Incertaine identité

Ecrit par Inès Barret (3ème, Collège Sainte-Marie de Belfort), sujet 1. Publié en l’état.

Alicia s’avança au centre du plateau, une croix était dessinée sur le sol afin de montrer l’endroit où l’actrice devait se placer. Ses pensées défilaient à une vitesse folle, et en masse. Le personnage qu’elle avait incarné dans son précédent film était tout l’opposé de celui-ci, et elle ne pensait pas être à la hauteur de jouer un rôle pareil. Mais la jeune femme avait cruellement besoin d’argent, n’ayant qu’un emploi saisonnier –monitrice de ski-, lors des chaudes saisons elle essayait tant bien que mal de se servir des talents de comédienne qu’on lui vantait depuis son enfance. « C’est quand tu veux ! » , déclara d’un air agacé l’une des actrices qui s’impatientait déjà, les mains croisées autour de la taille. Alicia fit quelques pas vers l’avant tandis qu’elle était totalement éblouie par les projecteurs devant elle. Fragiles, ses yeux d’un bleu océan se gorgeaient d’eau et quelques larmes ne tardèrent pas à couler sur ses joues roses. La lumière était vraiment agressive. Trop timide, elle n’osa pas demander s’il était possible de baisser la luminosité et fit passer ses pleurs involontaires pour des larmes voulues. La blonde aux bras tatoués s’embarqua dans un long monologue.
« Je suis Rose Wood. Une enquêtrice galactique réputée sur la planète Terre. Coincée sur Edena 2, un monde que les hommes veulent s’accaparer. Mais ils en détruiraient toutes les merveilles. Ici le ciel est violet, le sol est orange et on peut voir des génosyas, des arbres sur lesquels poussent les meilleurs fruits qu’il m’ait été donné de manger. Ils ont un goût sucré, une forme carrée, et une chair rouge, on en trouve aux quatre coins de l’astre. J’en raffole. Cela fait sept mois maintenant que je raconte mes journées à la tombée de la nuit avec l’aide de ce magnétophone qu’on m’a donné avant mon décollage, dans le but que je m’en serve comme d’un journal intime. Même si je sais très bien que dès que je déposerai à nouveau mes pieds chez les humains, on va s’arracher ce petit enregistreur noir et que mes paroles ne resteront pas secrètes bien longtemps. Je n’ai pas retrouvé l’équipage. J’ai échoué. Et je ne sais pas si un jour je reverrai la Planète Bleue. C’est une énorme déception… Un coup dur pour moi. J’ai, en plus, l’impression de devenir folle. Edena 2 possède peut-être des vertus affolantes. Je pense que les hommes devraient plus l’étudier avant de vouloir se l’approprier. J’ai l’impression d’être suivie en permanence. Observée. Alors qu’aucun être n’habite cette planète. Puis ma tête ne s’arrête pas de tourner, et un bourdonnement incessant résonne dans mes oreilles. Je suis épuisée. J’aimerais beaucoup rentrer. Mais je n’ai pas l’intention de baisser les bras. Abandonner, c’est quelque chose que je ne connais pas, surtout lorsqu’il s’agit du milieu du travail. Le jour s’échappe, un voile noir fait partir le violet majestueux du ciel, je vais devoir m’éclairer avec ma vieille lampe de poche, et comme chaque soir, m’endormir cachée derrière un rocher. Cachée de quoi, puisque c’est désert ? Cachée de mes propres terreurs, de mes cauchemars, de mes hantises. Cachée de mes hallucinations, des pas que j’entends alors qu’il n’y a personne, des respirations que je sens parfois dans mon cou alors que je suis seule. Je vais m’endormir en regardant les étoiles, en regardant la Lune, en regardant la Terre, toutes les planètes que j’ai déjà explorées et sur lesquelles j’ai réussi mes missions ; elles sont désormais témoins de ma gloire passée. » La jeune femme essuya son visage agressé par l’eau salée dont étaient composées ses larmes, se leva, et éteint le magnétophone qu’elle serrait entre ses doigts et dont les ongles en amande étaient parfaitement vernis. Elle le rangea dans la poche de sa combinaison. Elle marcha en direction d’une pierre, qu’elle espérait trouver rapidement, la fatigue gagnant son cerveau, et chaque partie de son corps, une à une. La demoiselle s’affaiblit. Edena 2 , en une fraction de secondes, se retrouva plongée dans l’obscurité la plus totale, et la jeune femme éclaira son chemin en tenant, dans les mains tremblantes, une petite lampe à la force d’éclairage faible. C’était toujours comme ça dans cet endroit si secret, dans le monde que Rose avait pour elle et uniquement elle, la nuit arrachait sans prévenir la beauté du ciel couleur lilas. Et ses craintes, nombreuses, la hantaient à nouveau. Elles s’échappaient aux premiers rayons du jour et revenaient au crépuscule, parmi les ombres. Elles la quitteraient à la lueur du matin, Rose le savait. Mais parfois, une nuit est plus longue qu’une autre, moins agréable, plus inquiétante. L’enquêtrice devait attendre l’aube pour se sentir enfin tranquille, calme. La demoiselle s’allongea dans le sable orangé et regarda scintiller un amas d’étoiles un petit instant, puis l’épuisement eut raison d’elle. Elle s’endormit, sans couverture, tandis que la brise légère de la nuit faisait voler ses