Indésirables (incipit 1)

écrit par Nicolas Guérin, en Seconde au Lycée Julien Wittmer à Charolles (71)

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups.

J’essayai tant bien que mal de le suivre parmi les salles toutes plus originales les unes que les autres. J’avançai au milieu des convives, grands hommes de l’histoire ou petites gens que le temps a fait oublier, avec difficulté : tantôt bousculant une marquise ivre, tantôt poussant un inventeur recouvert de cotillons, ou m’excusant du dérangement causé auprès d’un colonel de la guerre de sécession. Sans quitter la main de l’homme, je traversai ainsi plusieurs salles lorsque celui-là bifurqua pour gagner un escalier étroit et mal éclairé. Au sommet des marches, j’entrai avec lui dans une pièce ronde, en haut de ce qui était, je pense, une tour.

Un homme était assis devant un livre, au centre de la pièce. Il portait une longue robe bleutée aux reflets d’argent. Il leva la tête lorsque nous arrivâmes.

« Enfin, vous voilà, dit-il en se levant et en essuyant les morceaux de gâteau qui s’étaient posés sur ses genoux. »

Ses yeux bleus fixèrent les miens quelques secondes, je n’aurais pu donner son âge, son visage était vieilli par les rides, mais ses yeux et les quelques boucles bondes qui dépassaient de son chapeau rapiécé reflétaient une puissante jeunesse.
Le mage s’approcha de moi, me prit les mains et me dévisagea longuement, j’en étais gênée. Il se recula de quelques pas me regarda encore une fois avant de dire :

« C’est bien elle, c’est bien Europe…

– Bien sûr que je suis Europe ! répliquai-je. »

L’homme sourit légèrement avant de se ressaisir, le minotaure me fit asseoir sur un divan dans un coin de la pièce. Ils s’assirent en face de moi.

« Tu dois te poser bien des questions, me dit le mage. Nous t’avons amenée ici car l’Histoire est en danger, toi seule peut la sauver.

– Comment ça ?... dis-je en prenant un gâteau dans la boîte que me tendait l’homme taureau.

– Tous les grands de l’Histoire ont été conviés ici, tu le sais, pour cette grande fête qui pourrait durer des millénaires. Mais un sortilège a été jeté sur ce lieu. Chaque invité va finir par disparaître à jamais…

– Je ne comprends pas tout, là…

– Une personne, dont nous ignorons encore l’identité, veut du mal à tout ceux qui sont là, répondit l’homme au chapeau. Tous vont disparaître dans un souffle, ils vont être effacés de la mémoire des vivants, disparaître des musées, des livres. On les oubliera à jamais…

– Et qu’est-ce que je peux faire moi, dans cette histoire ?

– Toi seule peux arrêter ce sortilège. Le Maître du Temps et moi-même, déclara le minotaure, en désignant d’un coup de tête le mage, avons eu des visions où tu apparaissais clairement comme étant la seule solution à ce désastre.

– Tu devras retrouver dans la foule, la personne à l’origine de ce mauvais sort et l’enlacer avant l’aube, continua le Maître.

– Et comment je vais la retrouver moi ? »

On ne répondit pas à ma question, ils se contentèrent de baisser les yeux. Après un long silence, on me raccompagna à la porte en me disant de bien chercher, le minotaure me tiendrait au courant si, dans ses vieux bouquins, le mage trouvait quelque chose d’intéressant.

Une fois la porte refermée je m’assis sur les marches durant quelques minutes. Pendant un instant, je me demandai si ce qui venait de se produire était un rêve ou non. Je plissai les pans de ma robe entre mes doigts tout en réfléchissant. La musique et les rires qui montaient d’en bas me réveillèrent. Je descendis, penaude, les marches de l’escalier. Qui pouvait vouloir du mal à tous ces gens ? Il était un peu plus de deux heures du matin, j’avais environ quatre heures devant moi avant l’aube. Je me faufilai entre les convives cherchant du regard une personne qui pourrait être suspecte. « Peut-être ce vicomte ? Non je ne pense pas. Tiens voici Molière, ce n’est sûrement pas lui. Peut-être est-ce M. Dreyfus, que je vois là-bas en train de rire au éclat avec Zola, le coupable ? Non, non, vraiment je ne vois pas qui cela peut-être. » Ce qui me fallait c’était un bandit, un méchant de l’Histoire, mais je n’en voyais aucun. Je décidai de demander à quelqu’un :

« Pardon, monsieur… dis-je en tapotant doucement l’épaule d’un grand homme en uniforme.

