Déjouer le destin

Thibaut HASCHER, incipit 2, en 1ère au lycée Gaspard Monge, Charleville-Mézières (08)

Lou Ho se penche vers son maître.

– Fais aussi vite que possible ! ordonne ce dernier en reposant le pinceau. D’ici deux heures, tout le pays sera noyé dans le brouillard. Je compte sur toi !

Il roule la lettre achevée dans un étui de cuir qu’il tend au jeune serviteur.
Lou Ho serre l’étui dans sa ceinture et salue son maître une dernière fois. Il enjambe le balcon de bois, s’agrippe d’une main ferme à la corde lestée d’un panier suspendu et se laisse glisser dans le vide. Un, deux, trois mouvements de balancier, il se jette sur une saillie de la falaise où il se rétablit d’un vigoureux coup de rein. Le voilà qui dévale à toute allure un sentier de chèvre longeant le précipice. Il ne lui a fallu qu’une poignée de secondes pour disparaître à la vue de son maître et s’éclipser dans la brume.
Le vieux maître soupire.
Des bruits de voix altérées par l’ascension trop rapide d’un escalier lui parviennent du fond de la pièce. Il range son écritoire, lisse les plis de son manteau de soie. Le bol de thé, sur la table, est encore fumant. Il l’enveloppe de la coupe de ses mains pour le porter à ses lèvres.
On frappe à la porte : des coups sourds, de plus en plus forts, donnés à coups de poing.
Voilà, se dit-il, c’est maintenant…
Le vieillard repose le bol à moitié vide sur la table et lève les yeux vers le panneau de bois.

– Ouvrez ! lui ordonne une voix autoritaire.

Le vieillard ne s’en occupe pas : il ferme les yeux, relève la tête en arrière, inspire à fond… Il fait le vide dans son esprit et se concentre sur la chaleur des braises derrière lui, l’odeur du thé, le tapis rêche sur lequel il est assis en tailleur…

Et soudain, un craquement sec retentit. La porte vole en éclats sous les coups des soldats et les débris s’éparpillent dans la pièce. Quatre hommes en armes font alors irruption : les cheveux noirs aux reflets bleutés noués par un ruban rouge et le visage dur parfaitement rasé, ils portent la tunique noire règlementaire et un sabre à leur ceinture de cuir.

Le vieil homme rouvre les yeux tandis que les militaires s’avancent vers lui.

– Maître Zao Li, commence l’un d’entre eux. Vous avez quelque chose pour le Prince !
– J’avais, rectifie-t-il sans même daigner poser le regard sur son interlocuteur. Envolé dans la brume, ajoute-t-il, évasif… Puis, levant enfin les yeux vers le soldat : Dites au Prince que tout ceci n’est plus de son ressort.
– Vous lui direz vous-même ! rétorque-t-il en saisissant le vieillard par le poignet, le forçant à se relever.

Le soldat pousse alors un cri, retire sa main rougie… Et pose un regard sidéré sur Zao Li : sa poitrine ne se soulève plus, ses yeux fixent un point mort dans un horizon infini, le vent s’engouffrant dans la pièce ne fait plus voler sa longue barbe blanche et son sourire ironique s’est figé.

Une flamme surgit soudain de son corps statufié, l’enveloppe et le consume en quelques instants, ne laissant de lui qu’un nuage de cendres qui s’échappe le long des falaises escarpées.

10 heures plus tôt.

Le vieil homme fait trotter sa monture sous le ciel obscurci de nuages noirs. Au loin, les dernières lueurs du soleil couchant dardent de rouge les eaux calmes et ténébreuses du grand lac, lui conférant une aura presque surnaturelle.
Sur la rive, entre la silhouette d’ébène d’un grand saule pleureur et le clapotis des vagues, un groupe d’hommes en uniforme.
Zao Li ne les voit pas encore distinctement et pourtant, il sent le mal qui irradie de ces âmes. Cachant son anxiété derrière son masque habituel de vieux sage sans âge, il fait avancer son cheval vers les soldats, et, une fois arrivé à leur hauteur, s’arrête et descend.

– Tu es en retard, lance un des hommes.
– Que me voulez-vous ? rétorque Zao Li.
– Je veux connaître ton secret de longévité !

Zao Li lance un regard interrogateur à la silhouette sombre qui se tient en retrait. Le groupe de soldats qui la masquait jusqu’alors à sa vue s’écarte et la laisse s’avancer vers lui. Grand, forte carrure, vêtu d’une belle armure noire et portant deux sabres de chaque côté, les cheveux courts et le regard perçant… Le Prince lui-même.

Zao Li ne se laisse pas démonter pour autant, et poursuit d’un ton insolent :

– Vivre au-delà de son temps est un don que peu de gens méritent, pourquoi seriez-vous l’un d’eux ?
– Parce que je te l’ordonne ! réplique le Prince, dégainant un sabre et le plaquant contre sa gorge.

Le vieil homme pose un regard mi-hésitant, mi-amusé sur l’arme dont le menace le Prince. Surtout, ne pas prendre de décision maintenant, chercher à gagner du temps.

