les cinq autres sur la signification de cette succession d’images qui demeurait énigmatique. Si Alicia comprenait bien qu’elles avaient toutes incarné l’Ophélie de Shakespeare, et qu’elles avaient été transportées bien loin des promesses d’héroïne aventurière, de bout d’essai et de bockbuster, tout demeurait très obscur dans son esprit. Que cherchait Lucas Meron ? Que voulait-il réellement ? Qui était cette morte dont les yeux noyés la hantaient ? La seule certitude qu’elle avait, c’était d’avoir effectivement atterri sur une PLANETE PIEGEE !

C’est alors qu’apparut une septième Ophélie, étrangement familière, majestueuse et belle, un septième portrait, en pied, sur une scène, la bouche entrouverte, comme si elle disait son texte, les bras tendus vers l’avant. L’image laissa place à des mots blancs qui s’affichèrent un à un sur l’immense écran devenu noir. « Mon Ange Noyé. Ma Fille ».
Les premières pièces d’un puzzle terrifiant commencèrent à s’emboîter dans l’esprit d’Alicia : la courte vie de la fille de Lucas Méron lui avait réservé le même sort que l’Ophélie qu’elle avait jouée.
Qu’y pouvait-elle ? Que faisait-elle là ? Les questions continuaient de ronger Alicia.
Une nouvelle voix se fit entendre, plus proche d’elle, dans le casque maintenant. Elle seule pouvait l’entendre. « Alicia, c’est à vous, à vous seule de me venir en aide. Restez muette, ne laissez rien paraître. Autour de vous aujourd’hui, vous avez cinq jeunes femmes. L’une d’elles est la meurtrière de ma fille : j’en ai la certitude. Ma fille, Jeanne, avait été sélectionnée pour jouer Ophélie l’automne dernier. Elle a été retrouvée morte noyée. C’est la seule chose que je sache. Je ne sais pas où elle devait jouer, je ne sais pas qui était le metteur en scène, je ne sais pas qui étaient les autres comédiens. Je pense qu’elle a été évincée de la manière la plus terrible par une de celles qui vous font face en ce moment. J’ai réuni autour de vous toutes les comédiennes ayant joué Ophélie en France à cette période. Vous êtes la seule à avoir joué le personnage au cinéma, la seule que je puisse disculper car les photos retrouvées dans sa chambre la montraient sur une scène de théâtre. Mais vous êtes aussi la seule à connaître si bien le personnage, le texte. Vous seule pouvait résoudre l’énigme de la mort de ma fille chérie. Piégez ma coupable, je vous en conjure. »
Alicia restait silencieuse, pétrifiée. Un poids mort venait de lui tomber sur les épaules. Elle était piégée, comme les autres, et sa seule manière de sortir de là était d’obéir. Comment ? Elle était devenue la marionnette d’un père dévasté. Cela la ramenait à des souvenirs douloureux : elle avait dû, dans son enfance, se soumettre à un père violent et seul le cinéma lui avait permis de se sauver. En rêvant d’être actrice, à tout prix, elle avait réussi à échapper à l’avenir sombre qui l’attendait, à la folie, à ses crises furieuses, à la douleur. Et elle se retrouvait là, prise dans un nouveau piège. Elle sentit sa tête tourner, comme dans un vertige. La voix de Lucas Meron la ramena à elle : « Ce casque que vous portez est un accès à tous les moyens de communication, de vidéo-surveillance, d’éléments de cette enquête que la police n’a pas pu résoudre. Il reste une image, une silhouette, un visage encore trop flou pour être identifié. Mais c’est celui de l’une d’entre elles. »
Les cinq filles s’étaient approché d’Alicia, elles formaient autour d’elle un petit cercle. Elles commencèrent à l’interroger, ne comprenant pas son silence prolongé, elles la pressèrent de questions auxquelles Alicia ne savait comment répondre. « Que caches-tu sous ton casque ? Tu sais pourquoi on est là ? Pourquoi es-tu la seule à porter ce casque ? C’est toi qui nous as emmenées là ? Qu’est-ce qu’on attend ? C’est quoi ce cirque ? » Alicia fut reprise du même vertige. Le cercle se resserrait autour d’elle. Son corps se raidit, elle s’affaissa sur le sol et sentit son esprit partir comme quand elle était petite. Elle revint rapidement à elle pour faire semblant de les rassurer et ainsi commencer à enquêter véritablement : « Le réalisateur essaie seulement de nous tester. Il nous a repérées dans nos rôles d’Ophélie. Il veut connaître nos réactions face aux situations morbides. Le casque va me projeter sur Edena 2, je vais revenir vers vous avec les prochains éléments du scénario. »
Sous une visière qui glissa devant ses yeux défilèrent alors de nouvelles images. Elle comprit rapidement que, par la force de la pensée, elle pouvait agir dessus et même pénétrer virtuellement dans les scènes. Elle vit d’abord Jeanne, costumée, disant le texte de Shakespeare : « Je garderai la substance de cette bonne leçon comme sentinelle de mon cœur. ». Alicia se voyait assise au fond de la salle sans pouvoir distinguer les visages de ceux qui regardaient et écoutaient. Le seul visage qu’elle pouvait voir était celui de la fille de Lucas Meron, fascinante, envoutante. Le metteur en scène intervint alors, la coupant dans une tirade : « C’est magnifique ! Suivante ! Camille, c’est à vous ! » Elle vit apparaître, dans le même costume, une des cinq filles qu’elle connaissait désormais, qui reprit le texte là où Jeanne s’était arrêtée. Les quatre autres lui succédèrent une à une. Après ces essais, le metteur en scène leur demanda de revenir toutes s’aligner devant lui, les félicita mais s’arrêta avec beaucoup d’éloges sur la prestation de Jeanne. Pendant que cette dernière descendait de la scène pour rejoindre l’équipe, les cinq autres filles, manifestement blessées, se dirigeait vers les coulisses. Alicia décida de les suivre de sa présence virtuelle et surprit un conciliabule haineux contre Jeanne. Le film se coupa brutalement. Alicia se retrouva de nouveau collée à la visière noire du casque. Elle n’était guère plus avancée, les cinq visages étaient bien des figures suspectes.

La voix de Jeanne résonnait encore en elle. Cette voix si familière, si envoutante. Elle aurait tant aimé pouvoir s’exprimer avec autant d’aise et de liberté. Elle aurait tant aimé pouvoir se mouvoir avec autant de facilité. Elle aurait tant aimé être une véritable Ophélie comme l’était la talentueuse Jeanne. Et, bientôt, l’émerveillement qu’elle avait ressenti devant la représentation se changea en une épaisse frustration.
Mais la visière s’éclaira de nouveau et la ramena à la réalité, une photo en noir et blanc, floue et pixélisée laissait deviner deux silhouettes sur un pont au-dessus d’un fleuve qu’elle reconnut. Deux femmes se faisaient face, l’une d’elles semblait tomber à la renverse, l’autre avait le bras tendu projetant la première vers l’arrière. C’était la scène du crime, les instants qui avaient précédé la mort de Jeanne.
Une seconde photo s’afficha : un zoom sur le visage difficile à reconnaître mais qui lui semblait plus que familier. Des cheveux en bataille, des vêtements en haillons… mais le détail qui attira le regard d’Alicia lui glaça le sang : autour du cou de la meurtrière brillait un médaillon identique à celui que son père lui avait offert pour ses quinze ans avant de se suicider.

« … Nymph, in thy orisons,
Be all my sins rememb’red »*
*« …. Nymphe, dans tes prières,
Souviens-toi de tous mes péchés. »

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