L’Âme des Amazones

Nouvelle de Agathe CADOT-BURILLET, incipit 1, en 5ème au collège Pierre de Fermat, Toulouse (31)

« Que veux-tu en échange ? » demanda-t-elle dans sa langue rude.

Kosmas, bien que surpris par cette question, répondit rapidement :

« Je prendrai bien une ou deux des magnifiques peaux de loup bleu que vous avez là.
—Ces peaux de loup ? Mais elles ne valent rien par rapport à ceci !
—Dans mon pays, elles sont très chères, rétorqua Kosmas en fronçant les sourcils. C’est pourquoi j’aimerai beaucoup que vous acceptiez de me les échanger contre ce pendentif, si toutefois vous en avez vraiment envie.
—Tu n’as pas compris. Je suis honnête, et je peux t’affirmer que ce bijou vaut bien plus que tu ne le crois. »

Kosmas en resta muet de saisissement. Il jeta un coup d’œil autour de lui et s’aperçut avec stupeur que les autres Amazones s’étaient rapprochées d’eux et regardaient l’objet avec le plus grand intérêt. Il réfléchit intensément puis parvint à la conclusion que le pendentif était peut-être plus important qu’il ne le croyait pour elles.

« Je te laisse le temps de réfléchir, conclut celle qui lui faisait face. »

Il acquiesça en silence, trop hébété pour dire quoi que ce soit. Les Amazones se retirèrent, cédant la place aux marchands, qui fondirent sur Kosmas avec un bel ensemble, tel des vautours affamés. Certains étaient contents pour lui et ne cessaient de lui répéter qu’il avait de la chance que l’une de ses marchandises ait intéressé les Amazones car, en général, elles se contentaient d’observer les stands, une étrange lueur d’espoir dans les yeux. La plupart, cependant, l’enviaient, et ils se contentèrent de regarder Kosmas avec un air sombre. Lorsque ce dernier leur en demanda la raison, ils répondirent qu’ils se faisaient du souci pour lui, car les Amazones n’avaient pas leur pareille pour tromper. Légèrement inquiet, le jeune homme les questionna. L’un d’entre eux, perfide, répondit :
« J’ai eu affaire à elles, il y a longtemps de cela. Comme pour toi, elles sont venues me voir, comme pour toi, elles ont fait mine de s’intéresser à un objet qui m’appartenait. Comme toi, j’étais fier d’avoir été remarqué par les célèbres Amazones. Je le leur ai vendu, et, petit à petit, elles ont dévalisé mon stock de marchandises. J’ai accepté qu’elles me paient à la fin de leurs achats. Elles sont parties sans rien me donner, mais avec toutes mes marchandises. J’espère que tu ne commettras pas la même erreur que moi. »

Apres sa tirade, il le regarda d’un air anxieux, alors qu’en vérité, il était parfaitement serein : à chaque fois que les Amazones s’étaient intéressées à la marchandise d’un nouveau, il avait semé le doute en ce dernier. Ces nouveaux venus demandaient ensuite aux guerrières comment ils pouvaient être sûrs que celles-ci allaient bel et bien les payer. Les Amazones, furieuses que l’on doute d’elles, tuaient les malheureux. Cependant Kosmas n’était pas idiot. Il sentait que le marchand mentait : en effet, il avait aperçu une lueur perfide danser au fond de ses yeux. Alors, il lui demanda :
« Que vous ont-elles pris ?
—Des pendentifs, comme les tiens, répondit l’homme avec un rictus
—Et maintenant, vous n’avez plus aucune marchandise ?
—Bien sûr que si ! J’en ai racheté !
—Et qu’est-ce que vous vendez maintenant ?
—J’ai des bibelots. Et des pendentifs.
—Encore ?!
—Oui. D’ailleurs, si tu voulais m’en acheter, cela m’aiderait. »

L’homme était tombé dans le piège les deux pieds joints.

