Feminium (Fi)

Écrit par ROULLIER Solène (2nde, Lycée français de Chicago), sujet 2. Publié en l’état.

— Je ne sais pas, je sais seulement qu’ils fuient, comme nous.
L’air mordait toute peau nue dans la foule d’enfants, se faufilant à travers des morceaux de tissu mal rapiécés. La lumière était froide et bleuâtre, comme elle l’aurait été lors d’une noyade, juste après la mort du soleil arctique. Bryrdan et Mara s’étaient creusés un trou dans le sol gelé pour se protéger.

Mara oubliait souvent. Les souvenirs de leur fuite faisaient apparition parfois, mais, comme la fumée, ils ne restaient clairs et précis que quelques secondes avant de se dissiper. Bryrdan ne voulait pas lui expliquer qu’elle n’avait désormais plus de parents, ni qui étaient les autres jeunes fugitifs. Bryrdan, lui, avait toujours la matière grise de sa cervelle brûlée par des souvenirs encore pires que ceux que la petite Mara avait oubliés pour se protéger.

Il pensa à sa cage en verre, nourrie en oxygène par de longs tubes en métal. Ceux-ci s’étendaient à perte de vue sur le sol blanc et froid, les veines du laboratoire, alimentant des centaines de boîtes semblables avec de l’air stérilisé. D’autres garçons y résidaient, affaissés comme des poupées de chiffon jetées à terre par un enfant trop grand. Leurs plaies saignaient ; le rouge paraissait sale par rapport à la propreté du laboratoire. Dès qu’une rose fleurissait sur un bandage de neige, un “bip” perçait les tympans délicats des garçons, et des éclairs rouges leur brûlaient les yeux.
Deux femmes sortaient alors de la porte à petite fenêtre nacrée opposée aux boîtes. Puis, elles s’arrêtaient devant le mur de vitres. Leurs longs cous de cygnes tournaient leurs regards d’anges vers la “boîte problème”, la source du clignotant rouge. À chaque fois, l’une d’elles portait un presse-papier dans le creux de son coude. Elle sortait alors un stylo noir de sa blouse et y écrivait quelque chose tandis que l’autre ouvrait la vitre et refaisait le bandage de l’enfant saignant, épuisé par la chirurgie qu’elles avaient effectuée sur lui. Puis elles disparaissaient avec un froissement de blouse et un vol de cheveux longs et doux.

Parfois, elles prenaient un garçon de l’autre côté de la porte. D’abord il s’endormait dans sa boîte vitrée. Ce devait être un anesthésiant infiltré dans son oxygène. Puis, les dames en blouse le mettaient sur une table roulante et il disparaissait dans l’autre salle. Il revenait toujours endormi et complètement stérilisé.

La science avait avancé à pas gigantesques et inévitables, une veritable marée de savoir. Il y avait environ dix ans, dans un laboratoire reculé, un scientifique avait découvert un élément manquant du tableau périodique. Après une longue période d’expérimentation, on avait constaté que cet élément permettait la reconversion de l’être humain en un organisme à reproduction asexuée. À chaque contact avec le corps, il changeait la morphologie femelle, et rendait la femme capable de produire un enfant de manière autonome en simulant une méiose avec des copies modifiées des gènes fournis par ses gamètes. Ce pouvoir disparaissait après la naissance de l’enfant, et la femme pouvait être réinjectée pour produire un autre bébé. Ces enfants naissaient toujours des filles (car l’ovule ne contient que des chromosomes X.) On appelait alors l’élément le feminium (Fi), et les naissances produites par cet élément les “Naissances Pures (NP),” car qu’y avait-il de plus beau et de sacré que le corps d’une femme ?

Malheureusement, toute expérimentation effectuée sur l’organisme mâle n’eut aucun effet, à l’exception d’une seule. Chez les garçons prépubaires castrés, l’introduction du feminium accompagné par de l’oestrogène et de la progestérone provoquait un changement complet de sexe, ainsi qu’une “déstérilisation”. Les garçons-devenus-filles pouvaient donc se reproduire.

