La Reine (incipit 1)

écrit par Alexis MOLINA,en 1ère au Lycée Georges Duby à Aix en Provence (13)

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups.

Le jeune homme se mouvait avec facilité dans la foule comme dans une chorégraphie, il se déplaçait à travers les danseurs et les buveurs, évitant les gants d’acier et les mitaines de soies avec de léger mouvements de têtes, glissant entre les robes et les costumes.

– Comment t’appelles-tu ?

Je n’eus aucune réponse. Le garçon se contentait de me traîner dans son sillage, et faisait mine d’ignorer mes questions.

– On se connaît ?

Toujours aucune réponse. Pourtant, je parlais assez fort pour couvrir les voix des violons qui pleuraient un air de valse.

Finalement, je me laissai guider à travers la salle de bal, et j’en profitai pour détailler le garçon, le masque me cachait sa tête, mais, même s’il était pieds nus, ses vêtements semblaient être ceux d’un fils de noble ; il portait une tunique blanche brodée de fils d’or, tandis que ses jambes était couvertes d’un pantalon sombre, taillé dans une toile qui m’était inconnue.

Enfin, nous finîmes par sortir de la salle de bal pour déboucher dans un long couloir, où l’odeur de la foule laissait place à celle de la cire. Quelques personnes bavardaient tranquillement, un verre de vin rouge dans la main et une longue robe vermillon pour l’une, une coupe de champagne et un haut de forme pour l’autre, une choppe de bière et une épée cliquetant contre une cotte de maille pour le dernier. Cette fois, je m’arrêtai sur place, forçant le garçon à se retourner.

– Où sommes nous ?

Les yeux du garçon, deux flaques d’or perdues dans l’ombre de la tête de taureau, pétillaient quand il me répondit :

– Dans le palais de Chronos. Et il reprit sa course, comme s’il venait de parler de quelque chose de banal.

– De Chronos … Je répétai sans bien comprendre. Chronos …

– Oui, Chronos, le dieu du temps, nous sommes dans son palais. Le palais à la croisée des époques.

Même dans les couloirs déserts du palais, le garçon gardait une certaine grâce dans sa démarche, il y avait quelque chose de divin dans ses mouvements.

– Qui es-tu ? Et qu’est ce que je fais là ?

– Sirkis. Répondit simplement le garçon. Et tu fais partie des invités de mon père. Simplement. Il a choisi des personnes dans toutes les époques, leur a fait passer les portes, et a organisé cette fête.

– Ton père ?

– Oui mon père, Chronos.

– Les portes … ?

Cette fois le jeune homme ne dit rien. Le parquet brillant défilait sous nos pas, tandis que sur les murs, que crevaient régulièrement de grandes portes de bois clair ornées de moulures dorées, les toiles de maîtres de tous les temps s’alignaient de façon régulière : ici, Picasso côtoyait Michel-Ange, qui devisait tranquillement avec Cézanne, tandis que, plus loin, Delacroix faisait face à Monet. Nous passâmes l’angle d’un mur. Le couloir où nous étions à présent n’avait rien à voir avec ceux que nous avions parcourus. Les lignes d’argent qui couraient au plafond et les plafonniers de cristal avaient laissé la place à de simples chandeliers. Le corridor était étrangement sobre. Même les portes, trop nombreuses pour être comptées, étaient simples : une planche d’ébène avec une poignée en ivoire.

– Ces portes, le garçon embrassa d’un geste le couloir.

Je ne répondis pas, et Sirkis me guida avec assurance jusqu’à l’une d’entre elles. Enfin, il enleva son masque, dévoilant des cheveux de jais mi long et ébouriffés, dont certaines mèches tombaient sur son front, cachant ses yeux. Avec le ton d’un professeur, le garçon commença :

– Comme nous sommes dans un palais hors du temps, pour que cet endroit puisse exister, il lui faut des liens avec le monde réel et les différentes époques. Ces portes sont ces liens.