– Je ne peux pas vous confier la recette de mon élixir de longévité, mais je peux vous le préparer pour demain matin.

Le Prince acquiesce, lui fait jurer de lui livrer sa potion dès l’aube, puis monte sur son cheval, imité de ses hommes, et disparaît dans la nuit.

Zao Li referme la porte derrière lui, s’adosse contre elle et pousse un profond soupir de lassitude. Petit à petit, ses craintes se dissipent et son regard fatigué tombe sur la silhouette de Lou Ho, son jeune serviteur, endormi sur sa couche, contre la paroi. Il a dû sentir qu’on l’observait car il ouvre les yeux.

– Que se passe-t-il, maître ?

Zao Li lui rétorque de se rendormir et s’assoit sur son vieux tapis élimé. Il croise les jambes, étend les mains sur le sol, ferme les yeux et fait le vide dans son esprit.
Il reste ainsi un certain temps, attendant que son esprit perce la frontière entre les deux mondes… Et pénètre enfin dans les limbes de l’avenir, un univers grisâtre et immatériel, presque incolore, parcouru de volutes de fumées obscures. L’une d’entre elles ressort étrangement : sombre, tortueuse, énigmatique, rien ne permet de la distinguer des autres. Et pourtant, le maître sait que c’est celle-ci…
Il s’en approche mentalement, la saisit par la pensée, et la fumée se transforme en un chemin de poussière dorée, un chemin qui retrace la vie du Prince. Il le voit, deux heures plus tôt, debout au bord du lac. Puis, la scène s’estompe subitement, l’esprit du vieux sage est propulsé dans un tunnel lumineux… Et s’arrête brutalement dans un palais. Le Prince est assis sur son trône, et un homme dépose une couronne sur sa tête.
Son esprit fait un nouveau bond en avant et se retrouve face à l’homme en noir, monté sur un cheval noir, commandant une armée de soldats en noirs qui se jette contre une horde rivale.
Le combat fait rage : les épées tranchent, les flèches sifflent et se fichent dans les poitrines des guerriers, les chevaux hennissent, les hommes hurlent de colère, de souffrance ou de triomphe, les armes dansent, les membres volent, tel un ballet macabre qui n’en finit pas.
Le vieux sage assiste à la montée en puissance du Prince, asservissant une multitude de royaumes, ses armées et ses richesses s’agrandissant toujours plus… Durant des décennies entières.
Zao Li rouvre les yeux.
Au dehors, le ciel commence à s’éclaircir. Assis en face de lui, Lou Ho le regarde, perplexe.

– Prépare-moi un thé, lui demande-t-il en se relevant.

Il fait quelques pas dans la petite grotte troglodyte, les yeux dans le vague, la main tortillant le bout de sa longue barbe blanche. Alors que derrière lui Lou Ho ranime les braises ardentes pour faire bouillir de l’eau, le vieux sage analyse la situation. Pour la première fois depuis une éternité il se trouve confronté à un véritable problème : s’il prépare son élixir de longévité au Prince, non seulement sa vision se réalisera, mais en plus, il en sera l’unique responsable. Mais s’il refuse, le Prince enverra ses hommes le capturer pour lui soustraire sous la torture son précieux secret. Et Zao Li ne se fait pas d’illusions : malgré ses pouvoirs prodigieux, il reste un homme, un homme comme les autres.

– Le Prince ne doit pas régner… murmure-t-il tout bas.
– Quoi ?! s’exclame Lou Ho, alors qu’il lui tend un bol fumant.

Le vieux sage lève les yeux vers le jeune serviteur qu’il a engagé il y a quelques mois. Il ne sait pas d’où il vient, il ne connaît pas son histoire… Mais il n’a pas le choix :

– Mon garçon, commence-t-il, hésitant. Est-ce que je peux te faire confiance ?

Dans les braises rougeâtres se consument les brouillons de plusieurs lettres chiffonnés avec rage et jetés dans les flammes. Mais finalement, Zao Li a su venir à bout de son testament. A présent, il n’a plus qu’à le relire une dernière fois, le pinceau encore en main :

Cher Tao Me,
Te souviens-tu, lorsque tu étais mon élève, il y a si longtemps ? Tu n’avais pas quinze ans, et parmi les six jeunes gens que j’avais pris sous mon aile, tu étais de loin mon préféré : tu ne t’étais pas contenté de comprendre la sagesse, tu étais la sagesse !
Sage, je pensais l’être ; j’ai fait une terrible erreur cette nuit, je me suis laissé submerger par les événements. Le Roi est mourant, ce n’est qu’une question de jours avant que son unique fils accède au trône. Et j’ai vu, j’ai vu ce qu’il comptait faire une fois couronné. Je n’ose même pas te décrire les actes barbares qu’il s’apprête à commettre, mais crois-moi, c’est suffisant pour que je lui refuse mon secret de longévité ; je devais lui donner ce matin, il ne l’aura jamais. J’aurais pu lui préparer un poison, mais il n’est pas dans mon éthique de donner la mort. J’en fait peut-être déjà trop en voulant déjouer le destin. Alors oui, le Prince règnera, mais pas indéfiniment.
Et moi, je ne le verrai pas asservir le monde.
Je t’ai dit plus haut que tu étais mon élève préféré, c’est pour cette raison que je t’écris : je vais mourir, mais si le Prince ne doit pas découvrir mes secrets, ils ne doivent pas être perdus pour autant.
Il y a bien longtemps, nos ancêtres ont su comprendre ces forces inouïes qui nous gouvernent. C’est depuis cette époque lointaine que les secrets que tu trouveras dans ma seconde lettre nous sont parvenus. Il t’incombe à présent de les préserver, de les utiliser avec sagesse, puis de les transmettre le moment venu à la bonne personne.
Pardonne-moi la brièveté de ce testament, il ne me reste que très peu de temps : le soleil se lève, ils ne vont pas tarder…
Ton maître et ami,
Zao Li.