cheveux décolorés ainsi que le sable qui lui caressait la peau. Le lendemain, elle ouvrit ses paupières. Le soleil qui venait tout juste de se lever éclairait Edena 2 de milliers de rayons semblables à des fils d’or. La blonde s’étira, et se leva rapidement. Sa combinaison collante était remplie de grains de sables qu’elle s’empressa de retirer. Aujourd’hui, c’était décidé : elle trouverait l’équipage. Mais avant, elle mangerait un génosya, car son ventre criait famine. Elle saisit son sac à dos et avança parmi le désert. La sensation que lui donnait la chaleur du sable sur ses pieds nus lui paraissait délicieuse. Elle ne tarda pas à s’arrêter en dessous d’un grand arbre sans feuilles, et auquel pendaient tels des boules de Noël : ces fruits carrés à la chair rouge dont elle se délectait chaque jour. La jeune femme se dressa sur la pointe de ses pieds et en cueillit un. Elle mordit dans sa chair sans attendre, et le dévora en se lançant à nouveau à la recherche de l’équipage perdu. Elle marcha une grande partie de la matinée. Elle s’assit, son visage transpirait, ses jambes tremblaient, elle avait des frissons et des nausées. Son rythme de marche avait sûrement été trop rapide, puis le soleil avait agressé sa tête tout le long du trajet. Elle souffrait sans doute d’une insolation. Rose but quelques gorgées d’eau. Dans son sac, en permanence, elle portait une bonbonne qui en était remplie. Les coins où elle pouvait puiser ce liquide sur Edena 2 étant rares, elle préférait alourdir son sac à cause de cette bouteille géante, se muscler le dos en espérant qu’il ne se voûte pas au fur et à mesure du temps au lieu de parcourir chaque jour un nombre impressionnant de kilomètres à la recherche de cette boisson et délaisser ce pourquoi elle était venue ici. Ses bras frêles recouverts d’encre de tatouage noire tenaient tant bien que mal l’imposant récipient. Le liquide raviva sa gorge sèche. Rose était loin d’être forte physiquement, aucun muscle n’était visible sur son corps maigre, mais, à défaut de son absence de force corporelle, elle était dotée d’une impressionnante force mentale, et d’un courage sans limite, ainsi que d’une détermination immense, voilà pourquoi le métier d’enquêteuse galactique lui convenait parfaitement, même si les voyages en fusée n’étaient pas son passe-temps favori. Ce petit bout de femme affrontait les épreuves comme elles venaient. Et son insolation ne l’empêcherait en aucun cas de déplacer des montagnes afin de réussir sa mission. Cela faisait déjà plus de la moitié d’une année qu’elle était à la merci de cet équipage, et elle ne lâcherait rien. Jamais Rose ne voudrait qu’elle perde sa notoriété mondiale à cause d’un minable échec. Elle saisit son magnétophone et enregistra un rapide message « J’ai très chaud, j’ai des vertiges, des nausées, des crampes, et à tout ça s’ajoutent un mal de tête cornélien et ma fatigue quotidienne. J’ai pourtant l’intention de continuer à chercher l’équipage toute la journée, et je sais que j’en suis capable. » Elle éteint l’enregistreur et le rangea dans la poche de sa combinaison sale, qu’elle souhaitait laver au prochain point d’eau. Ce qui signifiait qu’elle devrait encore attendre longtemps avant de porter un habit qui n’empestait pas la sueur, l’eau étant peu répandue sur la planète au sol orange. Elle regarda au loin. Une femme dansait. Elle avait les cheveux ondulés et bruns, de grandes boucles d’oreilles en or, une robe fleurie, et tout comme Rose, elle était pieds nus. La blonde pensa que son insolation lui jouait des tours, ou qu’Edena 2 la rendait vraiment folle. Premièrement, la planète était inhabitée. C’était sûr et certain. Seul l’équipage arrivé sept mois plus tôt dans le but d’en apprendre plus au sujet d’Edena 2 était susceptible d’être ici. En supposant qu’ils ne soient pas morts de faim ou d’une certaine maladie inconnue chez les humains. Deuxièmement, la femme semblait si légère, si irréelle, si magique… Puis, troisièmement, surtout, cette dame ressemblait à Delphine, l’un des membres de l’équipage. Rose connaissait chaque personne faisant partie de ce groupe d’explorateurs galactiques. Et, à en juger par la grâce, l’élégance, la souplesse et les beaux cheveux longs de la femme au loin, il s’agissait probablement de Delphine. Parfois les choses paraissent compliquées alors qu’elles sont simples, nous cherchons un objet dans l’intégralité de notre maison en étant furieux, alors qu’il est simplement dans notre main. C’était exactement la sensation qu’avait Rose à cet instant précis. De s’être acharnée dans un monde autre que celui dans lequel elle vivait, de s’être adaptée au climat, à la nourriture, à la nuit qui tombe en une fraction de secondes, d’avoir marché des jours entiers et d’avoir passé des nuits sans dormir, pour, au final, trouver la solution à son problème devant ses yeux alors qu’elle était assise. Delphine. C’était trop beau pour être vrai. La jeune femme préféra appeler la danseuse, afin de s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une vision.
