Fuir

Écrit par GRAVELAT Emmanuel (Term, Lycée Aristide Berges de Seyssinet-Pariset), sujet 2. Publié en l’état.

— Je ne sais pas, je sais seulement qu’ils fuient, comme nous.

Jorgen se tut, le regard perdu dans le lointain. Esa lut dans ses yeux vides l’inquiétude, le manque de deux amis chers, ses parents à elle. Jorgen les avaient bien connus, ils avaient partagé avec lui les chemins accidentés et les cabales dangereuses durant plusieurs saisons, avant la naissance d’Esa. Jorgen n’était pas âgé, non, Esa ne pouvait pas encore dire cela de lui, il avait seulement de l’expérience, le poil qui blanchissait et l’humeur qui devenait de plus en plus taciturne, comme toute bête de célibataire en ce monde après trop d’années à se débrouiller seul. Esa se leva doucement de son lit de neige, les yeux encore ensommeillés et il sortit soudainement de sa rêverie.
− Dépêche-toi. Le col n’est plus très loin.
− Et après ?
− Tu seras en sécurité.
− Pourquoi ? rétorqua Aiju.
Jorgen se retourna :
− Tu voudrais rester de ce côté-ci des montagnes ? demanda-t-il.
− Ils ne m’attraperont pas, personne n’est plus rapide que moi.
− Une balle est plus rapide que toi. Tu ferais mieux de te taire et de te sauver tant que tu peux.
− Ce n’est pas un col qui les arrêtera.
− Je les connais, ce col les arrêtera, ils n’ont pas le droit de passer de l’autre côté : si j’ai appris quelque chose dans ma vie, c’est que les hommes attachent le plus grand sérieux aux limitations de territoire.
− Le col sera surveillé.
− Avec l’Hiver ? Non. Aiju, je sais que tu as peur et la peur efface tout, même les souvenirs. Mes grands-parents comme les tiens ont traversé ce col sans problème. Ils n’étaient pas pourchassés de l’autre côté, ils étaient simplement curieux. Là d’où ils viennent, nous n’aurons rien à craindre.
− Je ne veux pas partir, fit Esa. Je suis née ici.
− Esa, regarde autour de toi.
Ils étaient des centaines, à se regrouper pour fuir dans la montagne. Tous, jeunes ou à l’aube de la mort, ils avançaient dans le brouillard et la neige qui tombait, imperturbablement, pour sauver leurs vies. Esa n’en connaissait que quelques-uns mais les yeux de ceux qui passaient devant elle reflétaient tous la peur.
− Tous sont nés ici, fit Jorgen. Tout comme ceux qui nous pourchassent. Mais ils ne nous ont jamais compris et, aujourd’hui, ils veulent nous tuer. Même si tu appartiens à cette terre, ils veulent te chasser et ils ne connaissent qu’une seule manière pour le faire.
− Comment en est-on arrivé là ? soupira Aiju.
Jorgen se remit en marche, suivi par ses deux protégés. Autour d’eux, la forêt se taisait, comme pour aider leurs poursuivants. L’ennemi était tout proche.
− Où sommes-nous ? finit par demander Esa.
− En France, répondit Aiju.
− Je croyais qu’on ne nous voulait plus de mal en France ?
− C’est plus compliqué.
Ses yeux fatigués se plissèrent tandis que les souvenirs de ses ancêtres remontaient lentement dans sa mémoire. Il eut un sourire las aux deux jeunes qui l’écoutaient.
− Notre histoire avec eux a connu des hauts et des bas. Ils nous ont souvent plus tolérés qu’acceptés. Durant des générations, notre différence les a gênés et nous avons fini par leur être insupportables. Des purges ont régulièrement eu lieu mais la pire s’est déroulée il y a des dizaines d’années. Mon grand-père m’a raconté cette histoire et son grand-père avant lui : quand le Nord de la France a été labouré par un orage d’acier, quand les bottes des chasseurs ont été remplacées par d’autres bottes, plus noires et plus nombreuses, beaucoup de regards se sont tournés vers nous. Ils nous supportaient déjà mal. Leur vie s’est soudain durcie et leur cœur a suivi la même voie.
