Instinct (incipit 2)

écrit par Audrey MAINSANT, en 2nde au Lycée International Victor Hugo à Colomiers (31)

Ils crient dans leur langue et Kasim comprend qu’ils ont besoin d’aide.

Il hésite. Le froid paralyse ses membres et ses pieds mouillés, enfoncés dans la neige le font souffrir. Le retour à la réalité n’est pas le bienvenu. Ses pensées, même si elles charriaient une peur sourde, l’empêchaient de penser à des choses plus concrètes. Et douloureuses. Les deux hommes au sourire doux continuent de s’acharner dans le fleuve et le plus jeune lui jette un regard insistant, tout en continuant à crier, sûrement pour lui demander de l’aide.

Kasim laisse échapper un soupir qui se transforme immédiatement en une brume fantomatique dans le ciel d’un noir d’encre où ne brillent même pas quelques étoiles. Il finit cependant par se lever pesamment et s’approche avec une lenteur mesurée des deux hommes. Ce qu’il voit le fait alors frissonner.

L’objet aurait pu paraître tout à fait anodin en d’autres circonstances. Mais ici… Sur cette rive du fleuve abandonnée des dieux, avec son balancement irrégulier sur les flots noirs, et percée de cette noirceur, cette noirceur doucement argentée, inquiétante, qui crie l’absence de la personne qui devrait s’accrocher à elle avec l’énergie du désespoir, la misérable bouée prit soudainement une dimension sinistre.

L’air immobile, figé dans le froid de la saison et le silence assourdi du paysage enneigé fixèrent l’image dans la mémoire de Kasim. Indélébile. Il voit un homme qui s’y accroche désespérément alors que sa petite embarcation commence à faire naufrage. Il voit le filet qui se prend dans ses pieds et qui…

Non. Kasim secoue la tête. Il déteste quand son cerveau échappe ainsi à son contrôle. Il s’appuie contre un arbre gelé qui dresse ses branches mortes déjà habillées de neige pure et légère, comme dans un geste de supplication. Une nausée lui serre la gorge et il pince les lèvres tentant de se maîtriser. Les deux hommes ont finit par dégager la bouée prise dans la glace. Ils parlent à présent. Leurs joues sont aussi rouges d’excitation que de froid. Une bouée, quand on ne sait pas nager et même, dans une eau à deux degrés, c’est une chance de survie de plus si l’embarcation fait naufrage au cours de la traversée...

Kasim s’en désintéresse. A quoi bon ? Il s’affale dans la neige tandis que les deux autres continuent de parler. Il laisse errer son regard sur la rive gelée, à la recherche d’une trace de vie. Qu’est ce que c’est triste toute cette végétation morte et figée, comme sur une photo ! Tellement irréel ! Sa première neige… Une larme coule sur sa joue et se transforme en une sculpture de glace avant même de couler sur son menton. Le froid mord sa peau et il chasse rageusement le cristal qui vole plus loin et tombe sans même faire un bruit sur l’épais tapis de neige.

Le crissement des bottes du passeur sur la neige le tire de sa contemplation mélancolique et le fait sauter sur ses pieds. Les deux hommes à la peau claire se dressent aussi, le dominant de leur ombre énorme et tous trois se dirigent d’un même pas égal bien que nerveux vers le vieil homme engoncé dans sa parka militaire qui porte comme une relique le carton d’un canot, cette fois orange, qui sera dans les minutes et les heures qui suivent leur meilleur allié pour réussir leur folle entreprise : gagner sans encombre l’Europe.

La toile de la tente s’ouvre avec un léger bruit métallique qui déchire le silence irréellement étouffé de la nuit mourante. Le jeune père se dresse de toute sa hauteur aux côtés de Kasim et des deux autres hommes. Le passeur les défie du regard. La jeune femme émerge à son tour de la tente serrant ses filles contre elle dans l’espoir vain de les protéger du froid. Les yeux de la plus petite s’écarquillent à la vue de la neige et contre toute attente, alors que même sa mère se crispait pressentant une nouvelle crise de larmes, un rire cristallin s’échappe des ses maigres lèvres et s’élève à l’inverse des flocons vers le ciel noir.

Kasim se fige et un frisson le traverse. Le fragile rire continue à tinter à ses oreilles, délicat, léger, et il manque de s’effondrer dans la neige tandis que des larmes obscurcissent son regard. Un des hommes à la peau claire le rattrape de justesse alors qu’il titube. Il voit une autre petite fille et son rire cristallin qui s’élève dans l’air sec et immobile d’un désert. Il la voit tournoyer sur elle-même et une fleur rouge… Non. Kasim se mord violemment la langue et tout disparaît. Il réaffirme sa position sur ses jambes, priant pour qu’elles ne tremblent pas. Il se tourne enfin vers l’homme pour le remercier d’un signe et celui-ci l’accepte d’un hochement de tête. Le passeur continue à les regarder d’un air dubitatif. Il n’a rien remarqué.