Incrédule, je fis mine d’ouvrir la porte en face de nous pour vérifier, mais la main du jeune homme sur mon bras m’en empêcha.

– Avant que tu ouvres cette porte, reprit-il, sache que je t’ai menti. Il planta ses yeux dorés dans les miens avant de dire : Tu n’es pas la première Europe que je rencontre, du moins, j’ai déjà entendu parler d’une Europe … Maintenant, tu peux ouvrir.

Sans rien dire, j’obéis, et poussai la porte, qui s’ouvrit sur un paysage rocailleux, éclairé par la lune et un immense bûcher. Un corps de jeune femme était amené sur une civière, tandis que tout autour du cortège, des hommes et des femmes en toges blanches psalmodiaient : « Europe est une reine, mais la reine est morte ».
D’abord étonnée, je me concentrai sur la civière. La jeune femme qui semblait y dormir avait les mêmes yeux verts que les miens, les mêmes cheveux de miel. Comme dans un rêve, je vis ce corps déposé sur le bûcher, et je refermai la porte violemment, quand l’odeur acre de la chair brûlée m’atteignit.

Je restai un moment silencieuse, les yeux fermés, avant de murmurer :

– C’était moi … Ma voix se brisa, et je ne pus continuer.

– Tu en est sûre ? Le garçon semblait tout aussi ému que moi, et sa voix vibrait.

– Cette fille … C’était moi, continuais-je, sans prendre en compte la question de Sirkis.

Tout me semblait flou, irréel, ce palais et ces portes, ce garçon à la démarche de félin, et surtout cette vision. Je dus attendre un moment que mes idées se remettent en place, et que l’odeur acre de la fumée se dissipe. Enfin, je me mis à réfléchir. J’allais mourir. Parce que j’allais devenir une reine. Rien de cela n’était possible. Et quand bien même cela l’aurait été, il devait y avoir une solution. La fuite ou …

– Sirkis ?

– Oui ? Le garçon qui était maintenant assis à côté de moi me regarda.

– Ces portes, y en a-t-il entre les époques ?

Il sembla réfléchir un peu, pourtant, il me sourit en se grattant la nuque et me dit :

– Bien sur qu’il y en a, pourquoi ?

– Si j’en emprunte plusieurs, suffisamment pour m’éloigner de l’époque de ma mort, et pour que le destin perde ma trace, je ne deviendrai pas reine ?

Un léger sourire se dessina sur le visage du jeune homme quand il me répondit :

– Quel destin ? Le destin n’existe pas. C’est simplement le futur.

– Peu importe ! L’angoisse me rendait agressive, et je criais, je me fiche du nom que tu donnes à cette vision ! Puis-je l’éviter ?

– A vrai dire, je n’en sais rien.

Son regard se perdit un instant dans le vague, et quand il revint à lui, un rictus inquiétant pris la place de son sourire, il continua :

– Tu peux toujours essayer. Je peux t’ouvrir les portes entre les mondes.

– Alors fais le ! Je ne veux pas mourir !

– Bien … Je marquerai les portes que tu devras passer. Tant qu’elles ne seront pas marquées, elles ne s’ouvriront pas. Elles pourront appartenir au monde où nous serons, ou apparaître devant toi. Compris ?

J’acquiesçai. Sirkis se leva tranquillement, et je fis de même. Un sceau apparut sur une porte, face à moi, c’était un caducée écarlate. Sur les deux aiguilles en forme de croix s’enroulait un serpent rouge qui semblait vivant. J’ouvris la porte. Le couloir laissa place à une colline verdoyante, une légère brise agita mes cheveux, et fit s’envoler des fleurs de cerisiers, j’eus le temps de respirer leur parfum et de faire trois pas avant que Sirkis me pousse en me lançant :

– Plus vite !
J’obéis et me mit à courir sur la colline tout en regardant autour de moi. J’avais du mal à comprendre pourquoi j’étais ici, à courir sous une pluie de pétales, alors que j’étais, il y a quelques instants encore dans un château en fête.