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
− Les fusils ne se sont tus qu’après des nuits de traque. Nous avons fui, comme aujourd’hui, chassés. Nous avons disparu du pays, sans bruit, comme toujours. Nous n’y sommes revenus que depuis quelques générations, pas plus d’une vingtaine de saisons.
− Mais si nous sommes revenus, c’est bien qu’on nous accepte ?
− Je l’ai cru. Et il est vrai que nous n’avons pas tellement eu d’ennuis depuis notre arrivée. Mais les hommes oublient. Ils oublient leur passé heureux avec les nouveaux venus. C’est dans la culture des Français de nous considérer comme des envahisseurs dangereux. Depuis quelques années, ils nous sont de plus en plus hostiles. Je les ai vu se réunir, de plus en plus souvent, pour se concerter sur la meilleure façon de nous expulser. Les lois les en empêchaient, ils ont donc choisi le vote pour s’accorder le droit de nous chasser. Ils l’ont eu. Il leur manquait juste un prétexte pour invoquer la sécurité, sécurité pour eux et leurs enfants, sécurité au nom de laquelle ils ont lancé la chasse.
− Quel a été leur prétexte ?
Jorgen regarda Esa dans les yeux.
− Il y a deux jours, tes parents sont venus me voir. Ils m’ont dit ce que je savais déjà, ils m’ont dit que tu avais faim. Beaucoup d’autres étaient dans le même cas qu’eux, avec un enfant à nourrir et rien à lui donner. Je les ai aidés. C’était la nuit, il n’y avait pas de chien pour veiller sur le troupeau. Nous en avons profité et nous avons volé... une demi-douzaine de moutons.
Aiju écarquilla les yeux :
− Ils nous poursuivent pour six moutons ? Les chiens errants font plus de dégâts que nous et personne ne les chasse !
− Les chiens errants font moins peur que nous. Les chiens errants sont français. _ _ Les chiens errants ne sont pas des menaces dans l’imaginaire populaire.
Un coup de feu résonna dans la montagne. Longtemps. L’écho se répercuta sur les parois si bien qu’il se prolongea encore quelques secondes dans les oreilles terrifiées des fuyards. Tous se turent et accélérèrent le pas. Au-dessus de leurs têtes, les sommets des Alpes se dressaient comme une muraille qui les retenait encore prisonniers de leurs poursuivants. Esa se rapprocha de Jorgen :
− Mes parents...
− Marche jusqu’au col, réfléchis ensuite.
− Qui nous dit qu’il ne se passera pas la même chose en Italie ? grommela Aiju.
− Ils sont plus habitués à nous voir, répondit Jorgen. Ils nous connaissent mieux. _ Ils se sont mieux adaptés à nous, ils nous accueilleront plus facilement.
− Jusqu’à ce que cette maladie de la peur se répande chez eux.
− Que veux-tu y faire ? Nous sommes impuissants. Nous l’avons toujours été face à la bêtise des hommes. Personne ne nous entend. Il ne nous restera alors que la fuite.
Jorgen continua à marcher en silence dans le brouillard. Le groupe de fugitifs s’était étiré avec les flocons et la brume, tous marchaient en file indienne. Les traces s’effaçaient avec la neige qui tombait. « Ils ne nous trouveront pas », songea Esa. « Le brouillard efface tout, nous efface du monde. ». Un vrombissement dans le lointain. Jorgen s’arrêta. La file continua à avancer sans lui. Esa se détacha du groupe pour aller le rejoindre.
− Tout va bien ? demanda-t-elle.
− Au revoir, Esa. Terre-toi dans la neige et, quoi qu’il arrive, ne bouge plus jusqu’à ce que le monde se taise. Une fois qu’ils seront partis, cours, le col est droit devant.
Il huma le brouillard. Une odeur de... peur. Le vrombissement se fit de plus en plus fort. La file de fugitifs hésita à continuer.
− Vite, fit simplement Jorgen.
Il se mit à courir de toutes ses forces pour rattraper les autres fuyards qui pressentirent trop tard le danger.
L’hélicoptère fendit la brume en crachant son bruit à la face de la montagne. A l’intérieur, cinq hommes avec des jumelles. Mais ces jumelles-là ne servaient pas à observer la beauté de la Nature. Elles permettaient d’ajuster le tir.