Kasim jette un regard reconnaissant à son voisin : il lui a permis de ne pas perdre la face dans une situation déjà délicate et tendue. Le passeur renfonce sa casquette crasseuse sur son crâne. Ils ne sont pas autant que d’habitude, l’hiver est toujours une saison difficile pour les passages clandestins. Et lui, il va gagner moins que d’habitude… Son petit commerce est vraiment rentable même dans cette situation mais la cupidité a rongé ce qui restait d’humain en lui et il veut toujours, toujours plus.

Cependant, le rire de la petite fille a réveillé une vieille fêlure dans son cœur… Et le jeune garçon avec son air de défi insolent, quel âge a-t-il ? Il pourrait demander plus, ils paieraient et il le sait. Qui peut savoir ce qui lui traverse alors l’esprit ? Ces sept êtres humains dressés devant lui comme un dernier rempart font céder quelque chose dans ce qui lui reste de sa conscience. Il leur lance le carton plastifié sans un mot puis tourne les talons et s’enfonce dans le rideau floconneux qui masque le paysage enneigé, les épaules voutées comme sous le poids de remords qu’il ne pense pourtant pas éprouver.

Kasim se baisse pour ramasser le paquet qui s’est écrasé à leurs pieds et ils se mettent aussitôt au travail pour pouvoir partir le plus tôt possible. La femme et ses deux enfants ont défait leur tente. La jeune mère regarde dans le lointain, vers cette Europe qui lui tends les bras, à la fois si proche et si lointaine. On peut apercevoir sur la côte grecque les lumières d’une ville encore endormie et qui commence à peine à s’éveiller, chaleureuses, attirantes.

Ils finissent par tous quitter l’abri de la terre ferme pour embarquer sur le canot à moitié gonflé qui tangue sur les flots capricieux de Meriç. Un des grands hommes au sourire tranquille pousse l’embarcation de l’appui rassurant de la rive et les vagues s’en emparent aussitôt pour jouer avec, le roulant, le secouant…

La jeune femme est devenue blanche comme la neige qui couvre la rive qui s’éloigne déjà à une allure vertigineuse. Ses lèvres ne sont plus qu’une mince ligne crispée et ses yeux sont agrandis par la peur. Mais elle ne dit rien, essayant de cacher sa terreur, et tente de réconforter ses filles qui elles ne se retiennent pas et roulent des yeux, terrifiées par le flot déchaîné, et commencent à sangloter. Kasim détourne le regard. Son envie de vomir le reprend et il n’a plus qu’une envie, que tout cela s’arrête.

Les trois autres hommes ont finalement repris le contrôle de la fragile embarcation et tentent à présent de la diriger vers les côtes de l’Europe. Le jeune père lui met de force une rame dans ses mains pétrifiées par la terreur, la fatigue et le froid et l’incite à ramer à leurs côtés d’une légère tape sur l’avant bras. Le noir profond de la nuit commence à se teinter d’un rose quasiment blanc mais pour ces sept personnes, perdues au milieu des éléments déchaînés, tout n’est à présent que gris, gris argenté des vagues rugissantes qui les entourent et qui manquent à chaque seconde de les faire basculer par-dessus bord. La neige tombant sans bruit les glace. L’eau en furie ne cesse de les recouvrir.

Bientôt, Kasim n’est plus qu’une masse informe, trempée et recouverte de neige qui manie une rame avec la rage du désespoir. Combien d’heures à lutter ainsi contre le courant, à tenter d’atteindre un objectif qui semble s’éloigner à chaque effort ? Ses vêtements collent à sa peau. La neige l’aveugle sans relâche. Les flocons transformés en aiguilles de glace par la violence du vent le giflent. Ses muscles le brûlent, l’effort demandé est immense. Transi de froid et de fatigue, il continue à lutter. Ne pas abandonner, pas maintenant, pas si près du but ! Le milieu de l’impétueux fleuve se rapproche puis est enfin dépassé après des heures de lutte rageuse et soutenue. Kasim sent la lame de son couteau s’appuyer douloureusement sur sa cuisse. Il le garde toujours sur lui comme une relique et ses mouvements désordonnés de rameur novice et paniqué l’ont fait glisser de son habituel place dans une de ses poches. Il relâche un moment ses efforts pour saisir le manche et suit le tracé du mot gravé sur le manche. Un petit rire s’échappe de ses mâchoires contractées. La lutte continue, désespérée.

Soudain, une embardée plus puissante que les autres. Kasim tombe au fond de la frêle embarcation et le caoutchouc, malmené par les vagues, le serre et menace de l’étouffer. Coincé par la force formidable de l’eau, il ne peut plus respirer. Une panique indescriptible enserre son cerveau et l’empêche de penser. Le canot s’affaisse soudainement manquant de précipiter une des petites filles dans l’eau glacée. En quelques minutes tout est fini, il ne reste plus que le gris des vagues qui se ruent vers lui et le cri de frayeur d’une petite fille comme celui d’un oiseau pris au piège.

