Dix heures

Écrit par Marc Vacquant, incipit 1, en 1ère au Lycée Paul Langevin à Suresnes (92). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver… il le tient… vigoureusement. Il sait que ses compagnons sont sept, l’ennemi est un empire… un seul homme, leur cible. Il est dix heure… la peur est bien plus rapide que le temps. Il pense à son frère et à ses sœurs… la tuberculose ne les a pas tous épargnés… pas ses sœurs. Son frère, le médecin doit sauver des vies en ce moment… lui veut en prendre une. L’ironie le fait rire, mais cela importe peu car il s’appelle Gavrilo Princip et qu’il est un Serbe en Bosnie, où plutôt dans l’empire austro-hongrois. L’homme qui doit passer se nomme François-Ferdinand, héritier de l’Empire, de ce fait il doit mourir car il dirige ceux qui ont bafoués les Serbes.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver… il pense à ce François-Ferdinand…il y repense et se dit « pourquoi ? ». Pas seulement un « pourquoi ? » mais une multitude de : « pourquoi notre pays est-il tombé ? » ; « pourquoi son pays nous a-t-il fait chuter ? » ; « pourquoi doit-on tuer cet homme ? » ; « pourquoi dois-je tuer cet homme ? »… On lui a déjà donné une réponse pour le faire taire : « l’opposant ne peut être toléré »… même plus d’une fois cela lui a été dit… presque une centaine de fois. La terreur le ronge…son arme, métal froid et inerte, l’effraie,…ni lui, ni ses compères ne savent en faire usage –pensée erronée car il sait très bien comment presser la détente ou amorcer les explosifs. Mais jamais il n’en a utilisé, ce qu’il ne sait pas c’est comment avoir la volonté d’agir…ni comment protéger son âme de la blessure que laisse le meurtre- cependant après tout ce chemin… il est résolu en dépit de ses états d’âme à avancer jusqu’en Enfer s’il le devait, il ne peut plus reculer ni fuir. Il se demande si ses amis sont dans les mêmes conditions… mais avant qu’il n’eu le temps d’y réfléchir un moteur se fait entendre par-dessus une foule compacte d’où un capharnaüm en essor éveillant peu à peu un épais nuage de son.

Le jeune homme ne tremble pas. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver. Ce revolver il va l’utiliser, mais pour cela il bouge pour se poster à la fenêtre. Il compte une, deux, trois, quatre, cinq et six voitures, il aperçoit vêtu de son uniforme bleu dans l’une d’elle l’homme qui doit mourir. Il l’a repéré rapidement car il porte cet uniforme bleu très peu discret, et qu’une dame siège à ses côtés. Il les voit progresser lentement comme s’ils se délectaient avec ivresse de leur rang supérieur. Mais en même temps beaucoup trop rapide car le premier de ses camarades n’avais pas agis. Il respire lentement, calmement, mais de l’eau perle de tout son corps puisque celui-ci sent le moment fatidique arriver, ce moment où il devra avancer pour tuer et après lequel il sera déchiqueté par le fer enragé de la garde. Il attrape avec force la poignée de la fenêtre pour la tourner, le mécanisme crisse de part la rouille accumulée. Délicatement il pousse les deux battants et regarde l’homme fixement.

Le jeune homme ne tremble pas. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver les doigts enlacés autour de la crosse, l’index tressaillant au moindre contact avec la gâchette. L’arme ne lui parait plus froide à présent. Il fixe la tête de l’homme, raffermit sa prise sur l’arme et se prépare à la lever. Il pense une dernière fois ce disant que dans les contes de fée le gentil sort toujours heureux et victorieux de ses combats, mais que là les choses sont bien différentes. Il n’est pas un gentil, mais davantage ce que l’on appelle un Héros, un Homme qui suit sa voie imperturbable et dont le nom marque l’Histoire comme ses cicatrices façonnent son corps. La main qui tient l’instrument de mort commence à se lever. Un petit objet s’envole soudainement de la foule vers la voiture de l’héritier du trône. Une explosion souffle sa colère.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver qu’il allait utiliser mais un camarade l’a sauvé car il à agis en lançant des explosifs. À la fenêtre, en hauteur, son corps vibre comme une feuille en automne, ses mains moites laissent glisser le métal froid, sa gorge sèche l’oblige à déglutir, ses oreilles n’entendant que mille et une cordes se cassant en crescendo. Il n’a pas à réfléchir, son cœur comprend : c’est fini, maintenant cours. Il se retourne violemment et trébuche sur une latte du plancher mal fixé, il tombe la tête la première puis sombre dans l’inconscience, le noir s’immisce dans sa vision pendant que l’esprit s’endort.

Le jeune homme tremblait. Son nom était Gavrilo Princip et dans sa poche, il tenait un revolver.

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