La naissance de la mort

Ecrit par Liam Guigo (2nde, Lycée François René de Chateaubriand de Combourg), sujet 1. Publié en l’état.

Une fois ses yeux habitués à l’éclairage, Alicia se rendit compte qu’un pan entier du plafond s’était ouvert, éclairant ainsi une zone précise du hangar. L’écran arborait maintenant un décor qui lui rappela des reportages sur l’Amazonie. Un bref coup d’œil lui apprit que les trois caméras étaient pointées sur le décor, elle était donc hors champ. Dans la pénombre, elle distinguait difficilement la silhouette du producteur, une ombre parmi les ombres qu’elle allait devoir illuminer par son talent.

Elle se tourna à nouveau vers la zone éclairée et aperçut un homme de petite taille y pénétrer. Malgré son casque et sa combinaison similaires à la sienne, Alicia reconnut sans peine l’acteur Mike Brisou. Jeune, habile, cette nouvelle star avait tout pour plaire, certains réalisateurs se battaient pour l’avoir dans leurs films. Ses cheveux roux et son visage enfantin avaient séduit la moitié des filles vivant sur terre et rendu folle dingue l’autre moitié. Malheureusement, ce célèbre célibataire voulait fonder une famille et chaque jour, une nouvelle prétendante venait chasser l’élue précédente de son cœur. Un jour enfin, il se décida à épouser une certaine Madeleine Saule. Il lui offrit une magnifique Lune de Miel que quiconque pouvait envier et l’aima tendrement… Pendant dix jours.

Désireux de faire une bonne action pour « cette pauvre fille tout juste mariée », les premiers amours de Mike rapportèrent à Madeleine la triste trahison de son mari. Après deux tentatives de suicide, elle demanda le divorce, soutenue par le grand public. La pension alimentaire avait atteint un seuil critique pour le compte bancaire de Mike, pourtant florissant. Sa cote de popularité aussi en avait pâti, et son nom ne figurait sur aucune affiche. Alicia avait même pensé qu’il était mort.
L’acteur déchu qu’elle avait en face d’elle lui tournait le dos mais elle pouvait voir en lui un homme traqué, poursuivi par quelqu’un. Sans doute elle.

Elle se mit à marcher vers lui d’un pas assuré, entrant progressivement dans la peau de son personnage. Arrivée à portée de voix, elle l’appela. Surpris il se retourna et énonça sa première tirade.

-Pitié madame l’inspectrice ne me ramenez pas là bas, je risque de vous causer de gros ennuis !

La panique se lisait sur son visage, et Alicia comprit qu’il s’agissait de l’étrange membre que l’on disait « suspect ». Elle lui répondit donc :

-Vous savez bien que vous êtes soupçonné, et cette évasion ne va pas jouer en votre faveur.

Elle sentit qu’elle avait oublié quelque chose et continua. « Je vois que vous avez retrouvé l’usage de la parole. » Il ne broncha pas mais ses yeux voletaient d’un endroit à l’autre, comme si un danger pouvait survenir à tout moment. Un peu de salive jaune brillait sur ses lèvres décharnées.

-Écoutez, abandonnez cette planète, aboya-t-il finalement, elle est toxique pour les humains. Moi et mes camarades vivons depuis longtemps ici et regardez nous. Je suis le seul à pouvoir encore parler mais bientôt ce sera impossible. Fuyez, vous êtes encore jeune, pour nous c’est terminé !

Le ton plaintif qu’il utilisa l’incita à s’approcher davantage. Elle s’agenouilla auprès de lui, décidée à commencer « l’instant romance » que tout film devait avoir.

-Vous savez, un jour mon père m’a dit : « L’homme qui souffre cherchera à fuir, mais le réconfort ne se trouve jamais seul ». Je crois que vous devriez tout me dire.
Elle ne put s’empêcher de sourire. Les vrais paroles de son père avant son départ avaient été : « C’est cela fuis, mais sache qu’une vie confortable ne s’obtient jamais quand on est toute seule ! ». Il avait raison sur certains points : Sa vie n’était pas le grand luxe, mais au moins elle pouvait jouer avec de grands acteurs.

-Mademoiselle. Dit-t-il les larmes aux yeux. J’ai longtemps pensé mettre fin à mes jours. Mais quand je vous ai rencontrée, je ne voulais qu’une seule chose : vivre avec vous.

Alicia se sentit aussitôt très mal à l’aise. L’acteur avec qui elle jouait lui faisait une déclaration d’amour. Elle essaya du mieux qu’elle put de trouver ne serait-ce qu’un soupçon de faux dans le regard de Mike Brisou, mais son jeu était parfait. L’homme et l’acteur ne faisaient plus qu’un.

