Cœurs arides

Nouvelle de Anna CARON, incipit 1, en terminale au Lycée Joseph Zobel, Rivière Salée (97)

Kosmas rencontrait des Amazones pour la première fois. Assis sur les genoux, les mains posées à plat sur le sol, il attendait. La poussière et l’odeur âcre des montures lui piquaient les narines. De temps à autre, il essuyait d’un revers de manche la sueur qui perlait à son front, sans parvenir à chasser le bourdonnement de la foire ni la chaleur accablante sur ses épaules.

La totalité de ses marchandises tenait sur un tapis usé : les maigres richesses d’un “pied poudreux” encore novice, au tout début de sa vie d’arpenteur du désert. Mais la fortune ne sourit qu’à ceux qui la tentent. Son oncle, par exemple, avait commencé avec beaucoup moins que ça, et maintenant c’était un riche négociant qui conduisait des caravanes de trois cent têtes jusqu’à la mer Noire.

Regroupées derrière une double rangée de peaux de loups bleus étalées en demi-cercle, les Amazones attendaient, elles aussi… Leurs petits chevaux, taillés pour la course, tapaient du sabot en fouettant les mouches à coups de queue énervés.
Celle qui lui faisait face, assise en tailleur et les mains jointes, le regardait sans le voir, toute entière plongée dans l’ombre de cet arbre gigantesque qui l’abritait avec ses compagnes. Kosmas la vit se pencher pour écouter un chuchotement de sa voisine, et, tandis qu’elle redressait vivement la tête en balayant sa chevelure du bout des doigts, il eut le temps d’apercevoir qu’il lui manquait l’oreille droite.
Soudain elle se leva et vint s’accroupir devant lui. Elle s’empara sans un mot d’un fin collier de cuir qu’il avait disposé près d’une gaine de couteau en corne, et l’éleva entre le pouce et l’index. Au bout du collier tournoyait un pendentif, un petit serpent d’or.

« Que veux-tu en échange ? » demanda-t-elle dans sa langue rude.

Kosmas leva les yeux vers elle, et ses mots précédèrent sa pensée : « Ton histoire, dit-il, je veux connaitre ton histoire. Raconte-la-moi et ce collier sera à toi. » L’Amazone qui se s’attendait pas le moins du monde à cette étrange réponse, paru trouver le jeune homme impétueux, et cette innocence l’amusa.

« Très bien, si c’est ce que tu souhaites, alors ton prix sera le mien. Ecoute donc le récit d’une enfant des ruines du vent. »

Elle ferma les yeux, inspira profondément et commença :

« Je suis née au sud-est du Soudan il y a quelques années dans une petite région située au cœur de la savane. Ma tribu était comme ma famille, il y régnait un ordre hiérarchique que chacun respectait. Nous n’étions pas nombreux, mais les anciens transmettaient aux jeunes tout ce dont ils avaient besoin pour devenir des Hommes et des Femmes. Baignés dans notre havre de paix, nous n’avions pas vu la situation alentour se dégrader à une vitesse folle. Un jour, où je rentrais de la corvée d’eau, je les vis pour la première fois, ces chiens affamés et assoiffés de sang : les loups bleus. Je me cachai alors derrière une énorme vasque et je regardai terrifiée, ces monstres torturer ma famille. J’étais tétanisée de peur. Mon corps sembla mourir à chaque morsure.

Lorsqu’ils partirent du village, tout n’était plus que ruines, et ce que j’avais connu depuis toujours venait de disparaitre à jamais. Je sombrai alors dans une folie ravageuse, n’ayant plus qu’une idée en tête, fuir cette existence, d’une violence inouïe.

Lorsque je revins à la vie, je découvris les Amazones, peuple de femmes guerrières qui m’avait trouvé au bord d’un chemin, à moitié inanimée. Elles m’avaient recueilli, soigné, et bientôt, elles firent mon éducation. Elles m’apprirent à dompter les chevaux sauvages, m’enseignèrent l’art de la chasse et de la pêche. Mais ces femmes nomades avaient d’autres desseins pour moi que les simples connaissances dont devait s’approprier une véritable Amazone…

Un jour, alors que nous remontions la Corne de L’Afrique pour rejoindre un marché itinérant, nous arrivâmes dans une petite clairière lumineuse. Une brume de sable se leva soudain et nous aveugla. Presque aussitôt, une force surgit de nulle part me projeta sur le sol brulant de la terre aride. J’eu à peine le temps de comprendre que ma vie était en danger que je sentis une vive douleur parcourir mon corps tout entier. Je mis ma main sur mon visage et vis avec horreur qu’elle était entièrement teintée de pourpre… Prise de vertiges, je savais que le temps était compté. Je rampai jusqu’à apercevoir des fourrés. Je m’y cachai et reconnu sans peine la silhouette des loups bleus. Tout d’un coup, un frisson glacial me parcouru l’échine. Cette fois, ces loups me tueraient, j’en étais certaine ! C’est alors que la chef des Amazones, Tsika, m’aperçut du coin de l’œil et se précipita vers moi. Cette femme était d’un courage sans limite, je l’admirais tant que j’en avais fait ma mère adoptive. Elle s’approcha vivement et s’exclama : « Que fais-tu là malheureuse, pendant que nos sœurs se tuent pour l’honneur ! » Je réussis à formuler quelques mots, malgré l’angoisse qui étreignait ma gorge « Ils ont tué ma famille, ils me tueront aussi ! Je ne veux pas mourir ! » Des larmes de honte perlèrent sur mes joues, mais je n’eus pas le temps de m’apitoyer sur mon sort que notre chef m’avait déjà attrapé et attiré sur la croupe de son cheval. Elle était extrêmement habile et précise dans chacun de ses gestes. Je restai là, derrière elle, une fois de plus soumise à la guerre et ses affres. Lorsque tout fut terminé, Tsika s’approcha de moi, et d’une main protectrice, caressa ma joue : « Viens Lao, tu as un devoir à accomplir. » Je la suivis, sans mot dire. Elle me banda les yeux et me plaça un objet froid entre les mains. Elle m’entraina avec elle, lorsque nous arrivâmes, elle m’ôta le tissu qui m’obstruait la vue. Je découvrir alors un loup bleu fait prisonnier pendant l’attaque. Il gémissait, implorait et des larmes sans âme coulaient le long de sa figure.