– Oui ? dit l’homme en se retournant et en soulevant son masque.

– Ah, monsieur De Gaule, savez-vous où est…euh (un bandit vite… !)… Al Capone ! lançai-je après avoir trouvé le premier bandit qui me passait par la tête.

– Euh... je ne sais pas, sûrement avec les autres dans le coin des Indésirables. »

Je fronçai les sourcils.

« – C’est au bout du couloir ; là-bas, me dit le Général en tendant le bras vers un petit passage dans le mur. »

Juste après l’avoir remercié, je m’engouffrai dans le couloir, il était recouvert de velours rouge, le sol en bois craquait sous mes pas. Au bout du couloir j’aperçus une porte capitonnée avec un petit écriteau doré où il était inscrit ce mot : Indésirables. Je poussai doucement la porte qui n’était pas accrochée. J’entrai furtivement, fermant le battant derrière moi. Ils étaient tous là : de Ravaillac à Ben Laden en passant par Jack l’Eventreur et Hitler.

Une horloge sonna trois heures.

Je m’assis dans un coin de la pièce et observai les "Indésirables" ; dans un coin Attila discutait avec un bourreau, un verre de champagne dans une main et une poignée de gâteaux salés dans le creux de l’autre. Un homme qui ressemblait aux bandits des westerns de mon enfance dansait avec une femme habillée d’une longue robe noire, un fume-cigarette coincé entre ses longues lèvres rouges. Je commençai à désespérer, après un long moment je décidai de remonter voir le mage. Au moment où je sortis de la salle je bousculai le minotaure.

« Ah, justement, je te cherchais, me dit-il. On a du nouveau, le Maître a découvert de nouvelles informations : la personne recherchée serait un homme, il serait un des Indésirables.

– Oui mais tu ne m’avances pas bien, là. Ils sont une cinquantaine là dedans, comment je fais moi ?

– Il faut que tu réfléchisses. Demande-toi qui peut bien vouloir du mal à tout ce monde.

– Mouais… Mais plus facile à dire qu’à faire. Viens avec moi là-dedans, je n’y retourne pas seule. »

Je lui pris le bras et l’entraînai dans la pièce. Nous nous assîmes dans deux fauteuils qui faisaient face à la salle.

« Ce qu’il nous faut, dit le minotaure, c’est une personne possédant des pouvoirs, un sorcier en quelque sorte.

– Cela exclut tous les bandits de grands chemins, les voleurs, les chefs guerriers sanguinaires ou les rois violents. »

Mon ami me fit remarquer dans un coin, un homme, dont on ne voyait que les yeux, le reste de son visage était caché par un foulard noir et un grand chapeau. Il avait les mains glissées dans les poches de sa grande blouse sombre, il était à l’écart, ne parlait avec personne. Je demandai au minotaure qui c’était, il me répondit qu’il l’ignorait, néanmoins il se doutait que cet homme possédait des pouvoirs, car, en effet, il buvait sa coupe de champagne sans même la toucher des mains. Celle-ci se portait toute seule à ses lèvres. Tout laissait à penser que c’était lui le coupable de ce sortilège : il était sombre, froid, le regard brillant et déterminé, il essayait de passer inaperçu.

« Il faut que tu le prennes dans tes bras au moment où le soleil se lèvera. »
Une horloge sonna quatre heures

« Il ne te reste plus beaucoup de temps, je vais avertir le Maître du temps de notre découverte, bonne chance. »

Je restai assise dans le fauteuil, les genoux ramenés sous mon cou, je ne quittai pas des yeux l’inconnu, ses yeux me disaient quelque chose, me rappelaient quelqu’un, mais qui ? Alors qu’une horloge sonnait le quart d’heure, l’homme sortit de la pièce, sans prévenir, discrètement. Je décidai de le suivre. Alors que je sortais de la salle des Indésirables, l’étrange magicien disparaissait déjà au bout du couloir, j’accélérai le pas de peur de perdre sa trace. A la sortie du couloir je me retrouvai dans une grande salle où un homme à la perruque poudrée des magistrats me prit dans les bras et me fit danser, malgré moi, sur la piste. Tout en tournoyant j’essayai de ne pas quitter le magicien des yeux. Je profitai d’un moment d’inattention du magistrat pour m’en défaire. Je remarquai alors que le côté droit de sa perruque était en train de tomber en poussière. Je regardai autour de moi, tous les convives étaient en train de perdre leurs attributs, un pharaon vit disparaître son collier de pierres précieuses, un homme en queue de pie et haut de forme cherchait en vain sa canne… Je regardai ma montre : cinq heures moins le quart, encore une heure… L’homme au foulard s’était assis dans un coin. Je décidai de m’installer près de lui. A peine m’étais-je assise dans le fauteuil qui lui faisait face que l’homme se leva et partit dans une autre salle.