Désemparé, elle se laissa enlacer par Mike. Elle n’était plus une enquêtrice galactique qui interrogeait un suspect ; elle était redevenue elle même, une fille que de grandes stars du cinéma impressionnaient au plus haut point. Mais un signal d’alarme lui rappela la réalité, celle où elle devait obtenir un rôle important. Or, le personnage qu’elle devait interpréter ne se faisait pas enlacer par des suspects.
Elle se dégagea promptement des bras musculeux et dit froidement à leur propriétaire :

-Votre affection me touche, mais maintenant, il faut que je vous ramène.

Son regard devint suppliant, il gémit que sans elle, il n’avait plus de raison de vivre. Alicia sentait la sincérité jusqu’au fond de son âme, mais une part d’elle même lui disait : « Il ment, c’est un acteur. Si tu écoutes tes sentiments, jamais tu n’auras le rôle. Sois une autre ! ».

Il s’approcha de nouveau, elle recula. Il sortit de sa ceinture un couteau de survie.

-Si vous refusez je…

Il ne put en dire plus. Alicia, imprégnée dans son rôle, avait perçu son geste comme une menace et dégainé l’arme attachée à son costume.

  • Où est l’accessoiriste ? Hurla Lucas à travers le bâtiment, maintenant tout à fait éclairé. Un petit homme à la peau foncée approcha, l’air mal assuré.

-C’est moi. Dit-il tout bas.

La réalisateur était parvenu à rassembler ses troupes loin du cadavre de l’acteur. Le médecin, arrivé quelques minutes après le drame, ne pouvait plus que constater le décès. Debout dans un coin, Alicia ne cessait de regarder sa main tremblante qui avait tenu l’arme. Venait elle vraiment d’assassiner un homme ? Ou bien les effets spéciaux étaient parvenus à la tromper ?

-Peux-tu, je te prie, m’expliquer ce qui s’est passé ? Demanda Lucas à son employé, tentant du mieux qu’il put d’apaiser sa colère.

-Je ne comprends pas ! Commença le métis. L’arme ne contenait que des cartouches à blanc !

-Ce ne sont pas des balles à blanc qui tuent les gens, mais de vrais balles !

Devant l’explosion de rage de son patron, l’accessoiriste fondit en larmes. L’abandonnant à ses larmes, Lucas se rabattit sur Alicia.

-Et toi, tu n’as pas vu que le flingue était dangereux ?

Un cameraman s’interposa

-Monsieur Méron, comment aurait-elle pu savoir ? Nous sommes au cinéma, tout est faux ici !

-Pas la mort de Mike, en tout cas. Maugréa le réalisateur. Alicia comprenait bien que cet accident, si c’en était un, était très mauvais pour le tournage, et donc pour son réalisateur. Avec ça, elle doutait fort d’obtenir un rôle... Si elle n’était pas inculpée !

-Bon, je récapitule. Qui avait accès à la salle d’accessoires ? Seul l’accessoiriste leva la main.

-Très bien... Qui à apporté les armes ici ? Derechef l’accessoiriste se manifesta.

-Bon, je crois qu’il n’y a que deux suspects, conclut Lucas en se caressant le crâne. Je vais appeler la police. Charles, Alicia, j’aimerais que vous ne fassiez pas d’histoire et que celui qui a fait ça avoue.

-Jamais je n’aurais fait ça ! Cria brusquement le dénommé Charles. Je… J’aimais beaucoup Mike, nous étions très proches ! Le reste de l’équipe portait un regard navré vers Charles qui semblait fondre à vue d’œil. Pour sa défense, Alicia dit d’une voix calme, glaciale.

-Je ne vois pas pourquoi je l’aurais tué, je ne savais pas qu’il était ici. De même, je n’aurais jamais pu introduire une vraie cartouche dans l’arme sans me faire remarquer.

Sa remarque fit mouche et l’on cessa de la dévisager. Elle regarda de nouveau sa main, elle ne tremblait plus. « Elle ne tremblera sans doute jamais, songea Alicia. Après tout elle était devenue une tueuse, certes de façon involontaire, mais une tueuse quand même.

Lucas revint vers eux, un portable à la main.

-La police arrive, dit-il. Avant cela, j’aimerais jeter un coup d’œil à la loge de Mike.
Il sortit du hangar, Alicia sur ses talons. Arrivé devant la porte, il trifouilla dans un énorme trousseau de clé. Elle en profita pour l’interroger.

-Monsieur, pourquoi avez vous choisi Mike Brisou pour votre film ?

-Il s’agissait d’un homme désespéré, à la limite de la dépression. Son état moral correspondait bien au personnage qu’il devait incarner.

-Mais alors, ce qu’il m’a dit lors de la séquence, c’était sincère ?

-Impossible à dire. La vie de Mike n’était qu’une pièce de théâtre, le faux du vrai ne se distinguait plus. C’est ce qui a créé son succès… Et sa perte.

Alicia était déçue de cette réponse. Elle n’aurait jamais cru qu’une telle sincérité puisse être simulée.

