Kébir M. Ammi, "Au coin de la rue", le 8 juillet 2010

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© Catherine Hélie Gallimard

Où suis-je ?

Où puis-je être ? Au coin de la rue. Sur un bout de lune. Au milieu d’une mer infinie. Un océan de ténèbres. J’ai un sac, toujours le même, et j’attends, assis contre un mur. Un vieux mur. Qui peut s’écrouler d’un instant à l’autre. Il n’a que les apparences d’un mur qui résisterait aux plus terribles intempéries. Je compte les étoiles qui s’éteignent. Je traverse –je continue de traverser- la terre. Par monts et par vaux. Je n’ai pas arrêté de bouger, depuis Saint Malo. Mais je n’ai jamais arrêté de bouger en vérité. J’ai l’errance dans le sang. Et dans la plume. Mes livres en portent l’empreinte. Je dois bouger. C’est une nécessité. Ce n’est pas un choix. Les lieux se succèdent et… se ressemblent ! Mes yeux ont cessé de voir ce qui différencie les lieux que je traverse. Ils ont comme décrété qu’ils n’en verraient plus les différences. Et, simple mortel soumis au balancier de l’Histoire, je n’y peux rien. Aussi ai-je traversé le Gers d’abord, puis un bout d’Afrique, puis Toronto… mais cela serait inexact si je ne précisais pas que le pays de naissance s’arrangeait – s’arrange en permanence – pour se mélanger intimement à ces lieux. C’est un pays d’où je suis parti, il y a des lustres maintenant. Et après lequel je continue de courir, persuadé que je finirai par en rattraper l’ombre. Mais elle court plus vite que moi. Plus vite que les années qui s’amenuisent. Que la lumière… Je m’arrête pour reprendre mon souffle. Plus que pour faire une pause. J’ai le sentiment que je suis toujours au coin de la même rue. Contre le même mur. Que je suis toujours au bord d’un fleuve. Sur une île qui craint de n’être plus ce qu’elle fut. Ou sur les remparts de Saint Malo qui aime les soirs du mois de juin lorsque celui-là est clément : une lampe sans âge, dans un ciel paisible, veille, avec humilité, sans se prendre pour la gardienne d’aucun temple, même si Chateaubriand n’est pas loin et que ses pages sur le génie du christianisme, qui n’ont pas toujours été sans m’exaspérer, peuvent encore faire entendre leurs échos. Elle ne se soucie que d’éclairer, d’égale façon, tous les hommes. J’ai croisé, depuis Saint-Malo, la route de Ryoko Sekiguchi, l’auteur d’Héliotropes, qui porte sur son visage la lumière exigeante du soleil levant. Nous avons parlé de Kawabata. J’ai aussitôt voulu savoir si, comme le soutient la légende, ses compatriotes connaissent vraiment par cœur la première phrase de Pays de Neige. Elle me l’a récitée, sans la moindre hésitation. Tanizaki, à qui nous vouons tous les deux un culte, nous a rejoints pour nous accompagner au Café berbère où vont se nicher, le soir venu, des vestales torontoises qu’il n’aurait pas déplu à l’auteur du journal d’un vieux fou d’inclure d’une façon ou d’une autre dans ses pages. A deux pas, j’ai croisé Laura Alcoba, l’auteur de Manèges, qui a quitté Buenos Aires à dix ans et qui a encore aiguisé mon désir d’Argentine. A l’angle d’une autre rue, Tierno Menembo m’a dit comment l’idée lui était venue d’écrire Le roi de Kahel, mais il m’a surtout parlé d’une Guinée que ne peuvent connaître que ceux que l’exil a jetés loin de chez eux. A ce même coin, pendant que les étoiles se querellaient pour savoir laquelle d’entre elles devait mourir la première, un poète fraternel, Louis-Philippe Dalembert, qui porte une île blessée, Haïti, chevillée à son âme, disait en silence son Poème pour accompagner l’absence dont chaque syllabe est, pour tout lecteur, une blessure familière. Il m’a fait connaître un géant des lettres haïtiennes, Antony Phelps. En bon visionnaire, celui-là sait d’un simple coup d’œil qui vous n’êtes pas. Voilà où je suis… encore, depuis que j’ai quitté Saint-Malo. Au coin d’une rue. Avec le même sac. Toujours….
Et ces gens du bout du monde qui m’ont permis d’entrevoir un bout de mon pays en m’ouvrant grand les portes du leur.

Kébir M. Ammi

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