L’homme aux yeux couleur d’ambre

Écrit par DUPAS Héloise (5 ème, Collège Jeannine Manuel de Marcq En Baroeul)

L’homme aux yeux couleur d’ambre

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face et s’éloigna en s’efforçant de ne pas courir.

Elle s’effaça dans l’ombre. Elle resta ainsi quelques instants, se demandant toujours ce qu’elle faisait là. Elle regarda autour d’elle : elle se trouvait dans un salon. Face à elle, trônait un large fauteuil vert menthe et à son côté un petit guéridon d’acajou sur lequel elle avait posé les ciseaux et le journal.
Les murs étaient peints en noir et le sol recouvert de parquet couleur d’ébène si froid sous ses pieds nus. Il n’y avait pas de porte et la seule ouverture vers l’extérieur était la fenêtre d’où l’homme l’observait. Les murs étaient vierges, à l’exception d’un miroir en pied dans lequel elle voyait son reflet, tapi dans l’ombre. Elle était simplement vêtue d’une robe d’été blanche lui arrivant aux genoux. Elle était pâle. Ses petits yeux bleus soulignés de cernes profonds lui donnaient un air maladif. Elle se tourna vers la fenêtre. Bien que cachée dans l’ombre, elle crut sentir le regard de l’ogre peser sur elle. Elle l’observa longuement, enregistrant chaque détail de ce visage qui l’effrayait bien qu’elle ignorât la raison de cette appréhension.
La pluie avait collé les cheveux bruns le long du visage de l’homme. Il avait de petits yeux couleur d’ambre, des yeux de loup, un regard machiavélique, un regard de ceux qui vous glacent le sang, de ceux qui vous pétrifient et vous enveloppent à jamais... Elle resta ainsi à observer ces yeux, comme hypnotisée. Elle finit par se détacher de ce regard profond, mais elle ne sut dire si cinq, dix ou vingt minutes s’étaient écoulées. La respiration de l’homme s’échappait dans l’air froid en petits nuages de buée. Il avait des lèvres minces, pincées, bleuies par le froid et ses joues étaient rougies par le gel. Il était vêtu de lambeaux marrons et kaki, qui se confondaient avec le ciel nocturne ; on aurait pu croire que son visage effrayant flottait dans l’air pesant de cette nuit pluvieuse.
Lola frissonna. Elle n’aurait su dire si c’était de froid ou de peur. Elle recula jusqu’à se cogner contre le mur. Contre sa main, elle sentit le contact froid d’une poignée de porte. Une poignée. Mais...
« »
La pièce n’avait pas de porte... Elle tourna sur elle-même. Au centre du mur, se trouvait une porte de bois noir, toute simple, avec une poignée d’argent ciselée. Elle tendit la main et toucha la poignée, elle était froide, si froide... Délicatement, elle abaissa la poignée, mais quand elle ouvrit la porte elle ne vit que le vide, un noir sans fin, une obscurité sans fond. Un labyrinthe d’ombre s’étendait devant elle. Elle sentit son sang se glacer, pourtant elle ne ressentait plus ni peur ni froid... Elle fit un pas, un pas vers l’inconnu, vers le vide, vers l’obscurité totale.
Ce fut comme une chute sans fin... Elle ne sentait plus rien... Elle ne pensait plus, elle ne bougeait plus, elle ne se battait plus, elle ne vivait plus. Elle survivait. Dans le noir, elle entendait l’air siffler dans ses oreilles, elle voyait des ombres passer, elle respirait l’odeur rance de ce tunnel et pourtant... Elle ne se sentait plus en vie... Elle était comme coincée dans une bulle de coton qui bloquerait ses sens, une bulle de coton qui lui ferait sentir la mort. Et si c’était cela la mort, c’était doux, lent et chaud. Elle se sentait si bien... Sa chute continuait l’emmenant plus loin dans les profondeurs de cet abîme sans fin. C’était si confortable. L’air était dense autour d’elle, il avait une odeur de vieille cave, rance et sale. C’était si chaud. Elle continuait de tomber... tomber... tomber... Ce fut comme une chute sans fin...
Soudain ce fut comme si sa bulle de coton éclatait. Une douleur lancinante lui traversa le flanc alors qu’elle atterrissait violemment... Au sol ? Lola était toujours enfermée dans le noir, mais toute sensation de chaleur avait disparu, il ne lui restait que le froid et la douleur. Elle essaya de se lever, son corps n’eut aucune réaction. Pourtant elle sentait son cœur battre et sa poitrine se soulever au rythme de sa respiration, alors pourquoi son corps ne réagissait-il pas ? Elle aurait voulu retrouver le confort de sa bulle, sa chaleur, sa douceur... Tout cela contrastait tellement avec le sentiment de vide qu’elle ressentait à cet instant. Elle se sentait tellement mal, comme incapable de voir la beauté de ce qui se trouvait si près d’elle. Elle ressentait ce genre d’émotion qui vous fait sauter du haut d’un immeuble et le regretter immédiatement.
Sa respiration se fit courte. Elle eut l’impression que son esprit se séparait de son corps, elle se sentait vivante mais... Et si elle était en train de mourir ? Elle se vit étendue sur un lit de plumes blanches, comme des ailes d’anges. La pièce dans laquelle elle reposait maintenant était faiblement éclairée ; un seul rayon de lumière blanche perçait les ténèbres. Quelques plumes voletaient au côté des grains de poussière qui ressemblaient à de petites étoiles. Une mise en scène bien délicate pour une apparition macabre. Ce fut seulement à ce moment-là que Lola remarqua l’ombre agenouillée à ses côtés et qu’elle entendit ses pleurs. Etait-ce “l’ogre”, de retour ?
Elle porta la main à sa joue et sentit une larme perler le long de son visage. Elle s’approcha de l’ombre, posa sa main sur son épaule et lui sourit. Elle ne sembla pas la voir. Lola ne savait pas qui se cachait derrière cette silhouette, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas la laisser pleurer. Elle fit un léger mouvement, créant une envolée de plumes. Il plut des plumes. Il plut les ailes d’un ange....

Lola tenta de se relever doucement. Elle était empêtrée dans ses couvertures. Impossible de bouger. Elle se trouvait dans une grande chambre aux murs blancs. Sur la table de chevet, à ses côtés, étaient posés des ciseaux et un rouleau de bandage sur un mince plateau en plastique bleu pâle. Elle repéra aussi un journal, avec, au centre de la première page, une photo. On y voyait un homme avec de petits yeux couleur d’ambre, des lèvres pincées et bleuies, des cheveux plaqués sur les joues, sans doute par la pluie... Au-dessus de cette photo, en caractères gras, un titre : “Grave accident de voiture en centre-ville : les jours d’une jeune fille en danger”. Plus loin, assise sur un fauteuil rêche, une femme d’âge mûr somnolait, une expression inquiète sur le visage.

  • “Maman !”
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