Ainsi, l’homme et le garçon étaient devenus un genre en voie de disparition. Le monde était alors en état de crise. Des famines éclataient, l’eau potable était devenue rare et les ressources fossiles avaient disparu depuis quelques années déjà, sans aucun remplacement durable. Plusieurs pays se jetèrent alors sur cette découverte, qui permettait de contrôler la natalité de sa population à condition qu’elle y soit la seule forme de procréation. Certains abolissaient la reproduction sexuée pour la remplacer par des Naissances Pures ; d’autres allaient encore plus loin et réquisitionnaient les jeunes garçons pour les transformer dans des laboratoires dits “de conversion.”

Bryrdan s’était retrouvé dans un tel endroit. Il était l’un des plus agés. À quinze ans, on l’avait attrapé très tard, presque trop tard. Il voyait les corps de ses voisins se changer, lentement. Ceux qui vivaient dans leurs boîtes depuis plusieurs mois ressemblaient déjà presque à des jeunes femmes. Mais lui, on ne l’avait pas touché, et cela faisait un mois au moins qu’il vivait dans sa cage transparente. Peut-être ne savait-on que faire de lui ? Il tâcha tout de même de ne pas se faire remarquer.
Un bip déchira l’air stagnant et une lumière rouge cligna des yeux, en parfaite synchronisation. Les scientifiques émergèrent du fond de la pièce ; leur teint pâle de porcelaine faisait écho à la blancheur de leurs gants en plastique. Leurs clairs yeux de verre se tournèrent vers Bryrdan. La brune nota quelque chose sur son presse-papier, avec un stylo vert cette fois. Les yeux de la rousse croisèrent ceux de Bryrdan, et il frissonna jusqu’aux os, malgré le feu de ses cheveux frisés. Elle se baissa, sa blouse blanche se déployant derrière elle comme les ailes d’une colombe. Elle tendit sa main gantée de polymères vers la fermeture de la boîte de Bryrdan. Ses yeux devinrent des soucoupes, et sa main tremblante glissa sur sa transpiration lorsqu’il essaya de se pousser dans un coin. Le bip incessant semblait annoncer sa fin. Son dos se cala contre la paroi lisse comme l’intérieur d’une moule et il tenta de s’écraser encore plus, de devenir encore plus petit, afin d’échapper à la main nacrée de la femme aux cheveux couleur chaos. La brune ouvrit alors la bouche et secoua la tête. L’autre se retourna en fronçant les sourcils, puis se leva et alla ouvrir la boîte voisine.Bryrdan se laissa tomber contre le sol glacé. Il semblait ne plus avoir d’oxygène dans sa cage. Son coeur martyrisait sa cage thoracique de ses battements trop rapides. Il resta allongé un moment, frôlant la crise cardiaque.

Après quelques minutes, Bryrdan reprit enfin son souffle. Il se frotta la gorge puis colla ses mains moites au verre pour observer se qui se déroulait à côté de son conteneur. Il vit les femmes sortir du bocal d’à côté un garçon déjà presque complètement converti, et le clignotement rouge cessa. Le garçon, fille à présent, avait un corps trop mince, et semblait fièvreuse. Elle ne devait avoir pas plus de 12 ans. Les chirurgies avaient dû être trop lourdes pour son jeune corps.

Les femmes en blouse laissèrent tomber le corps mou sur le sol. La fille ne respirait plus, et ses yeux verts étaient comme deux trous béants sans vie creusés dans son visage transparent. La scientifique à la chevelure brûlante sortit une seringue pleine de liquide huileux et la vida dans le cou de l’enfant.Un halètement de mort résonna dans le laboratoire. Les yeux de la fille devinrent vifs et paniqués, et percèrent ceux de Bryrdan. Son corps se contorsionna comme si elle eût été électrocutée à plusieurs reprises. Tous les garçons, convertis ou en voie de l’être, collaient leurs nez épatés sur les vitres de leurs boîtes pour voir ce qui se passait.

Les scientifiques saisirent les bras virevoltants de la fille et la jetèrent dans sa cage avant qu’elle pût contrôler sa respiration. Puis, elles disparurent de l’autre côté de la porte.

