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Douce après-midi

Ce fût au moment où la coque basculait que Simon compris qu’il n’irait pas pêcher ce jour là, pas plus que les jours suivants.

Cassia se promenait souvent dans le bois. Elle aimait l’odeur de terre, surtout lorsqu’il pleuvait. Habituellement elle s’y rendait après la pluie mais pas ce jour là. Une force étrange l’avait attirée dehors. Elle cheminait sur le sentier, qu’à présent elle avait du mal à distinguer, tant il y avait de boue. Les gouttes d’eau s’écrasaient au sol et sur sa chevelure brune. Ses pieds s’enfonçaient un peu plus dans la terre à chaque pas. Elle estima que cela devait bien faire trente minutes qu’elle marchait et commençait à avoir froid, si bien qu’elle décida de revenir sur ses pas dont les traces s’effaçaient, tant elles étaient battues par la pluie. Cassia ne s’était pas rendue compte, perdue dans la contemplation du spectacle que la nature lui offrait, qu’elle avait dévié de son itinéraire habituel. Elle avançait droit devant, sans se douter que les arbres face à elle n’étaient pas tout à fait les mêmes que la dernière fois qu’elle était venue.
En effet, la mousse devenait plus dense, au sol comme sur les arbres, et étouffait le bruit de ses pas. Dans l’empire du silence, la jeune femme ne pût que s’immobiliser et profiter du paysage. La beauté de l’endroit tenait surtout à sa désorganisation. Les noisetiers s’élevaient, poussés par leur désir de vivre et perçaient les épais feuillages de leurs voisins. Par un habile mélange de couleur, l’or des feuilles se mariait avec l’émeraude de la mousse. Les branches, somptueux sceptres des rois des lieux, s’élevaient et débordaient d’une étrange grâce. Cependant, plus elle détaillait les lieux, plus elle comprenait à quel point elle s’était éloignée de son point de départ. Soudain, une nuée bruyante d’oiseaux s’envola et Cassia sursauta. Cet épais silence, qu’elle avait tant apprécié, lui pesait et devenait menaçant comme si la douce quiétude des bois n’était que le camouflage d’un hideux visage. Les arbres semblaient étrangement se mouvoir et leur ombre formait des esprits décharnés et errants, à la recherche de leur âme perdue. Les feuilles se balançaient comme des pendus au bout de leur corde. Cassia déglutit avec l’impression qu’on l’entendait jusqu’à l’orée même de la forêt, lorsqu’une branche craqua. Elle baissa immédiatement les yeux et, constatant qu’elle n’avait effleuré aucune branche, porta les mains à son visage afin de s’empêcher de crier, comme pour cacher sa respiration.

En découvrant le corps gonflé et camouflé d’une jeune femme sous la barque, Simon réprima un cri. Il était paralysé et n’osait pas se retourner, ses yeux restaient fixés sur les lèvres bleues et le visage du cadavre qui, même lacéré, conservait une certaine beauté. Les oiseaux, d’habitude prolixes, s’étaient tus, ce qui rendit bien plus inquiétant le hurlement déchirant du chien qu’on entendit tout à coup. Le sang glacé, Simon risqua un regard en arrière. Nulle trace de la bête. Osant à peine bouger, Simon approcha comme un automate de l’endroit où il avait abandonné le chien à son triste sort, le temps d’aller chercher la barque. Il ne restait, à ses pieds, que les quelques racines déterrées de l’arbrisseau auquel il était attaché. Remarquant à peine que le ciel commençait à se couvrir, Simon tenta de se rassurer en se disant que le chien s’était simplement enfuit. Il se répétait cette phrase, pensant probablement que, ce faisant, elle s’inscrirait dans la réalité.
Peu convaincu, il scrutait de ses yeux, bleu azur comme le ciel, la moindre parcelle de terrain, prêt à détaller comme un lapin devant un chasseur. Rien ne paraissait suspect. Les branches s’agitaient tranquillement dans la brise, comme réveillées d’un long sommeil. Simon, vaguement rassuré par ce bruit familier, laissa son corps crispé se détendre un instant et s’autorisa quelques pas en direction de sa canne à pêche et de son panier. Il s’interrompit pourtant à la moitié du parcours afin de vérifier que rien n’avait bougé. Cependant, certainement pris dans la panique, rien ne semblait à sa place. Il aurait pourtant juré que le bosquet devant lui n’y était pas un instant auparavant. C’est alors que la tête commençait à lui tourner, assaillie par tant d’émotions et d’inquiétude. Il se reprit et se concentra sur un objectif : trouver le téléphone dans son panier afin d’appeler les secours.
Dire qu’il avait failli ne pas le prendre. C’est vrai, il partait à la pêche pour se détendre, prendre du bon temps et s’éloigner de la civilisation bruyante et affolante dans laquelle il vivait. Partir, une après-midi, loin des klaxons des voitures, de l’air pollué et de cette atmosphère négative. Communier avec le chant des oiseaux, le bruit de l’eau, cet air frais et pur qui lui manquait. Que de bons souvenirs lui remontaient, lorsqu’il partait pêcher en toute tranquillité, comme quand il était petit. Il la ressentait presque, cette caresse rassurante du soleil sur sa peau fraîche au petit matin, en attendant que les truites mordent à l’hameçon. Il venait, à cette époque, au bord de la rivière Xyts, comme l’appellent les habitants du coin, pour pêcher bien sûr, mais c’était également l’endroit où il passait d’excellents moments avec sa famille. C’était presque magique.