La première déflagration déchira le brouillard alors qu’Esa se jetait au sol derrière un petit monticule de neige.
Un deuxième tir projeta une gerbe de flocons à quelques mètres d’elle alors qu’elle agrandissait frénétiquement le trou dans lequel elle se trouvait.
Une troisième balle se perdit dans le monde blanc tandis qu’Esa se jetait dans le trou avant de se recouvrir de neige.
Le monstre d’acier passa nonchalamment au-dessus d’elle en rugissant puis s’écarta prudemment : Esa s’était enterrée dans un creux du terrain qui jouxtait la lisière de la forêt, forêt que ne pouvait survoler l’hélicoptère en rase-motte. L’engin s’éleva au milieu de nouvelles détonations et s’éloigna à toute vitesse sur les traces des fuyards restants. D’autres coups de feu résonnèrent encore longtemps dans la montagne qui devait à présent être couverte de corps. Le chasseur volant semblait ne jamais devoir renoncer à ses proies, il s’acharnait sur les survivants. Esa frissonna, plus à cause de lui que de la neige qui l’entourait : ces hommes n’étaient pas là pour la chasser du pays, elle et les siens, ils étaient là pour les chasser, point. Pour les tuer. Et ils ne s’arrêteraient qu’une fois leur besoin de haine assouvi. Les armes claquèrent encore longtemps avant que le vrombissement ne disparaisse tout-à-fait. Alors seulement Esa commença à remuer pour sortir de son abri improvisé.
Elle était seule. Jorgen, Aiju n’étaient plus là. Les fuyards avaient disparu dans le brouillard ou étaient tombés sous les balles. Esa fit quelques pas dans la neige au milieu des corps inconnus. Une dizaine avaient été fauchés sous le premier assaut. Ce ne serait sûrement pas les derniers qu’Esa croiserait. Elle eut un haut-le-cœur. Tuer et laisser le corps sur place. Barbarie.
Puis elle leva la tête. Comme l’avait dit Jorgen, le col transparaissait à travers le brouillard. Esa bondit en avant et courut à toute allure. Dans la neige et le froid, elle montra à la montagne ce qu’elle avait dans les mollets. Dans la peur et la fatigue, elle dévora sous elle le paysage qui défilait lentement, trop lentement. Les empreintes dans la neige. Son souffle brumeux dans le froid de l’Hiver. Cet ailleurs que Jorgen promettait. Ce col invisible qui se cachait derrière chaque repli de terrain. La neige la fatiguait, la ralentissait. Son souffle se faisait de plus en plus hésitant, comme s’il cherchait au fond de ce petit corps la force suffisante pour ne pas trébucher, s’arrêter sans pouvoir repartir. Esa traversa la montagne en un quart d’heure. La barrière rocheuse qui l’emprisonnait tout-à-l’heure disparut sous ses pas. Les Alpes la laissaient passer.
Devant elle s’étendait le col, un fin passage entre deux pics. Esa s’avança prudemment en regardant désespérément autour d’elle. La neige était lisse. Aucune trace. Les deux géants de pierre la regardèrent passer, insensibles au vide qui l’envahissait. La montagne craqua plus en altitude. La glace commençait à fondre, ce qui libérait certains rochers de son emprise. Le printemps serait bientôt là. Printemps qu’elle vivrait seule, sans ses compagnons qui ne verraient rien d’autre que le blanc infini de la neige. Le printemps. Comme il semblait loin au milieu des flocons... et du sang. Des traces de sang au milieu du brouillard, accompagnées d’empreintes anciennes presque recouvertes par la neige. Esa bondit pour suivre la piste. Les montagnes la virent filer en flèche dans la neige... pour s’arrêter brutalement.
Jorgen. Étendu au milieu du col. Il avait semé l’hélicoptère sans en réchapper indemne : personne n’était plus rapide qu’une balle. Il avait poursuivi sa route jusqu’au sommet pour vérifier que personne ne s’y trouvait puis était tombé à cent mètres d’une vie meilleure. Esa s’accroupit à coté de lui, sentit les larmes couler sur son visage et les sécha rapidement, le froid lui gèlerait la peau sinon. La neige continuait de tomber, elle recouvrirait bientôt le corps, doucement enterré dans la montagne qu’il avait aimé. Jorgen frissonna et ses yeux retrouvèrent un instant leur couleur... pour voir Esa. Ses lèvres esquissèrent un faible sourire. Puis la flamme s’éteignit en lui. Esa se releva silencieusement et s’écarta pour laisser les flocons le cacher au yeux du monde.
