Exil

Écrit par VERNHES Marianne (3ème, Collège Heyrieux de Heyrieux), sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir. J’aimerais que tu m’aides à grandir comme je le souhaite, et non pas comme les autres le désirent. J’aimerais que tu m’aides à grandir malgré toutes nos différences physiques et spirituelles, malgré nos erreurs et nos faux pas, et malgré notre passé douloureux et mes cauchemars sans fin. J’aimerais que tu m’aides à grandir, même après tout ce que j’ai fait, tout ce que nous avons subis et tout ce que notre entourage pense. J’aimerais que tu m’aides à rompre les chaînes qui m’emprisonnent, à changer les titres qui me définissent, et à créer des liens avec les gens qui m’aiment pour la personne que je suis et on pas pour celle que je représente.

J’ai les yeux clairs avec un reflet de rouge, la peau couleur ivoire comme les nuages qui volent au-dessus de ma tête et de longues boucles blanches qui encadrent mon visage, aussi blanches que la laine des brebis. Ma peau est constellée de taches brunes sur mes bras et mon cou, et mes doigts ressemblent aux longues pattes des araignées. Je suis différent, laid, une honte pour ma mère. Je ne suis pas digne, ni de confiance, ni de l’amour d’une famille.

Je m’appelle Ukoo-Wa-Shetani, ce qui signifie "enfant du diable". Ma tribu m’a nommé ainsi à ma naissance, comme un constant rappel de ma laideur. Et, à cause d’elle je suis condamné à un bannissement certain à mes quinze ans, sans au revoir, sans larmes. Entre temps, je vis isolé des huttes de mon village, dans une petite cabane en terre sèche, près de l’odeur infecte des vaches. Ma mère vient me voir deux fois par jour pour me servir des restes de nourriture provenant du village. Malgré les façons dont me traitent mes voisins, je lui suis reconnaissant. C’est grâce à ma mère que je suis toujours en vie, debout et en bonne santé. Elle m’aime, je le sais, bien qu’elle ne me l’ait jamais dit. Mon père est le Chaman du village. Suivant les légendes de notre tribu, la blancheur de ma peau démontre que dispose de pouvoirs, très utiles pour les sorciers. Très souvent, mon père vient me voir pour me couper des touffes de cheveux, des petits bouts d’ongles ou de peau, pour concocter de nouvelles potions. Ma mère, aussi, vient me voir. Elle m’amène quelques fois une partie de son repas et reste à mes côtés jusqu’à ce que je finisse de manger. Elle me laisse l’aider à cuisiner l’Injera, la crêpe traditionnelle d’Ethiopie, ainsi qu’à traire les chèvres. Elle me câline, me réconforte et elle ne m’appelle pas par mon vrai nom. Elle m’appelle simplement Ukoo, car je suis son enfant, peu lui importe ma couleur. Elle me raconte sa vie, les légendes du village et les histoires de ses ancêtres. Je lui demande souvent la raison pour laquelle ma peau est blanche, et pourquoi je suis vu comme un monstre aux yeux pleins de reproches de ma tribu. Mais à chaque fois, son visage s’assombrit et elle me répète la même chose.


_ — Quelques mois avant ta naissance, me dit-elle, il y eut une grande sécheresse. Il y avait peu d’animaux et nos plantes poussaient très lentement. Beaucoup moururent de faim. En raison de cette famine, il y eut de moins en moins d’offrandes faites aux dieux et aux démons. Ils reportèrent donc leur colère sur notre village. Beaucoup en souffrirent, toi compris. Ton physique nous rappelle tous nos erreurs et est une grande punition pour notre village. Tu as de la chance, cependant. La fille de tante Mimi mourut de la malaria à deux ans à peine et le vieillard Mitaki aussi. Toi tu as survécu, même si tu dois endurer ta souffrance à jamais. Mais ne laisse pas ton apparence te remplir de chagrin, Ukoo, car ton cœur n’a pas été affecté.

Je l’écoute et m’agrippe à ces dernières paroles.

— Pourquoi les autres ne me voient pas comme tu me vois ? Pourquoi ne deviennent-ils pas mes amis ? Je lui demande, fixant des yeux mes pieds nus et sales, des larmes me montant aux yeux, transformant le sol à mes pieds en une image floue.