Un malaise soudain le saisit et il vit trouble un instant. Relevant la tête et retrouvant la vue, il s’aperçut qu’il avait mal évalué la distance. Le panier était plus loin qu’il ne l’avait prévu. Il continua sa marche, fixant résolument le panier. Mais il se prit les pieds dans la racine d’un chêne et chuta en se cognant la tête contre le sol. Un goût métallique le ramena à la réalité. Simon porta la main à son visage où terre et sang se mélangeaient, formant un liquide noir et visqueux. La douleur l’étourdissant, il ne comprit pas immédiatement ce qui flottait et partait, emporté par le courant. C’était le panier ! Celui-ci même qui, quelques instants auparavant était à terre, bien au sec. Et avec ce panier c’était le téléphone et tous ses espoirs qui s’enfuyaient. Comment avait-il pu parcourir une distance pareille ? Dorénavant convaincu qu’il n’était pas seul sur les bords de la rivière, le cœur de Simon, déjà affolé, était devenu totalement fou. Les battements terrorisés de son cœur pulsaient dans ses tympans, dans ses tempes et dans son corps entier. Il n’entendait plus rien d’autre que ce tic-tac incessant... et peut-être était-ce mieux ainsi.

Une seconde branche cassa à sa gauche. Cassia se retourna vivement. Un bruissement de feuille se fit entendre et, d’abord surprise, puis horrifiée lorsque le bois entailla sa joue, la jeune femme se mit à courir à travers les arbres. Elle glissa sur la mousse humide, tomba dans la boue mais se releva aussitôt. Pour rien au monde elle ne se serait arrêtée. Elle savait que si elle stoppait sa course, c’en était fini d’elle.

Simon, qui avait réussi à se reprendre, décida qu’il était plus judicieux de se mettre en sécurité mais, n’ayant pas identifié ou même découvert la cachette du tordu qui lui servait de camarade de pêche, il pensa qu’il était préférable de retourner à la voiture. Se dirigeant, toujours méfiant, vers le chemin, il longea la rivière. Les feuilles, qui bruissaient sous les semelles de ses bottes, lui susurraient d’accélérer la cadence et l’on aurait juré que la foudre s’abattait à chacun de ses pas devant le silence religieux de la forêt. Soudain, un croassement de corbeau rompit l’harmonie et Simon, sentant des gouttes lui tomber sur la tête leva le regard. Ce qu’il aperçut troubla sa vision et l’obstrua d’un voile écarlate. D’abord à cause du choc que cette vue d’horreur provoqua en Simon mais également à cause de la goutte d’hémoglobine qui s’était faufilée dans son œil gauche. Son chien, qui était dans l’arbre, le surplombait. Embroché à une branche de chêne, tel une vulgaire tomate au bout d’un cure-dent, le chien, ayant aperçut son maître au pied de l’arbre, ne couinait pas plus fort qu’une souris. Ne pouvant supporter ce spectacle sanglant et rendu hypnotisant par tant d’horreur, Simon se détourna et son regard plongeant dans l’eau de la rivière, il aperçu le reflet de son chien que le soleil éclatant illuminait. Les poissons nageaient nonchalamment dans leur élément, au rythme du courant de la rivière et ondulaient dans l’image du chien au pelage blanc devenu grenat.

Voilà un moment que Cassia galopait dans la forêt. Ses poumons la brûlaient et chaque inspiration lui faisait l’effet d’une lame de couteau en pleine poitrine. L’air lui manquait, comme un poisson hors de l’eau, elle tentait de survivre. Couverte de boue, la biche poursuivie par le chasseur boitait, les jambes couvertes des griffures infligées par les ronces. Poussée par l’adrénaline, elle volait parmi ces dames piquantes, sentant à peine leurs morsures. Malgré tout, on la poursuivait toujours. Elle entendait le bruissement des feuilles, les arbres qui s’écartaient pour le laisser passer. Elle ne pourrait pas soutenir son rythme bien longtemps encore, elle sentait son propre corps faiblir, la trahir. Elle accéléra de nouveau en entendant le bruit de l’eau. Peut-être y avait-il quelqu’un ? Trouverait-elle enfin la fin de cette forêt ? Finirait-elle seulement un jour ? Malheureusement, elle vit seulement un paysage dégagé et une rivière, puis la forêt reprenait. Nulle trace de vie, pas le moindre vers-de-terre. Elle devait réfléchir rapidement. Déboulant derrière des fougères, elle se prit les pieds dans une barque qui y était cachée. C’est à ce moment, que ce l’arbre qui l’avait entaillée surgit derrière elle.

Simon était sous le choc, totalement anéanti et bouleversé par cette effroyable vision. Il était tombé à genoux et des larmes obstruaient sa vision. Tout se confondait, l’eau et le ciel ne faisaient plus qu’un. Un sifflement strident et continu résonnait dans ses oreilles qu’il essayait vainement de boucher. Il avait l’impression d’être lent, très lent ; de se mouvoir au ralenti. Une douleur lancinante à la tête le pris tout à coup. Un liquide rouge coulait de sa tempe, tombait sur le sol et se mélangeait à la terre. Il vit des feuilles se mouvoir dans son champ de vision et releva la tête. Après avoir tendu la main et rencontré du bois, la dernière chose qu’il entrevit fût un arbre qui l’enlaçait et l’entaillait lentement. Il crût rêver avant de sombrer.

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