La fille resta longtemps au fond de sa cage. Bryrdan avait peur que les secousses de son corps cassent les vitres, mais celles-ci étaient plus solides que de l’acier. Son dos se cambrait de manière surnaturelle et ses bras et ses jambes se pliaient dans des angles impossibles. Bryrdan sursautait à chaque fois qu’un poignet ou qu’un genou se heurtait contre sa boîte. Enfin, les espaces entre chaque spasme devinrent de plus en plus longs, jusqu’à ce que la fille restât allongée, haletant à nouveau.
Après un moment, Bryrdan tocqua sur la vitre. La fille se tourna et posa sur lui son regard dilaté. Bryrdan exhala sur le verre pour y former de la buée et y écrivit son nom et son âge, puis se montra du doigt. Il regarda alors sa voisine, une question sur son visage.

Elle fit elle à son tour un nuage de buée et y écrivit :

Frederich Mara 11

C’était son frère… enfin, sa soeur à présent. Elle lui fit un sourire blême. Bryrdan sourit aussi, et lui souhaita courage d’un mouvement de la main. Le lendemain, les femmes vinrent pour Bryrdan. Il ne put se débattre ; il sentit l’anesthésie qui sortait de son tube d’oxygène l’envelopper, le caressant avec des doigts de coton. Ses paupières s’allourdirent et il tomba, perdu et sans espoir, dans un sommeil noir et flou, ouaté et inéluctable.

Lorsqu’il se réveilla, il sentit le froid dévorer le reste de l’anesthésie qui assourdissait son cerveau. Une main chaude mais mince et frissonnante s’aggripait à la sienne. C’était Mara. “Bryrdan !” s’exclama-t-elle, prête à pleurer.
— Où… ?
Bryrdan ne parvint pas à finir sa question, mais Mara comprit.
— Dehors. Des dames sont entrées la nuit dernière et elles nous ont tous faits sortir. Qu’est-ce qui se passe ? Elles m’ont parlé, mais je n’ ai rien compris... Où sont Papa et Maman ?
Bryrdan tenta de s’asseoir, mais sa tête se mit à dodeliner et il eut une envie terrible de vomir.
— Rallonge-toi, idiot.
Mara le poussa et il retomba sur le manteau qu’on avait disposé sous lui comme un oreiller. On l’avait recouvert de lainages, mais ses doigts et ses pieds se ramollissaient tout de même à cause du froid. Il voyait ses expirations se mêler avec celles de Mara au dessus de lui, en un petit nuage blanc. Il tourna la tête pour observer autour de lui. Ils se trouvaient dans une maison abandonnée. Bryrdan était allongé sur un lit qui appartenait sans doute à un petit garçon. Il traina ses yeux sur les petites voitures écrasées sur la moquette sale, les petits trains sur la table de nuit. La fenêtre à sa gauche avait été recouverte de l’extérieur avec un gros bout d’acier ; les parents avaient sûrement essayé comme les leurs d’élever ce garçon en cachette. Ils devaient être en prison à présent : c’est ce qui était arrivé aux parents de Bryrdan et Frederich, qui leur avait intimé de fuir et avait couvert leurs arrières.
C’était une dizaine de militantes anti-NP et de rebelles qui les avaient sauvés du laboratoire. Ils n’avaient pas pu emporter tout le monde ; seulement une centaine sur ce qui devait être cinq fois ça. Mais ils reviendraient. Avec un peu de chance, la majorité survivrait…

Cela faisait à présent plusieurs heures que tous s’étaient mis en route, et la courte pause imposée par la neige avait permis à Bryrdan de recouvrer complètement ses esprits. Sa convalescence avait été des plus rapides car le processus de féminisation avait été interrompu à temps.

Quand Bryrdan aida Mara à se relever, il entendit un nouveau cri : quelqu’un semblait avoir pris le commandement de ce flot humain et poussait les enfants à poursuivre leur fuite. Quelques-uns restèrent recroquevillés dans la neige. Ceux-là ne pourraient continuer. Les autres se levèrent. Bryrdan tourna son visage contre les aspérités du vent, en plissant les yeux. Il prit la main de Mara-Frederich qui ne posait plus de questions, et, une bouffée d’air glacé dans les poumons, il fit encore un pas vers la frontière avec la troupe de garçons efféminés.

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