Ma mère se lève lentement, ramasse mon assiette et me caresse tendrement les cheveux. "Ne juge pas ton village trop durement, ils ne te connaissent pas et ont peur de toi." Sur ces derniers mots, elle me laisse seul dans ma hutte. Il fait chaud et pourtant, je frissonne.

— Alors, ils devraient apprendre à me connaître ! dis-je.

Les larmes me montent aux yeux, roulent sur mes joues et échouent sur mon menton. Je les lèche du bout de ma langue, savourant leur goût légèrement salé. Je suis pris de petits spasmes, mes poumons manquent d’air. Je pousse une légère plainte, mon cœur me pèse, sûrement à cause de toute cette tristesse. Je voudrais pouvoir sortir sans que ma peau brûle sous le soleil, j’aimerais pouvoir jouer avec des enfants sans qu’ils me regardent comme un extraterrestre, j’aimerais pouvoir embrasser ma maman, plus longtemps que seulement quelques minutes, et je voudrais retenir le temps pour ces cinq années qui me séparent de mon bannissement.

J’essuie les larmes avec le revers de la main et m’adosse contre un mur en torchis, laissant la fraîcheur de la terre pénétrer mon corps. A pas lents, je sors de la hutte et m’agenouille devant la porte. Je regarde le village depuis le haut de la petite colline où est perchée ma hutte. C’est un village tranquille, accablé par la chaleur. Les vaches et les chèvres broutent le peu d’herbe sèche qui s’agrippe toujours à la poussière, en bas, dans la vallée. Les vieillards restent assis, à l’ombre des acacias pendant que les jeunes hommes labourent les champs avec leurs bœufs. Les femmes, et parmi elles ma mère, vont chercher de l’eau au puits qui, je le sais, se situe à au moins trois heures de marche au sud. Les autres s’occupent à traire, coudre ou cuisiner. Personne ne se préoccupe de moi.

Je me lève et trotte derrière la maison. À côté de la façade sud de la hutte, les bœufs broutent nonchalamment l’herbe jaune dans le peu d’ombre que leur donne la petite maison. Je longe l’enclos des bêtes et m’enfouis dans un amas de petits buissons. Là, le vent souffle plus fort, et l’ombre m’abrite des rayons dangereux du soleil. Il y a pas si longtemps, j’ai découvert un amoncellement de boue fraîche, rougit par le fer. Depuis, j’y vais pour collecter cette boue. Je la ramène dans le creux de mes mains jusqu’à la hutte et la dépose dans le coin le plus frais de la maisonnette. Je trempe mes mains dans la boue rouge et effleure le mur des bouts des doigts, laissant mes pensées se déverser sur la façade et la tinter de traits, de lignes et de courbes pourpres. J’avais déjà fait quelques dessins. Des dessins sur le soleil, les brebis de mon père, la savane avec ses arbres crochus et dépourvus de feuilles, le vieillard Ahmed, le plus ancien de notre tribu, et les deux nouveaux nés de Makdas, la voisine de maman. Aujourd’hui, je décide de peindre ma hutte, le toit à moitié dénudé de sa paille, la terre et les branchages formant les murs qui me protègent, et la petite porte, faite dans un vieil arbre dont les termites se repaissent. Malgré les nombreuses souris qui s’y abritent et le vent qui hurle pendant la nuit, cette hutte est devenu l’endroit le plus accueillant que je connaisse, et la seule et unique chose qui m’appartienne vraiment. Tandis que je trace la silhouette de mon abris, je n’entends pas s’approcher une petite fille de ses pas silencieux.


