La femme à la colombe

Écrit par Martin Cornille, incipit 1, en 5ème au Collège Paul Éluard à Gennes (49). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gravilo Princip et dans sa poche il tient un revolver.

Une foule compacte et habillée de noir se presse de chaque côté du boulevard. Les hommes vêtus de redingotes portent chapeaux melon et hauts-de-forme. Les femmes dans leurs longues robes, la taille serrée par les corsets sont coiffées de chapeaux aux larges bords ornés de dentelles, de fleurs artificielles ou de plumes multicolores.
Compressés les uns contre les autres, les spectateurs s’impatientent.

Au milieu d’eux, Gravilo attend, le regard encadré par deux chapeaux.
À sa droite un haut-de-forme et à sa gauche celui d’une femme, fixé à son chignon par une épingle décorée d’une colombe en argent.
Venant de nulle part, un chien errant, égaré au milieu de cette foule comme dans une forêt d’où l’on ne sort jamais. En direction de la gare on aperçoit au loin les hautes silhouettes des cavaliers de l’escorte qui avancent lentement.
Ce sont neuf cavaliers en formation carrée qui ouvrent la marche suivis par la voiture princière de couleur bronze dont la capote repliée sur l’arrière permet de voir l’archiduc et son épouse. De chaque côté se tient un cavalier tandis qu’un second carré ferme l’escorte au rythme solennel de la musique militaire. S’en suit une file de calèches noires où ont pris place les personnages officiels. De chaque côté du boulevard, à espace régulier, se tiennent des gardes pour contenir la foule.

Devant ses yeux la colombe ne bouge pas et Gravilo observe les fines gravures qui décorent ses ailes. Le chien paniqué se faufile entre les longues robes et les pantalons sombres de cette foule, qui est de plus en plus dense, en limite du boulevard et il a du mal à se frayer un passage. Les gens surpris par ce contact inattendu poussent des petits cris d’effroi.

Dans la voiture princière un aide de camp se tient à gauche du chauffeur. L’archiduc François-Ferdinand en grand uniforme de parade, porte un képi à l’imposant plumet, tandis qu’à ses cotés son épouse vêtue d’un manteau de fourrure porte voilette et chapeau blanc.

Grands et majestueux, les cavaliers s’avancent. Gravilo peut enfin distinguer leurs uniformes bleu-marine aux boutons dorés, le plumet rouge vif de leur casque, le sabre au clair et leurs épaulettes qui brillent sous le soleil de midi. Gravilo serre d’une main moite et tremblante son revolver dans sa poche. Le chien aperçoit une fente de lumière entre toutes ces jambes. Il s’y précipite avec espoir.

Lentement, les premiers cavaliers viennent de passer au niveau de Gravilo et la clameur de la foule, qui applaudit le cortège princier, retentit. Gravilo aperçoit le plumet blanc du prince et les cavaliers armés d’un sabre qui se tiennent de chaque côté de la voiture.
Le chien bondit soudain en dehors de la foule. Gravilo s’élance soudain, effleurant la jeune femme à la colombe, bousculant l’homme au chapeau haut-de-forme ; il jaillit de la foule en brandissant son arme en direction du prince.

Effrayé par le chien, un cheval de l’escorte fait un écart, en talonnant violemment l’animal puis se cabre en poussant un hennissement. Gravilo dans son élan heurte la grande silhouette du cheval qui pivote d’un quart de tour en déséquilibrant son cavalier. Le chien blessé à la patte fait un bond de côté en gémissant. Un sabot avant du cheval heurte la main de Gravilo qui, pris de douleur, lâche son revolver. Le cavalier s’agrippe avec peine aux rennes de sa monture. Les pattes arrière du cheval frappent Gravilo qui roule vers les spectateurs. Le chien paniqué évite un second cavalier. En un éclair, Gravilo se faufile à quatre pattes dans la foule qui à cet endroit est prise de panique.

Seule la garde arrière de l’escorte se rapproche alors pour faire face à un danger qu’ils n’ont pas eu le temps de voir, tandis que le cavalier qui a failli être désarçonné maîtrise enfin sa monture. Mais le cortège n’a pas cessé sa marche au rythme solennel de la musique militaire. Une autre clameur de la foule, qui applaudit, retentit et le Prince, un léger sourire aux lèvres, agite une main gantée de blanc alors que les rangs de l’escorte se sont reformés.
Gravilo réussit à se fondre à travers le remous qu’il a déclenché. On relève un vieillard ainsi qu’une femme que la bousculade a fait tomber. On ramasse une ombrelle et quelques chapeaux. La rumeur accuse ce chien enragé aperçut tout à l’heure. Dans toute cette agitation, personne n’a encore prêté attention au revolver tombé en bordure du trottoir.
Une main gantée de noir ramasse rapidement l’arme et la glisse dans un sac à main à côté d’un poudrier en laque de chine.

Le chien terrorisé s’élance en aboyant sur le boulevard en direction de la gare, tandis que la foule qui commence à se disperser en arrière du cortège s’amuse du spectacle de ce pauvre animal.
Seule la femme à la colombe a vu le visage de Gravilo.

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