Kasim contemple l’eau d’un air absent du haut de la falaise. Toute cette nature sauvage ne le touche plus depuis longtemps. Il a de sauvagerie en lui-même plus qu’il ne peut le supporter. Le vent sec et joueur des hauts plateaux grecs lui caresse la joue et lui apporte un parfond profond d’herbes sèches et de fleurs. Kasim n’apprécie pas cette odeur entêtante. Il lui préférait l’odeur chaude et imperceptible du désert.

Son désert… Il se souvient du sable tourbillonnant dans l’écrasant soleil, un soleil qui n’existe que dans le désert, resplendissant dans le ciel d’un bleu parfait. Il se souvient que la violence de cette nature là le touchait, l’effrayait. Mais il s’était senti protégé dans cette immensité sablonneuse. Il le sait. Mais tous ces repères ont disparus une nuit, cette nuit là. Sous les étoiles brillantes dans le ciel pur, ça semblait être la seule chose à faire mais au matin, il a fallu vivre avec. Mais il n’y pouvait rien. Ce n’était pas vraiment lui, il n’a pas choisi consciemment. Il s’accroche désespérément à cette idée. Ce n’est pas de sa faute, il n’a pas voulu tout ça. « Pourquoi es-tu parti alors ? » lui souffle une petite voix dans sa tête « Tu avais honte. »

Kasim se détourne de sa contemplation immobile et reprend la route du village d’un pas tranquille mais mesuré. Il n’est pas encore tout à fait remis de son arrivée sur les plages européennes. Seul. Et en mauvais état après son séjour dans le fleuve glacé et déchaîné. Les autres n’ont pas reparus. Les médecins ont dit que c’était un miracle qu’il ne soit pas mort comme les autres. Kasim n’a pas d’opinion personnelle à ce sujet. La police est venue lui poser des questions et il a répondu. Ils sont repartis rapidement. Il ne leur avait pas apparemment pas dit ce qu’ils attendaient. Mais cette police n’a pas osé l’expulser tout de suite vu son état et il a disparu dès qu’il a pu.

La flamme de la bougie danse derrière la vitre de la lanterne. Elle éclaire de ses mouvements lancinants les murs rugueux de la cabane. Kasim regarde par la fenêtre en direction du fleuve. Il voit l’homme qui lève la main vers lui alors qu’il gît déjà à terre. Il voit son couteau jaillir de sa poche et il sent le savoir millénaire de la survie se déverser en lui. Sa main agit, rapide, précise et l’homme s’écroule. Cette nuit là sous les étoiles brillantes comme des diamants dans le ciel pur. Cet homme lui a fait perdre son humanité. Mais au fond de qui est-ce la faute ? Kasim ne le sait pas. Mais la peur est bien là, toujours présente. Elle le hante et le pousse à agir par réflexe, le pousse à des actes qui le révulse quand il reprend finalement le dessus sur son propre corps.

Il pensait qu’en s’éloignant de cette terre qu’il aimait tant mais qu’il lui avait enlevé le peu d’estime qu’il avait encore de lui, tout serait fini et qu’il pourrait recommencer une nouvelle vie. Mais ça le poursuit. Il se sent comme une bête traquée. Par lui-même. Peut-on se haïr au point de se fuir ? Et peut-on se fuir ? L’horreur de ce qu’il a fait le frappe encore en pleine face, en plein cœur et ne lui laisse jamais de répit. Une vague continue de douleur qui revient encore et encore éroder ce qui reste de lui et de sa conscience.

Les gouttes de pluie tapent au carreau. Kasim se recroqueville sur lui-même dans un coin de la cabane. Il voit les deux grands hommes et leur sourire tranquille, le jeune père et sa femme, si courageux, la petite fille au rire cristallin et sa sœur sous la neige tombant du ciel et les montagnes d’eau qui les entourent. Il voit sa main enfoncer son couteau dans la toile de caoutchouc orange de leur fragile embarcation qui l’étouffe et l’air en sortir, violemment expulsé. Kasim tire son couteau de sa poche, toujours présent, protecteur mais charriant tout le sens de la malédiction qui le poursuit et qu’il essayait de fuir. Six personnes de plus. Il se redresse et pose le couteau sur la table. L’eau martèle le seuil à travers l’embrasure de la porte restée ouverte tandis que le vent emporte les dernières odeurs de vie qui restaient dans l’abri.

La senteur sèche et puissante des buissons de bruyère et de l’herbe rase et compacte emplit l’air d’un parfum entêtant dans l’atmosphère lourde et chaude de l’été grec. Un courant d’air se perd entre les murs d’un abri abandonné sur une falaise. Il caresse ses murs rugueux, tape au carreau obscurci. Il souffle avec douceur sur la poussière accumulée sur une table où un couteau rouille doucement au fil des mois et des années qui passent. La poussière l’a recouvert mais on peut toujours lire sur son manche, gravé dans le bois avec rage, un mot. Un seul. Mot anodin qui pourtant tua. Et qui représente tout ce que Kasim a été. Pour le pire. Instinct.

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