« Bien sûr. Où est votre stand ? »
Kosmas retint un sourire en voyant le petit air suffisant du marchand se transformer progressivement en expression penaude.
« La prochaine fois que tu mentiras, fais attention. Les Amazones ne t’ont jamais pris de pendentif, donc tu n’as pas pu en racheter, donc tu n’as aucun pendentif dans ton stand. Tu es un bien piètre menteur, conclut- il en s’éloignant. »

Il se rassit en face des Amazones et il réfléchit. Finalement, il en vint à la conclusion qu’il demanderait à faire un petit séjour chez elles en échange de son collier. Quand celle qui s’était intéressé à son stand revint, et qu’il lui exposa sa requête, elle le regarda d’un air songeur puis elle déclara :
« Tu n’es pas bête pour ton âge. Eh bien, si tu veux vraiment venir chez nous, je te propose de rester pendant une semaine. Pendant ton séjour, tu auras le temps de te faire une idée de tout ce que tu veux savoir sur nous, même si beaucoup de tes questions ne trouveront pas de réponses.
—Marché conclu, répondit Kosmas après avoir médité pendant quelques instants.
—Parfait, dit vivement l’Amazone en s’emparant de l’objet convoité, maintenant, viens avec moi. Je vais te présenter à mes compagnes, ajouta-t-elle en voyant son air inquiet. »

Les Amazones lui expliquèrent en quelques mots leurs règles et leurs coutumes, ainsi que ce qu’il devait faire et ne pas faire. Quant à ce dernier point, ce fut assez simple : pour rester en vie, il ne fallait pas se faire remarquer.

Lorsqu’elles lui apprirent qu’il devrait voyager à dos de cheval, il sentit une pointe d’appréhension se ficher dans son ventre : il n’avait jamais appris à monter, à chaque fois qu’il devait se déplacer, il le faisait sur une autruche prêtée par son oncle. Lorsqu’il le leur avoua, elles éclatèrent de rire puis entreprirent de lui apprendre à se mettre en selle. Après toute une matinée de travail, il était capable de faire du trot. A la fin de la journée, il savait galoper. Aussi ne comprit-il pas pourquoi les Amazones, déjà sur leurs chevaux le regardaient d’un air moqueur quand vint le moment de partir.
« Si tu en a marre de tomber, tu nous le dis, lui lança l’une d’entre elles. »
Il s’apprêtai à répliquer, n’en eut pas la possibilité. Pour deux raisons très simples : la première, parce qu’il se rappela le conseil de ses compagnes : « Ne te fais pas remarquer ! ».La deuxième, c’était que l’Amazone venait de s’élancer. Si gracieuse et aérienne qu’il crut d’abord qu’il rêvait. A côté de lui, les autres talonnèrent leurs chevaux. Il comprit alors le sens de la phrase que la jeune femme lui avait lancé. Il inspira profondément et partit au galop.

Pendant une semaine, il vécut chez les Amazones. Pendant une semaine, il les observa s’entraîner au combat, chasser le cerf et vaquer à toutes leurs occupations. Pendant une semaine, il regarda des fillettes s’entraîner au lancer du javelot ou au maniement de l’épée, plus dangereuses à six ans que lui à vingt. Il comprit alors à quel point les hommes affirmant que les Amazones n’étaient que des guerrières sans scrupule avaient tort. A quel point ils étaient loin de la vérité.

Le pendentif était accroché au cou de celle qui s’était adressée à lui ce fameux jour. Elle lui avait expliqué qu’il s’agissait d’un symbole : Il avait appartenu à la première d’entre elles ; la première à avoir fui les hommes et leur folie. Pour unique bagage, elle avait emporté son arc, ses flèches, son javelot, son cheval et ce pendentif. D’autres l’avait rejointe. Elles avaient dû se battre pour obtenir le territoire qui était désormais le leur. Pendant longtemps, le bijou avait été le signe permettant de les reconnaître. Puis, lors d’une bataille, une flèche avait arraché le pendentif du cou de l’Amazone qui le portait. Il était tombé presque par hasard entre les mains d’un de leurs ennemis. Furieuses, les Amazones avaient redoublé d’ardeur et avaient vaincu leurs adversaires en un temps record. Pas avant toutefois que l’homme ne s’enfuit. Depuis ce jour, les Amazones n’avaient eu de cesse de retrouver le pendentif, en vain. Kosmas en était resté sans voix. Puis il avait demandé à l’Amazone de lui conter d’autres histoires de son peuple. Elle avait refusé. Il avait alors compris que les Amazones étaient un secret. Un secret qu’il n’avait pas le droit de déterrer. Un secret qui était destiné à rester enfoui. Pour l’éternité.

Quinze ans plus tard, il revoyait encore la flamme farouche qui dansait dans les yeux des Amazones où qu’elles aillent. Lorsqu’il était rentré, tout le monde l’avait questionné, avide d’entendre comment vivait les Amazones, combien elles étaient… Kosmas n’avait pas dit un mot. Malgré cela, il était devenu un héros, le premier à avoir approché les Amazones et à en être revenu … vivant. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Dans la cheminée, le feu s’éteignait doucement.

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