— Bonjour ! dit une voix féminine, dans mon dos.
Je sursaute et me retourne sur le champ, laissant sur le mur une grande rayure rouge là même où j’avais esquissé la porte. Une fillette se découpe dans l’encadrement de la porte. Son visage n’est pas souriant, mais ses yeux ne montrent aucune peur. Si elle est grande en taille, son visage est resté enfantin. Elle ne doit avoir pas plus de huit ans. Ses cheveux frisés couleur chocolat sont tressés en deux nattes qui flottent derrière son dos et elle porte un pantalon à demi troué avec un vieux débardeur sale.
— Je m’appelle Njiwa dit-elle, plus doucement cette fois.
Njiwa, veut dire colombe.
— Que fais-tu ici. dis-je, sur un ton un peu trop brusque et agressif.
— Je… euh… Oh !… tu dessines !
Elle s’élance vers le mur ou la peinture rouge commence déjà à sécher, sans même se soucier de moi. Elle n’a aucune peur, aucun dégoût, aucune haine, juste une curiosité enfantine. Elle ne me regarde pas comme les autres.
— Pour répondre à ta question, je m’ennuie, me dit-elle, sans baisser son regard des peintures.
— Et tu ne voudrais pas t’amuser avec tes copines du village ?
— Non. Elles m’ennuient. Mais toi, elle se tourne vers moi et me souris, toi tu m’intrigues.
— j’intrigue beaucoup de personne dis-je en grimaçant.

Soudain, s’accroupissant à mes côtés, elle me prend la main. Je ne retire pas ma main de la sienne. Je regarde ses doigts, sa peau noire se découper contre la mienne. Ses doigts sont comme les miens, longs, fins et délicats. Ses ongles son roses et rongés, la terre se réfugiant sous le peu d’ongle qui reste. Les lignes sur ses paumes sont presque identiques aux miennes. Je lève mes yeux vers elle et vois qu’elle me sourit.

_ — Tu n’es pas comme les histoires que racontent les gens du village. Tu es absolument inoffensif. 
A d’autres, cela aurait paru insultant, mais pas à moi. Je le prenais comme un compliment. Comme quand un ogre se fait désigné de vraie brute.
— Ma maman me dit que tu es l’enfant du diable.
— Oui, dis-je en soupirant. Je m’appelle Ukoo-Wa-Shetani.
Je baisse les yeux et me masse les doigts.
— Mais ta mère t’appelle Ukoo, n’est-ce pas ?
Elle me sourit. C’est alors que je réalise que je suis amoureux. Son sourire, la lumière de ses yeux qui scintillent d’une joie enfantine. Je lui souris.
— Enchantée, me dit-elle, en tendant sa petite main vers la mienne. Sans hésiter, je la serre, fort. Ce geste marque le début d’amitié de cinq ans. De jours où, discrètement, Njiwa et moi nous voyions. La vie était plus belle, moins monotone. Nous allions chasser les oiseaux des champs, grimpions aux arbres pour y attraper les petites baies, faisions des batailles de boues ainsi que des peintures sur mes murs. Ma maison fut bientôt remplie de dessins, ce qui me réchauffait le cœur et me faisait sentir moins seul pendant la nuit, après que Njiwa s’en fut allée. Ma mère comprit nos cachotteries, mais ne dit rien. Et pendant plusieurs années, j’étais heureux. Mais cela était trop beau pour durer.

Un jour, à l’heure où l’’aube illuminait le ciel de ses teintes orangées, où les petits oiseaux secouaient leurs ailes sous les chauds rayons du soleil et où les nuages commençaient à se disperser les villageois se levaient. J’étais debout depuis longtemps déjà. Avec Njiwa, nous étions sortis et avions grimpé jusqu’à la plus hautes branche d’un eucalyptus pour regarder le village s’épanouir sous le soleil.
— Tu n’as pas peur ? me demande Njiwa. Tu n’es pas triste ?
Je la regarde en fronçant les sourcils.
— Bien sûr que si. Mais j’ai encore une heure ici et je ne la gaspillerai pas avec des larmes. Je tourne mon regard vers le village. Et en plus, je ne leurs donnerais pas la satisfaction de me regarder trembler comme un feuille.
Je sens le sourire chaud et le regard de Njiwa sur moi. Soudain, elle me serre très fort dans ses bras et commence à pleurer lentement, mouillant mon pull. Et malgré tous ses efforts, elle n’arrive pas à garder le même timbre de voix.
— Tu es fort et puissant, Ukoo. Ne laisse personne te dire autre chose !
Malheureusement, je ne pus contenir mes larmes, et à mon tour, je laissais ma tristesse m’envahir.
— Je ne suis pas fort ! Regarde-moi, je pleure ! lui dis-je, entre deux plaintes.
— Les larmes ne sont pas signe de fragilité, elles sont signe de sentiment et d’humanisme. Tu n’es pas un monstre, mais un être humain. Tu es même plus humain que beaucoup d’entre nous, Ukoo !
Je la regarde, plongeant mon regard profondément dans le sien.
— Viens avec moi ! Pars avec moi !
Elle me regarde deux minutes, sans dire rien. Sa bouche s’ouvrir, puis se referme. _ Elle fronce les sourcils. Elle mord sa lèvre, puis la relâche. Et contrairement à mes craintes, elle me dit :
— D’accord.
Nous descendons de l’arbre. Nous nous regardons un moment.
— Pourquoi ? je lui demande, abasourdi par sa réponse.
— Je n’ai jamais aimé quelqu’un autant que je t’aime toi. Ma mère... Mes parents...Des larmes s’accumulent dans ses yeux. Elle les sèche rapidement. J’avais toujours su que ses parents la battaient.
— Tu es mon unique famille dit-elle d’une petite voix.