Sirkis me fit un signe et me désigna une porte, apparue entre deux cerisiers. Je tournai sur ma droite pour m’y jeter.

Je me retrouvai sur le flanc d’un volcan. Je fus surprise par la chaleur, mais Sirkis ne me laissa pas le temps de penser et m’entraîna dans un petit sentier qui descendait vers la mer. Je regardai sur notre gauche, juste à temps pour voir un village submergé par un torrent écarlate, qui se jeta avec fureur contre les murs de chaux, comme une armée à l’assaut d’une ville. Je crus entendre quelques cris, mais je préférai croire que c’était le bruit de la lave. Derrière nous, le volcan explosa, crachant sa haine en un nuage de poussière et de cendre qui grandit pour éclipser le soleil.

– Continuons ! lançais-je, il y a aussi des volcans dans mon pays.
Sirkis hocha la tête, et continua à me faire dévaler la montagne jusqu’à un petit renfoncement dans la pierre noire, où il ouvrit la porte et me fit signe de passer. Des morceaux de lave séchée brûlant commençaient à rebondir contre la paroi rocheuse quand j’en passai le seuil.

J’arrivai au sommet d’une montagne, dominant un paysage à couper le souffle, si beau que j’en oubliai de courir. Je regardai à mes pieds quand Sirkis vint me rejoindre, m’entendant murmurer :

– C’est beau.

Un immense fleuve se prélassait tout en bas, dans la vallée, comme un serpent couvert d’écailles de soleil, majestueux.

– Tu as de la chance. Il n’y a personne. On va pouvoir s’arrêter un peu.
Je le gratifiais d’un regard de remerciement et m’assis à même la neige, même si elle était gelée. Les pieds battants contre la paroi, je me perdis dans la contemplation du monde.

– A quelle époque somme nous ? Et où ?

– Aucune idée, le garçon regarda autour de lui. Il n’y a pas de ville en bas. Je dirai que nous sommes à une époque qui précède le règne des hommes. Et l’endroit … Dans un très bel endroit, très certainement.

Sa remarque me fit sourire et je repris :

– Tu as connu ces époques ? Je veux dire, des époques où les hommes n’étaient pas partout ?

– Bien sur. Tu dois croire que je suis jeune ? J’acquiesçai. Il sourit. Pourtant, j’ai dû dépasser le millénaire il y a un moment, même si je suis né après toi. Je vis simplement hors du temps.

– C’est une chance... Je me remémorai la scène du bûcher. Moi, je ne suis pas sûre de dépasser un jour les vingt ans …

– On peut voir ça comme ça … Repartons.

Je hochai la tête et me levai, tournant le dos à un monde vierge de vie et magnifique pour me plonger dans la porte suivante. Avant de me laisser entrer, Sirkis m’ordonna de fermer les yeux, ce que je fis.

Je passai la porte à l’aveugle, guidée par la main du jeune homme sur mon épaule. Tantôt il me poussait pour que j’accélère, tantôt il me tirait vers lui ou me faisait me baisser, tout en me faisant souvent tourner. Tout ce temp, j’entendis les cris de douleur, le bruit du fer contre le fer et je sentis l’odeur métallique du sang.

– C’est bon.

Le jeune homme n’en dit pas plus. Cela suffit pour que j’ouvre les yeux et passe la porte pour me retrouver entourée de tours de verre et d’acier.

– Nous venons de traverser un champ de bataille ?

Je n’eus pas de réponse.

– Le monde était beau sans les hommes …

Sirkis sourit.

– Il était aussi ennuyeux. Crois moi, les hommes, même s’ils meurent et tuent, sont des êtres passionnants, regarde ce dont ils sont capables.

Tout en parlant, le jeune homme me fit tourner lentement, pour que je puisse voir à travers les tours, une grande place où des hommes et des femmes étaient assis à des tables, buvant et mangeant, leur voix portée par le souffle d’énormes monstres roulant, qui dévoraient une grande bande noire traversant la ville.