-Vous lui avez demandé de jouer tout cela, n’est ce pas ? Demanda-t-elle pour s’en persuader.

-Ses instructions étaient simples : Jouer un homme fugitif, puis simuler une crise de folie meurtrière. C’est cruel à dire vu les circonstances, mais votre réaction était tout à fait adaptée à la situation. Vous étiez réellement quelqu’un d’autre.

Alicia retint un rire nerveux. Oui, elle le pensait vraiment : Elle, devenue une autre personne.
La porte enfin débloquée s’ouvrit dans un grincement lugubre, dévoilant une loge propre et lumineuse. La première chose que remarqua Alicia fut une feuille pliée en deux et posée sur le bureau. Lucas voulut l’attraper mais Alicia fut plus rapide. Elle lut donc à haute voix.

Fatigué. Je suis juste fatigué. Un instant j’ai cru que la vie m’offrait la plus belle des existences -gloire, fortune et j’en passe.- mais je suis là à écrire ces lignes funestes. Si quelqu’un lit cette lettre alors je serai mort, ou du moins mourant. Je ne m’attarderai pas sur les raisons qui m’ont poussé à faire cela, elles peuvent paraître évidentes.
Non, j’écris avant tout pour éviter qu’une innocente ne soit jugée trop rapidement.
Alicia releva la tête, devinant la suite. Elle soupira, mi-soulagée, mi-attristée et continua :
Il y a quelque jours, Lucas Méron m’a proposé de jouer dans son prochain film, j’ai évidemment accepté. Étant le plus expérimenté des comédiens, j’étais chargé de tester les finalistes du casting. J’y ai vu là une chance de me tester une dernière fois… Et d’en finir.
J’entretenais avec l’accessoiriste du casting une belle amitié, j’avais donc accès à tous les accessoires. J’ai donc pu, la veille du casting, placer des balles réelles dans les six pistolets que devaient utiliser les candidates. Vraiment désolé Charles, je sais que tu te sentiras coupable.
Pour moi ce n’était qu’un jeu. Six demoiselles devaient passer devant moi, toutes pouvaient me tuer. Mon objectif : Leur faire abandonner leur rôle et sauver ma peau. Si je parvenais à les charmer, jamais elles n’oseraient tirer sur moi, arme factice ou non.
Si celle qui m’a tué lit ce message, Sache que je te suis très reconnaissant. Je n’aurais jamais pu le faire moi même. Je sais que tuer quelqu’un est extrêmement traumatisant, alors pardonne moi.
Je ne suis pas parvenu à convaincre ma femme de ma fidélité, si je ne parviens pas à survivre aujourd’hui je ne mérite plus de vivre.
Alicia tourna la feuille, les yeux lui piquaient mais elle ne pleurait pas.
Je dis adieu à toutes mes connaissances et je demande pardon à certains.
Mike Brisou

Alicia reposa la feuille et regarda Lucas. Il semblait troublé.

-Je suppose que le tournage est à l’eau. Dit-elle simplement. Le réalisateur grogna de mécontentement et prit la feuille. Il sortit une paire de ciseaux de sa poche et découpa d’un geste expert le texte.

-Je ne donnerai à la police que le début et le verso de la feuille. Ils auront l’aveu de suicide et la signature, rien de plus.

Alicia posa un regard interrogateur en lorgnant le bout de papier restant.

-Je ne veux aucune fuite. Continua Lucas. Tout le monde dira qu’il s’est logé une balle dans le ventre. Ainsi, pas de mauvaise publicité. As tu un briquet sur toi ?
Alicia ouvrit deux tiroirs et lui en tendit un, nacré et plaqué or. Ils regardèrent silencieusement brûler l’histoire qu’eux seuls connaissaient.

Le temps passait vite et Alicia était parvenue à trouver un travail. Chaque jour elle repensait au jour où Mike s’était affalé devant elle, un trou dans le ventre.
Ce jour là elle venait voir son agent. En entrant dans son bureau, elle aperçut immédiatement la bonne affaire sur son visage.

-Alicia, voila une nouvelle demande ! S’exclama-t-il joyeusement. Tu vas devoir compter ton salaire avec des puissances de dix, car il y a pas mal de zéros sur l’addition !

-Encore un tournage à l’étranger, je suppose.

-Tout juste. Ton rôle est celle d’une tueuse sans état d’âme chercher à faire passer un magnat du pétrole de l’autre coté.

-Incroyable ! Ce rôle me convient parfaitement. Sinon tu le nommes comment ce milliardaire ?

-Tout est dans cette enveloppe, pars vite où tu vas louper ton avion.

Elle attrapa l’objet qu’il lui tendait et agita la main. Au moment de sortir, il lui cria :

-Et surtout, éclabousse bien la scène !

Elle ne répondit rien, mais un sourire flotta sur ses lèvres. Dehors le froid était glacial, pourtant ses mains ne tremblaient pas.

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