Je lui prends la main et nous marchons jusqu’en haut de la colline d’où nous observons le village se réveiller lentement. Je vois soudain ma mère sortir de sa hutte. A présent, tous les villageois sont réunis aux portes du village. Ma mère me voit, ses yeux son rouge et je sais qu’elle a pleuré. Je lui souris et je secoue ma main en guise d’en revoir. Elle fronce les sourcils. Puis elle comprend. Je regarde Njiwa. Elle me sourit faiblement.
— Tu n’es pas obligée de venir lui dis-je.
— J’en ai envie.
Je lui serre la main plus fort, et en évitant de regarder derrière moi, je m’élance vers le sud. La tentation est trop forte et je me retourne une dernière fois. Ma mère, souriant faiblement, me regarde partir. Elle me fait un geste de la main, et je reprends ma course vers l’horizon, main dans la main avec Njiwa, vers un futur imprévisible et excitant.

Dix ans plus tard.

_ La peinture sur mes doigts est sèche et mon front est dégoulinant de sueur. Il fait chaud aujourd’hui, lourd et humide. Toute la journée, j’ai été coincé dans cette salle, à vendre mes peintures. J’en ai vendu cinq, et rapporte de l’argent pour nourrir Njiwa et notre fille. Je ferme les portes de mon atelier et me dirige vers la sortie. La brise douce d’Addis-Abeba ébouriffe ma chevelure, et je respire l’air chargé d’une odeur d’herbe et de fumées de cuisine, qui remplit mes poumons Je me dirige vers les petites maisons de bois et de tôle. Ma maison est la plus jolie d’entre elles, décorée de peintures rouges, comme ma hutte il y a dix ans ; elle inspire une joie profonde. Une odeur délicieuse embaume ma maison et je peux la sentir d’ici. J’entends des rires et des petits cris de joie de l’intérieur. J’entre et je vois Njiwa et Maua. Maua n’a pas hérité de ma pâleur, mais elle a mon sourire ainsi que mon petit nez. Nous l’avons appelé ainsi, Njiwa et moi, car c’était le nom de ma mère. Njiwa a changé, elle est plus grande, plus mûre et plus belle que jamais. Un sourire éclatant illumine son visage comme le soleil l’aube et ses yeux reflètent les étoiles du ciel. Elle est tellement belle qu’elle est parfois sollicitée pour faire quelques photos. Et elle est bien payée. Nous vivons heureux, ni très riches, ni très pauvres. Nous ne sommes pas accablés par les insultes et remarques des autres ; je sais à présent comment m’en défendre. Et nous économisons pour, un jour peut-être, rendre visite aux habitants de notre village que, malgré tout, nous aimons. Certaines fois, il est dur d’accepter l’exil, et de ne pouvoir revoir les lieux de notre enfance. Mais nous sommes ensemble, et Njiwa reste à mes côté, fidèle et sans regret. Nous nous aimons et combattons les difficultés de la vie, ensemble, malgré les regards hostiles des autres. Un jour peut-être comprendront-ils que l’amour se trouve dans l’âme de quelqu’un, et non pas dans son apparence physique. Un jour peut-être comprendront-ils que ma peau n’est qu’une couche fine qui dissimule ma vraie beauté et que malgré mon manteau blanc, les larmes coulent d’un même flot, mes pensées circulent de la même façon désordonnée et que nos cœurs battent au même rythme.

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