« Il est à toi, me dit Tsika, tu sais ce qu’il te reste à faire. » Oui, je savais, mais je n’en avais pas le courage. Je remarquais à ce moment-là, le poignard qu’elle m’avait remis et je tombai à genoux, incapable de regarder le monstre dans les yeux. Nous gardâmes le prisonnier durant quelques jours, en attendant que je prenne ma décision. Au bout du sixième jour, notre chef vient me trouver. Elle me prit fermement par le bras, et face au captif, me jetât à terre. « Désormais c’est toi ou lui, dit-elle, fais ton choix. » Elle savait cependant que je n’aurai jamais osé exécuter un homme froidement. Mais elle ne me laissa pas le choix. Elle saisit ma chevelure d’une main et, de sa lame aiguisée, elle me trancha l’oreille. Je poussai un cri déchirant et me tordis de douleur. La souffrance avait parcourue mon corps tout entier, et de rage, je parviens néanmoins à me relever. Je me postai devant le chacal, qui m’observait fort d’une nouvelle humiliation. J’avais perdu toute dignité, et plus aucun sentiment ne m’animait si ce n’était la haine de cet animal répugnant qui se délectait de ma déchéance. Mon esprit, et tout mon n’être n’étaient plus que vengeance. Je pris alors un grand panier en osier dans lequel se trouvait la mort. Le Loup qui avait été attaché sur un pilier, et recouvert du sang de nos sœurs sacrifiées, suivait attentivement chacun de mes mouvements. Soudain, m’approchant au plus près de lui, j’ouvris pleinement la corbeille. Il en sortit cinq magnifiques serpents qui se jetèrent sur lui. On raconte que le ciel lui-même s’ému en entendant ses cris et ses lamentations, mais pour moi, une seule chose comptant : le prédateur avait péri, enseveli sous les fantômes de ces crimes.
Je suis maintenant une chasseuse hors-pair et j’ai repris les armes de mon mentor décédée il y a de ça quelques jours. Lorsque j’ai vu ton collier, ma camarade n’a pu s’empêcher de m’interpeler. Elle se souvenait aussi bien que moi de ce moment si important de ma vie, celui où mes démons se sont tus avec les cris des loups sanguinaires. Es-tu toujours décidé à m’échanger ton objet ? »

Kosmas revint brutalement à la réalité. L’Amazone s’aperçut de sa détresse et répéta sa question. Le jeune homme acquiesça d’un mouvement de tête. Satisfaite, la chasseuse pris le fin collier de cuir et admira le détail du pendentif. Elle jeta encore un regard à Kosmas puis rejoins le reste de sa tribu.

Les heures avaient défilé sans que Kosmas ne s’en rende compte. Le soleil déclinait derrière les dunes de sables qui entouraient le village. La nuit allait bientôt rependre sa douce pénombre sur la région. Les Amazones rassemblaient leurs effets, elles devaient quitter le camp avant le crépuscule. Lorsqu’elles s’apprêtèrent à partir, Lao, sur son petit cheval, vint à Kosmas, elle portait une peau de loup qu’elle lui tendit. Elle était magnifique, certainement l’une des plus belles qu’il ne lui avait jamais été donné de voir. Sa couleur caractéristique était celle d’une noir d’ébène légèrement irisé, c’était pour cette subtile teinte que les commerçants avaient nommé les peaux ainsi.

Elle lui tendit, et fit simplement : « Merci. » Puis elle retourna vers son groupe et entama un nouveau périple qui l’emporterait vers des contrées lointaines.
Kosmas pris le chemin de sa hutte. Il ne pouvait s’empêcher de penser à cette étrange femme dont l’histoire était tout à fait surprenante. Une question cependant, l’obsédait plus que toutes les autres : « A quoi ressemblaient les loups bleus ». Bien qu’il n’en ait jamais croisé et qu’il en soit très heureux, il ne parvenait pas à apaiser son esprit.

Arrivé dans sa case, il alluma une bougie et s’assit sur sa natte. Il se souvint alors du présent de l’Amazone et décida d’aller admirer son bien. Il entraîna la peau de loup à la lumière. Elle était vraiment sublime, néanmoins, un détail l’interpela. Une petite cicatrice siégeait au centre de la précieuse étoffe. Soudainement, Kosmas lâcha la peau.

Cette cicatrice n’était ni une entaille, ni un quelconque défaut, c’était un nombril. Et cette peau était celle d’un être humain.

Lorsque l’on s’installe dans le cercle de la guerre, la mort est à chaque tournant.

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