La jungle

Écrit par BOUSQUET Pauline (4ème, Collège Frédéric Mistral de Lunel), sujet 2 . Publié en l’état.

-Je ne sais pas, je sais seulement qu’ils fuient, comme nous.

Il prit la main de sa sœur Sarah, la serra fort et une larme coula sur sa joue. Comment pouvait-il dire à sa sœur que ses parents avaient été froidement tués le matin même d’une balle dans la tête ? Il avala sa tristesse et accéléra le pas. Sous leurs pieds, se déroulait un chemin jonché de cadavres tués ces derniers jours. Yannis cacha les yeux de Sarah afin qu’elle ne voie pas les mares de sang qui l’entouraient.

Après trois jours de marche, cinq personnes étaient mortes et l’eau ainsi que les provisions commençaient à manquer. C’était le cinquième jour, il faisait particulièrement chaud et les gens commençaient à perdre espoir. Yannis dit à sa sœur :

-Tu sais, je suis sûr que Papa et Maman seraient fiers de toi s’ils te voyaient.
-Mais d’ailleurs où sont-ils ?

Yannis était tiraillé entre dire la vérité mais cela l’anéantirait sûrement ou lui mentir pour ne pas la blesser. Il lui répondit alors :

-Maman et Papa doivent être dans un autre groupe !
-Oui, tu as raison, mais j’ai hâte de les retrouver !

Deux jours de marche passèrent, le manque de provisions et d’eau se faisait clairement ressentir. Dix personnes encore avaient perdu la vie, sans compter les personnes qui avaient rebroussé chemin et celles qui avaient disparu sans explication. Nous n’étions plus qu’une cinquantaine.

Le dixième jour, il était midi, quand un groupe d’hommes armés survint : rafales, cris, horreur. Les gens tombaient sur le sol les uns après les autres. Certains tentèrent de fuir, d’autres de les attaquer pendant que certains priaient. Yannis et Sarah trouvèrent un petit fossé et se jetèrent dedans sans réfléchir. La nuit commençait à tomber et les assaillants étaient déjà partis depuis un bon moment. Mais ils se tenaient là serrés, cachés, épuisés, tétanisés, prostrés. Incapables de bouher, ils entendait des voix d’hommes comptant les morts, des cris de femmes cherchant ou pleurant leur enfant. La mort. La mort partout. Ils n’étaient plus que vingt-neuf en vie. La sœur de Yannis lui demanda en chuchotant :

-Yannis, on ne va pas s’en sortir cette fois hein ?
-Seule « la frontière » pourra nous sauver. Il faut partir et vite.

Le groupe se remit en route. Un petit garçon marchait à côté d’eux depuis le départ. « Comment t’appelles-tu ? » lui demanda mon frère. « Je m’appelle Liam » répondit l’enfant. Il était orphelin, et cherchait lui aussi un moyen de gagner la frontière. La frontière : les enfants ne savaient pas très bien ce que c’était mais ils pensaient qu’il s’agissait d’une sorte de paradis, de chance inouïe qui leur permettrait d’en finir avec la souffrance et l’exil. Terre promise, terre fantasmée, terre sublimée, ils avançaient vers la frontière comme des cows-boys poussant vers l’Ouest rêvé.

Il n’avait plus que deux jours de marche avant d’arriver à cette fameuse frontière mais Liam ne pouvait plus marcher. Il toussait depuis plusieurs jours, s’arrêtait de nombreuses fois. Ils fabriquèrent alors un brancard de fortune qu’ils tiraient avec courage. Liam leur demandait de le laisser là mais ils refusaient obstinément. Un soir, éperdus de fatigue et tenaillés par la faim, Yannis prit son courage à deux mains :

-Au fait Sarah, nos parents ne sont pas dans un autre groupe, ils sont...
-Morts, tués d’une balle dans la tête. Je t’ai entendu hier en parler à Liam. Je n’ai pas envie d’en parler.

Yannis étouffa un sanglot et s’endormit le cœur lourd. Au petit matin, alors qu’ils s’apprêtaient à reprendre la route, ils s’aperçurent que Liam ne respirait plus. Yannis le secoua dans tous les sens mais le petit corps ne bougeait plus. Sarah regardait la scène interdite. Les hommes du groupe poussèrent les enfants et s’emparèrent du corps pour lui creuser une tombe de fortune. Je pris la main de Sarah pour avancer mais elle s’effondra et se mit à pleurer, à hurler. C’était trop pour elle, pour moi, pour nous.

Les pays défilèrent, les traversées, les contrôles, la peur, la faim, la saleté, la vie sous des tentes de fortune. Ils savaient qu’ils étaient en Europe car le temps était froid et des associations venaient de temps en temps les aider. Ici, on les appelait « les migrants ». Alors ces migrants arrivèrent enfin au terme de cette longue et interminable odyssée. La dernière frontière. Les enfants ignoraient le nom de ce pays où il fallait pénétrer. Ils savaient juste qu’il fallait absolument y entrer. Mais on les arrêta. Ils n’avaient pas le droit de passer. Ils ne pouvaient ni reculer ni avancer. Ils étaient perdus dans un lieu intermédiaire, sorte de limbes infernales où aucune issue ne semble possible.

-Où sommes – nous Yannis ?
-Je ne sais pas. Je vais demander.
-Pourquoi ne peut-on plus avancer ?
-Je n’en sais rien Sarah ! Laisse – moi le temps de nous installer et de comprendre.

On intima l’ordre à ces « migrants » de s’installer dans un immense camp fait de tentes à moitié déchirées, de boue, de saleté et de vent. Le vent froid, pénétrant, impitoyable les faisait frissonner. Ils marchèrent jusqu’au fond du camp. La boue était tellement épaisse et collante que Sarah perdit une chaussure. Yannis la prit sur son dos pour finir le trajet jusqu’à une grande tente. Là, des personnes habillés en bleu les installèrent sur des lits de camp. Ils leur demandèrent leurs noms, leurs prénoms, leur pays d’origine. Tous ces gens parlaient une langue que les enfants ne comprenaient pas. Ils entendaient des mots étranges comme « papiers », « Angleterre ».

Yannis demanda à une personne comment elle s’appelait. Elle lui sourit, répondit un mot bizarre : « Unicef » et s’éloigna. Les enfants tournaient la tête à gauche, à droite sans savoir à qui demander des explications. Puis ils entendirent un groupe de personnes parler arabe. Ils s’approchèrent timidement.

-Salam, pouvez-vous nous dire où nous sommes, s’il vous plaît ?
-Nous sommes dans la jungle.
-La jungle mais c’est impossible. De quelle jungle parlez-vous ?

Le vieil homme qui leur avait répondu les regarda avec peine devinant leur désarroi. Il leur répondit d’une voix douce :

-Mes enfants, vous êtes arrivés dans la jungle, la jungle de Calais.

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