⁃ Ces gens sont tes descendants, ce en quoi évolueront les hommes. Maintenant suis moi.

Il se mit à marcher entre les tables, évitant les gens comme il le faisait dans le palais. Je le suivais tout en profitant de ce qui m’entourait, de l’odeur des plats sur les plateaux, des voix que je ne comprenais pas et des visages, tous différents de ceux que je connaissais.

Sirkis entra dans un des bâtiments, et me conduisit jusqu’à la porte, au fond de la salle. Je la franchis juste avant lui, et me retrouvais entre deux guerriers, je n’eus pas le temps de voir leur visage, uniquement leur deux épées, et la combinaison jaune de l’un des deux, qui était peut-être une femme. Avant de franchir la porte suivante, j’entendis le son des lames qui fendaient l’air suivi d’un mot étrange : « Coupez ! »

J’arrivai dans une inquiétante tour aux murs en bois cirés. La pièce où je me trouvais ne présentait pas d’ouverture. Uniquement des portes. Closes. Je fis un tour sur moi même. Aucune d’entre elles ne portait la marque écarlate. J’allais demander à Sirkis que faire, mais j’étais seule dans la pièce.

– Sirkis !

Ma voix rebondit sur les murs, et l’écho fut ma seule réponse.

– Sirkis !

Je fermai les yeux. Que se passait-il … M’avait-il perdue ? J’essayai encore :

– Sirkis ! Ouvre la prochaine porte !

Cette fois, une porte s’ouvrit et le garçon apparut. Mais quelque chose semblait avoir changé. Il n’y avait plus de trace de sourire sur son visage, juste une expression triste.

– Comme tu voudras, souffla-t-il, mais je suis fatigué …

– Fatigué ?

– De jouer … De jouer avec toi. Je n’ai plus qu’à trouver un autre pion.

Je ne répondis pas. Une marque écarlate apparut sur une des portes. Je posai une main tremblante sur la poignée, sans appuyer. J’attendis un instant, pensant que Sirkis ajouterait quelque chose, mais il ne dit rien, alors je poussai la porte avec appréhension. Je me retrouvais dans un grand salon richement décoré. Les murs étaient ornés de tableaux et de teintures, le sol était une immense mosaïque de carreaux écru et bordeau et la porte donnant sur le balcon était obstruée par un fin rideau de gaze. Au centre de la pièce, deux hommes devisaient tranquillement autour d’une table, l’un des deux avait les tempes grisonnantes et semblait âgé dans sa toge blanche, tandis que le deuxième, portant lui aussi une toge, paraissait bien plus jeune, il avait certainement l’âge d’être le fils du premier.

Le premier se retourna vers moi et, l’air surpris lança :

– Europe ?

Derrière moi, j’entendis une porte se fermer. Je me retournai juste à temps pour voir Sirkis, les yeux brillants et souriant, prédateur ayant rattrapé sa proie. La porte se ferma, et je me retrouvais seule face aux deux hommes.

L’aîné reprit en me tendant la main :

– Europe, ma fille, que fais tu là ?

– Je …

J’ai voyagé à travers le temps et les mondes pour fuir la mort, pour te fuir toi, pour ne pas entendre ce que tu vas me dire. J’ai suivi le fils d’un dieu, avec confiance, je suis entrée dans son jeu, et j’ai perdu. Il s’est moqué de moi pour se divertir. Il m’a perdu, mais ça, tu ne le sauras jamais, tu ne sauras jamais qu’il … Que tu m’as condamnée à mort.

– Je ne sais pas …

– Bah ! Peu importe ! Le vieil homme sourit ! Cet homme, il désigna celui qui lui faisait face, est le roi de Crète, il s’appelle Astérion, et, ma fille, cet homme sera ton époux.

Je fermai les yeux. L’odeur du bûcher envahit la pièce.

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