Le vieux sage soupire, ferme un instant les yeux, fatigué… Lorsqu’il les rouvre, il aperçoit les soldats du Prince, de l’autre côté du ravin, se dirigeant vers la passerelle de bois qui mène au pied de sa petite maison.

Zao Li sursaute ; Lou Ho se penche vers son maître.

– Fais aussi vite que possible ! ordonne ce dernier en reposant le pinceau. D’ici deux heures, tout le pays sera noyé dans le brouillard. Je compte sur toi !

Il roule la lettre achevée dans un étui de cuir qu’il tend au jeune serviteur.
Lou Ho serre l’étui dans sa ceinture et salue son maître une dernière fois. Il enjambe le balcon de bois, s’agrippe d’une main ferme à la corde lestée d’un panier suspendu et se laisse glisser dans le vide. Un, deux, trois mouvements de balancier, il se jette sur une saillie de la falaise où il se rétablit d’un vigoureux coup de rein. Le voilà qui dévale à toute allure un sentier de chèvre longeant le précipice : à sa gauche, la paroi rocailleuse, à sa droite, le ravin où coule un petit torrent.
Lou Ho ne se laisse pas impressionner par cette nature hostile : il a passé la moitié de sa vie à faire des cabrioles dans un village semblable. C’était avant que ses parents ne le confient à Zao Li, alors que la plupart de ses camarades partaient dans des camps militaires servir la grandeur du royaume.
Et le garçon court sur cette étroite frange entre la pierre et le vide, impatient : il a un but à atteindre. Il avance alors que le vent rugissant apporte avec lui les sombres nuages brumeux et que la pierre se dérobe sous ses pas. Soudain, le sentier s’arrête, et Lou Ho saute pour se raccrocher in extremis à une saillie, reprend son ascension à la force de ses bras, enfonce ses doigt dans les prises les plus fiables, s’appuie sur quelques rares rebords, tendant parfois la main à la ceinture pour vérifier si l’étui y est toujours bien accroché.
Lou Ho rejoint un sentier plus large qui monte vers le haut de la falaise, et après encore une heure de course effrénée, parvient au sommet. Là, il se retourne, essoufflé, et les mains sur les genoux, il contemple le ravin noyé dans la brume argentée. Les grands nuages cotonneux se déversent dans l’étroite gorge, enveloppant tout sur leur passage : les arbres centenaires, la roche millénaire qui défie les ravages du temps, et le petit torrent fuyant.
Puis, le serviteur se retourne et fait face à la ville : il distingue au loin la foule compacte soulevant des nuages de poussière sur la terre sèche et qui se presse au pied des gigantesques portes, les soldats noirs montant la garde en haut des murailles, et au-delà, les toits dorés du palais du Prince et du temple où se trouve Tao Me.

Lou Ho est enfin entré dans la ville ; il sait où il doit se rendre. Il arpente les rues, se plaque contre un mur pour laisser passer une troupe de soldats, puis quitte son abri. Il fend la foule bigarrée, traverse la place du marché, indifférent aux senteurs et aux couleurs… Il traverse une ruelle, bouscule dans sa précipitation une vieille femme, puis disparaît dans l’immensité citadine. Escaladant un mur, il entend des bruits de pas, se cache dans les branches d’un arbre, retient son souffle, puis reprend son périple. Il est presque arrivé.
Ses doigts s’accrochent à une poutre, Lou Ho se hisse sur une balustrade richement décorée.
Discrètement, le serviteur parcourt le somptueux balcon, jetant de furtifs regards à travers les fenêtres… Enfin, il l’aperçoit : il se tient au centre d’une grande salle assez sobre illuminée par les rayons du soleil. Entouré de plusieurs hommes, il est engagé dans une vive discussion.
Lou Ho enjambe alors l’ouverture, se laisse glisser dans le vide et atterrit prestement sur le plancher. Une demi-douzaine de regards sidérés se pose sur lui.

– Hé ! Qu’est-ce que tu fais là, toi ?! lance un soldat en dégainant son sabre.
Lou Ho ne s’en occupe pas, s’avance vers le Prince, s’agenouille et lui tend l’étui de cuir.
Le petit serviteur qu’il est va enfin entrer dans l’Histoire.

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