« Bon je ne vais pas courir après lui ainsi pendant des heures, surtout qu’il ne m’en reste qu’une ... Il faut que je trouve un moyen pour l’arrêter… Mais quoi ? »

C’est alors que le juge qui m’avait fait danser revint me voir, et me proposa une nouvelle danse, je refusai gentiment et courus à la suite du magicien. Je le trouvai sans mal dans la salle suivante, à l’écart comme toujours. Je l’invitai à danser, sans même attendre sa réponse, je l’entraînai sur la piste et dansai avec lui. Il était cinq heures et demie, je voyais déjà les premières lueurs de l’aube apparaître aux fenêtres. Les convives sans s’en rendre compte perdaient une partie d’eux mêmes : ici un bras, là une jambe, celui-là perdait la mémoire. Le temps défilait à une vitesse foudroyante, les aiguilles de l’horloge de la salle bougeaient à vue d’œil. Un premier rayon traversa la pièce, puis un deuxième. Mon cavalier entonna un rire moqueur et rauque. Au même moment, plusieurs personnes disparurent.

L’horloge sonna six heures.

C’est ce moment que je choisis pour enlacer étroitement le mage, je le serrai au plus fort. En quelques instants le soleil donna dans la pièce comme en plein midi. Le magicien poussa un cri et tomba à terre, le temps s’arrêta. Plus personne, sauf moi, ne bougeait. Je voyais les invités retrouver peu à peu leur apparence d’avant.
Le corps de l’homme gisait toujours à terre, le Maître du temps et le minotaure entrèrent en trombe dans la pièce.

« Bravo ! Lança le Maître en écartant les bras.

– Euh… Merci... Mais qui est cet homme ? dis-je en désignant l’homme à terre.

– Je crois avoir ma petite idée… »

Le Maître du temps se pencha sur le corps et ôta le foulard de l’inconnu laissant découvrir une barbe noire et grasse et un long nez crochu. Le bas de son visage et ses cheveux broussailleux contrastaient étonnamment avec ses yeux d’un bleu profond qui reflétaient une magnifique jeunesse. Je fis remarquer au Maître que les yeux de l’homme et les siens étaient semblables, brillants d’une jeunesse éternelle.

« Oui, je sais, cet homme est mon frère jumeau. Nous possédons tous les deux le pouvoir de contrôler le temps mais à notre naissance seule une personne devait avoir ce titre de Maître du temps, et c’est moi qui ai été choisi… Mon frère m’en a toujours voulu et puis un jour il est parti sans rien dire et on ne l’a plus revu, jusqu’à aujourd’hui… Il avait juré de se venger et tous les Hommes que tu vois autour de toi sont là un peu grâce à moi, je leur ai donné le temps de faire ce qu’ils avaient à faire du coté des vivants. Je les ai protégés. Mon frère a, quant à lui, donné le temps aux mauvaises personnes, aux méchantes, aux Indésirables comme on les appelle, afin de réduire à néant mon œuvre mais j’ai toujours lutté… et je lutterai toujours, car un maître du temps est toujours maître de son temps : même s’il n’a pas prévu cet incident, mon frère réapparaîtra tôt ou tard, sous diverses formes. Mais aujourd’hui, grâce à toi, Europe, on a pu éviter le pire et je te remercie. »

Le mage d’un mouvement circulaire de bras fit remonter la pendule comme par enchantement, son frère tomba en poussière et les invités se réanimèrent comme si de rien n’était. Le mage disparut sans même que je puisse lui demander pourquoi seule moi pouvais stopper ce sortilège. Je ne le saurai sans doute jamais … Je restai penaude au milieu de la pièce avant d’être invitée à danser par un jeune homme... son nom était Zeus.

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