L’Ange

Écrit par Lucile Beaufils, incipit 2, en 1ère au Lycée André Malraux à Gaillon (27). Publié en l’état.

Et elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais pas désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscure qu’était la guerre.
Elle savait que c’était de la pure folie, mais sa fille, sa fille y tenait énormément. Il fallait absolument qu’elles la retrouvent, ensemble, toute les deux. Cette poupée était la seule chose qui restait de leur vie, car tout le reste venait de se consumer juste derrière elles.
Lorsqu’elles atteignirent le virage, la petite, déjà blanche tout à l’heure, avait encore pâli davantage. Le sang si noir qui s’écoulait de son abdomen luisait sur ses vêtements salis par cette guerre qui n’en finissait pas. Sa fille, elle venait de le comprendre, n’en réchapperait pas. Il fallait qu’elle retrouve cette poupée, ce tout petit fragment de son enfance auquel elle tenait si fort.
Dans la rue, sur la droite toutes les maisons brûlaient, sur la gauche il ne restait plus rien que des ruines, devant elles, les habitants qui avaient tout perdu cherchaient vainement un endroit où aller. Tous partaient se réfugier, on entendait déjà la cloche qui prévenait de l’arrivée imminente d’un nouveau bombardier. Mais plus rien ne comptait à part cette poupée. Cette poupée symbole de la vie, de l’insouciance d’avant guerre.

  • Regarde maman, dit alors la petite, elle est là.
    En effet à quelques mètres se trouvait la poupée C’était une simple petite poupée de chiffon, elle aussi souillée par la guerre, mais cet objet était si précieux à ses yeux. Sa fille l’avait reçue à Noël il y avait de cela déjà quelques années, c’était son père qui lui avait offert. Un homme grand et fort qui avait rencontré sa mère au bal du 14 juillet, ils avaient valsé toute la nuit avant qu’il lui demande sa main moins d’une semaine plus tard. A peine un mois après, ils étaient mariés et habitaient dans une petite maison à quelques mètres de la grand place où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. C’est aussi là qu’ils se virent pour la dernière fois... La mobilisation avait eu lieu sur cette même place. Les adieux avaient été déchirants ; entre les larmes de la mère et les cris de la fille. Elles recevaient une lettre du front tout les mois environ ; elle décrivait très brièvement l’enfer qu’était les premières lignes du champs de bataille puis la lettre contenait de nombreux petits poèmes. Dans la dernière la lettre qu’elles reçurent, il disait qu’il avait obtenu une permission, qu’il rentrerait pour quinze jours au début du printemps. Le début du printemps arriva, le printemps passa, l’été s’installa ; mais il n’était pas là, il n’était pas venu et ne viendrait pas. La guerre le leurs avait arraché.
    La mère était plongée dans ses souvenirs quand une petite voix la ramena à la réalité non moins cruelle :
  • Va la chercher, je t’attends.
    Elle posa alors délicatement sa fille à terre près des ruines qui étaient auparavant la petite épicerie où elle venait chercher son lait et quelques denrées. Elle courut vers la poupée, l’attrapa. Quand soudain un avion passa au-dessus d’elle, faisant un bruit digne des profondeurs de l’enfer, c’était un bombardier allemand. Elle se retourna vivement pour le suivre des yeux. L’oiseau de fer s’ouvrit en son milieu et quelque chose tomba, dégringola, du ventre de ce charognard.
    L’instant resta comme suspendu ; elle regardait tour à tour sa fille puis l’avion, l’avion puis sa fille. La bombe toujours en l’air se tenait au-dessus d’elle comme l’épée au-dessus de Damoclès. Allait-elle tomber ? Oui c’était sûr. Sur sa fille ou sur elle même ? Cela personne ne le savait. Elle aurait voulu courir mais ses jambes restaient collées sur place. Elle aurait voulu crier mais sa bouche refusait d’émettre le moindre son ; elle aurait voulu lever les bras pour dire à sa fille de partir mais elle tenait la poupée. La poupée ! C’est à ce moment là que la bombe se décida à poursuivre sa chute. Elle courut, courut le plus vite possible. Elle voyait sa fille à droite, les maisons en feu à gauche et la bombe en haut qui tombait, tombait inexorablement vers sa fille. Elle courut encore plus vite, sauta par-dessus les poutrelles, elle chuta, se releva, repartit de plus belle ; sa jupe était déchirée mais elle s’en fichait, elle volait presque au-dessus des gravats qui recouvraient la rue. Sa fille plus pâle qu’un fantôme la regardait sans comprendre ce qui se passait, Elle souriait de voir sa mère courir vers elle en tenant la poupée serrée contre elle, comme si finalement la poupée était également sa fille. Ce petit être dont les vêtements poisseux de son sang lui collaient à la peau, semblait bien impuissant dans cet univers dévasté.
    Hélas c’est à ce moment là que la bombe toucha terre...
    Elle ne vit plus rien pendant quelques minutes, suffocant, étouffant parmi les décombres. Elle hurlait cependant le prénom de sa fille à plein poumons. Elle avançait tant bien que mal luttant contre une douleur atroce à la jambe. Elle tenait toujours la poupée serrée contre elle, le plus fort possible pour ne pas risquer de la perdre. Soudain, elle aperçut une main blanche, translucide, celle de sa fille. Saisie d’horreur, elle ne pouvait détacher les yeux de cette main qui se trouvait là, sur ce qui avait été la chaussée auparavant. Elle trouva néanmoins le courage et la force de lever les yeux un peu plus haut et regarda sa fille.
    Son visage d’ange était couvert de sang et de poussière, elle agonisait. Sa plaie à l’abdomen ne s’arrêtait pas de saigner. Elle avait une autre plaie à cause de cette fichue bombe, une partie de son épaule avait été brûlée. Ses vêtements devenus totalement noirs rendaient encore plus translucide la couleur de sa peau, et formaient comme un linceul sur ce pauvre petit être victime de la folie des hommes. Elle respirait à peine. Cette petite fille si fragile qui semblait déjà morte dit d’une voix à peine audible et rocailleuse :
  • Où est ma poupée maman ?
    Sa mère répondit en pleurant qu’elle était là, près d’elle. Elle essayait de contenir ses larmes mais cela lui était impossible, la douleur était si vive qu’elle avait l’impression que l’on venait de lui retirer son cœur, qu’elle mourait en même temps que sa fille qui avait sa seule raison de vivre, sa seule raison de se battre, sa seule de raison d’essayer de survivre à cette guerre qui lui avait déjà arraché son mari, sa sœur et ses parents ! Elle savait qu’elle ne pouvait rien faire. La guerre allait une fois de plus l’accabler du poids de la perte d’un être cher !
    Alors elle prit la poupée et avec le sentiment du devoir accompli elle posa délicatement, le plus doucement possible, cette poupée : symbole de la vie avant la guerre, de l’enfance trop courte de sa fille ; sur le ventre de l’enfant qui expirait. Elle prit tendrement la main transparente de cet ange qui s’envolait un peu plus chaque seconde, l’embrassa puis la plaça sur la poupée. En ravalant ses larmes, elle chanta. Elle chanta encore et encore de sa voix si belle et pure pour accompagner sa fille dans un monde meilleur. Sa fille qui en mourant là, parmi les décombres de cette rue qui autrefois était la plus agitée de la ville, deviendrai une martyre, une sainte. C’est à cet instant que l’ange s’envola définitivement, rejoignit les cieux pour vivre dans un monde sans guerre ni violence.
    Ce petit ange, mort trop jeune, laissa sa mère seule pour affronter l’horreur de la guerre et l’immensité de son chagrin...
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