− Esa ?
Elle se retourna d’un bloc... pour sentir Aiju s’appuyer sur elle, exténué. Son corps chaud mit de la vie dans le monde mort du col et elle enfouit sa tête dans son cou. Il était vivant. Seule son épaule tressaillait quand elle la touchait mais il ne saignait pas, il avait seulement dû chuter. Elle releva la tête et plongea ses yeux dans les siens. Gris. Tristes. Il avait vu. Il avait entendu. Il avait senti la peur et la mort lui coller à la peau. En une journée, les hommes avaient brisé en lui le feu de sa jeunesse. Aiju rendit son regard à Esa puis tous deux se retournèrent pour regarder la fin du col.
− Viens, fit Aiju en commençant à marcher, allons tout reconstruire ailleurs.
Elle voulut le suivre quand une brindille craqua. Elle s’immobilisa, aux aguets. Les siens ne faisaient pas craquer les bois. Aucun vrombissement. Elle respira calmement. Elle ne craignait pas les chiens, elle pourrait les retenir le temps qu’Aiju se sauve mais les tireurs en revanche la laissaient complétement impuissante. Une silhouette se dressa derrière un sapin. Son cœur accéléra.
Une femme. Pâle comme la neige. Elle fixa silencieusement Esa. Debout. Chacune à une dizaine de mètres de l’autre. Esa se raidit un instant, serrant les dents mais la femme restait immobile. Aucun geste d’agressivité. Juste un regard. Un regard mélancolique. Presque triste. Elle savait qu’elle voyait Esa pour la dernière fois. Dans le froid des flocons qui tombaient, elles se fixèrent de longues secondes. La fuite, la fusillade, l’hélicoptère. Tout cela s’était déroulé devant Esa. Pourtant, elle n’y arrivait pas. Elle le souhaitait de toutes ses forces mais elle ne parvenait pas à détester cette femme. Les yeux dans les yeux, chacune sentit peser sur elle la misère mais aussi la tendresse du monde. Esa l’ennemie publique obligée de fuir et cette mystérieuse femme qui la regardait simplement pour ce qu’elle était : un cœur vivant qui battait entre ses côtes. Rien d’autre. Le col, le froid, le brouillard. Une rencontre éphémère entre deux mondes. La femme frissonna finalement alors qu’Aiju avait terminé de passer le col.
Alors, doucement, très doucement, la femme fit glisser la fermeture éclair et mit la main dans sa veste. Esa ne bougea pas. La femme ressortit lentement un petit objet noir. Esa ne bougea pas. La femme mit calmement un genou à terre sans lâcher un seul instant le regard d’Esa, qui ne bougea pas. Elle positionna l’objet en face d’elle. L’image de la jeune louve apparut nettement sur le viseur de l’appareil photo.
Puis le flash crépita, aveuglant Esa, qui détala à toute allure, sa longue queue grise volant derrière elle. Le brouillard l’engloutit l’instant d’après, elle et son plumage soyeux. Elle était passée de l’autre côté. Derrière le col. En Italie.
La journaliste se releva et contempla sa photographie. Superbe. Le regard de l’autre, de cette louve semblait sortir de l’écran de l’appareil pour lui dire « Les hommes sont cruels. » et la femme n’était pas loin de la croire. Elle rangea l’appareil dans sa veste qu’elle referma. Après une journée de marche, elle tenait son article :

« Les derniers loups de France sont partis. Disparu dans les années quarante, le loup était revenu d’Italie et vivait depuis une vingtaine d’années sur le territoire français, territoire qu’il est aujourd’hui obligé d’abandonner suite aux traques intensives et meurtrières de chasseurs lourdement armés. Les quelques survivants ont réussi à gagner l’Italie, qui, quant à elle, a annoncé qu’elle ne mettrait en place aucun dispositif de chasse. Les nouveaux arrivants rejoindront simplement les centaines de loups déjà présents sur place. Souhaitons-leur bonne chance. ».

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