Quand elle eut crié son prénom, la brune tourna la tête. Mais aucune expression ne se dessina sur son visage. Pas de sourire, pas de surprise, pas de tristesse. Strictement rien. Rose courut jusqu’à l’exploratrice, debout sur les dunes, et s’adressa à elle :
« Nous allons enfin pouvoir rentrer sur notre planète ! Delphine ! J’ai réussi ma mission ! Je t’ai trouvée ! Où sont les autres ? Comment tu vas ? Pas trop dures ces vingt-huit semaines ici ? »
Delphine haussa les épaules. Elle ne dit pas un mot.
« Tu n’as pas envie de me parler ? Il t’est arrivé quelque chose ? »
La danseuse fit « non » de la tête.
« Et Simon alors ? Tu sais, cet homme bizarre qui a intégré l’équipage récemment. Tu sais où il se trouve ? J’ai besoin de lui parler.
« -Juste derrière toi. »
Répondit une voix masculine. L’homme saisit la jeune femme par les épaules tandis que Delphine, spectatrice de la scène, était statique, et ne dégageait toujours aucun sentiment.
« Elle ne vous répondra pas. Et elle ne montrera rien. Elle a peur de moi. Je sais que sur Terre je suis recherché et que, où que j’aille, j’ai des risques d’être emprisonné. L’équipage me faisait sans cesse des remarques quant à mon comportement glacial et mes airs méchants. Ils m’ont soupçonné d’un tas d’affaires criminelles derrière mon dos, pensant avoir déjà vu mon visage dans les médias, dans des rubriques judiciaires bien évidemment. Je faisais semblant de dormir alors que j’écoutais leurs conversations. J’ai eu si peur que l’un d’entre eux découvre qui je suis que, pour qu’ils se taisent, je leur ai coupé la langue. A chacun. Et vous, Mademoiselle Wood, vous êtes trop intelligente et trop forte enquêtrice dans n’importe quel domaine, vous pouvez deviner à tout moment qui je suis et le dévoiler ensuite. Puis vous en savez déjà beaucoup… Est-ce que vous, vous méritez d’avoir une langue ? », dit-il en se munissant d’un objet que la blonde n’arrivait pas à distinguer.
Comme un réflexe, l’enquêtrice attrapa son magnétophone et appuya sur la touche « enregistrer ». « J’ai trouvé l’équipage. Et je viens de croiser Simon, celui que le monde entier cherche et pense responsable de cette disparition. Il est là. Juste derrière moi. La main gauche sur mon épaule, et la droite prête à me trancher la gorge. Il tient une espèce de sabre. Il m’entend. Ses doigts écrasent ma clavicule. Qu’est-ce que je dois faire ? » Un silence de mort régna sur Edena 2 durant quelques minutes. La demoiselle finit par trouver elle-même la réponse à sa question et la prononça à haute voix : « Courir. »
Elle s’exécuta. Ses pas s’enchaînèrent, elle ne mit pas longtemps à semer l’homme. Elle s’écroula par terre. Son travail l’avait épuisée. Elle resta à l’emplacement où elle était tombée l’intégralité de la nuit.
Aux alentours de dix heures du matin, son téléphone sonna, elle décrocha alors, couchée sur un trottoir.
« Allô ? Vous êtes bien Alicia Delta ?
« -Bonjour, oui c’est moi.
« -Vous avez été géniale hier, vous incarniez le rôle à merveille, j’ai trouvé cela… Captivant. Puis le scénario que vous avez inventé m’a emporté ailleurs. Je comprends que le stress puisse vous monter à la tête, que vous puissiez avoir honte de votre prestation ou peur du regard des autres mais… La façon dont vous êtes partie m’a fortement surpris. J’ai posé ma main sur votre épaule afin de vous dire que votre temps de démonstration était écoulé et vous vous êtes enfuie en courant. Sans un au revoir, sans rien. »

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