La poupée de feu

Écrit par Cloé Lecoublet, incipit 2, en 1ère au Lycée André Malraux à Gaillon (27). Publié en l’état.

Elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais pas désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscur qu’était la guerre.
Elle entra dans la petite bâtisse en flamme, du plafond tombaient des braises, crépitantes, voletant dans l’air oppressant, comme des confettis au milieu d’un monde dévasté. Protégeant son enfant dans ses bras, maintenant d’une main tremblante sa petite tête blonde dans son cou, la femme enjamba une petite poutre de bois qui s’était écroulée. Elle entra dans une pièce, petite et modeste mais aux murs joliment décorés de dessins d’enfant et d’étoiles bleues découpées dans du tissu. La chambre de la fillette était sans doute la seule pièce encore épargnée par les flammes dévastatrices, comme protégée par l’innocence de ce lieu. La femme déposa sa petite sur le lit, caressant sa joue humide où coulaient depuis peu des larmes silencieuses. Sur l’étagère, près de la fenêtre, reposait une petite boîte à musique, ornée de motifs dorés, surmontée d’une petite danseuse étoile rose. La mère remonta la clef du jouet et une mélodie douce sortit du boîtier, elle déposa le jouet près de la fillette, comme pour lui faire oublier les bruits inquiétants de l’extérieur.
_Chuut... ne t’inquiète pas, nous allons vite la trouver et nous partirons. Lui dit sa mère, avec douceur.
La petite acquiesça en silence, la mère l’emmitoufla dans un petit plaid qui traînait sur le lit, déposa un baiser sur son front et se mit à chercher activement la poupée dans la chambre, soulevant les coussins sur le lit, cherchant dans un petit coffre à jouet, regardant sur les étagères instables... Mais rien, pas la moindre trace du jouet.
Revenant vers l’enfant, elle la prit de nouveau dans ses bras et sortit de la chambre. Elle balaya du regard la pièce à vivre, de plus en plus dévastée, avalée par les flammes. La maison ne tiendrait plus très longtemps. La petite fille montra alors du doigt ce qui semblait être la cuisine, à peine reconnaissable sous les cendres et les poutres qui s’écroulaient une à une. Sur ce qui était autrefois la table où se réunissait la petite famille pour les repas, se trouvait la poupée, ses cheveux en laine orange étaient noircis par la fumée, mais c’était bien elle que la petite avait reconnue. Alors la mère déposa la fillette près de la porte d’entrée, ne pouvant la prendre avec elle, mais ne pouvant pas non plus la laisser seule dehors, au milieu de l’agitation et des cris, dans cet enfer de feu et de sang.
La mère s’enfonça de nouveau dans la pièce, elle se faufila entre les meubles dévorés par le feu, serrant les dents lorsqu’elle frôla l’un d’eux de son bras droit. Après un effort considérable pour ne pas rebrousser chemin elle attrapa enfin le jouet. Soudain, alors qu’elle venait enfin de mettre la main sur l’objet tant convoité, une autre secousse, plus forte et plus bruyante, fit trembler toute la rue, brisant les fenêtres qui avaient résisté au premier impact. Des morceaux de verre s’écrasèrent contre le sol et les toitures s’affaissèrent bruyamment. Alors, dans un écho et une coordination parfaite, les cris de la mère et de la fille retentirent. L’enfant, affolée, se mit à pleurer de tout son être, elle venait de tomber et de se cogner violemment contre le mur. Elle ne vit alors plus sa mère et se mit à crier encore et encore « Maman ! ».
Un homme entra dans la maison, un vieillard que la petite ne sembla pas reconnaître. Il l’entraina dehors, et la confia aux bras d’une jeune femme. Il entra de nouveau et vit la mère tenter de se relever péniblement. La pauvre femme était en très mauvaise posture, elle boitait, blessée à la hanche, mais aussi au bras, ouverte au front et brûlée à divers endroits. L’homme, l’encouragea à venir, la rassura, lui expliquant que sa fille allait bien. Alors dans un effort suprême, elle se releva et marcha jusqu’à la porte. Elle vit, là, sa fillette dans les bras de cette femme qu’elle croisait autrefois tous les jours en se contentant d’un simple « bonjour ». Cette quasi-inconnue tenait l’être qui lui était le plus cher au monde dans ses bras. Elle tenait fermement la tête de l’enfant contre sa poitrine, l’empêchant de regarder l’horreur du spectacle qui se déroulait juste à côté d’elle, voulant préserver ses yeux innocents d’une telle réalité.
La mère embrassa la petite tête blonde, lui chuchota quelques mots à l’oreille, et lui rendit la poupée. L’enfant pleurait, encore et encore, ses yeux étaient intarissables, mais elle vit tout de même une dernière fois le visage de sa mère.
_Allez-vous-en, protégez-la, je vous en prie...
La mère pleurait, mais ce n’était pas les mêmes larmes que celles des quelques survivants autour d’elle, c’était des larmes de joie et de soulagement. Sa fille était vivante, et c’était tout ce qui lui importait. Une nouvelle détonation se fit entendre, une nouvelle étoile filante déchira le ciel. Et les deux inconnus s’en allèrent avec l’enfant. La mère les regarda partir, entendant les pleurs de sa fille, ces pleurs qui lui montraient qu’elle allait bien. Alors, elle s’assit au sol, devant la porte, regardant l’agitation de cette rue qu’elle connaissait si bien. Verdun mourait à petit feu, et elle mourait avec elle. La dernière explosion retentit, mais elle n’en vit pas les dégâts, son regard s’était voilé, son ouïe ne lui faisait plus entendre que l’écho des pleurs, elle ne sentait plus que le liquide rouge qui coulait sur son front ainsi que le médaillon dans lequel se trouvait une petite photo de ses jours heureux, qu’elle tenait fermement dans ses mains. Puis plus rien.

La jeune fille sentit une main sur son épaule et revint à la réalité, effaçant ces quelques images de guerre, et ce souvenir douloureux. Elle se retourna et vit le visage de la femme qui l’avait sauvée autrefois. Elle lui sourit avant de regarder ses doigts humides. - Si tu continue, elle sera si propre que ce ne sera plus une poupée mais un miroir tu sais, lui dit la femme en répondant à son sourire.
La jeune fille tourna le robinet mit à disposition pour remplir les arrosoirs et prendre soin des fleurs. La poupée aux cheveux roux était toute propre, et toute mouillée. La jeune fille essora ses cheveux en laine, doucement, et marcha dans l’allée jusqu’à la tombe qu’elle venait voir chaque semaine. Elle s’agenouilla devant le rectangle de marbre et regarda les deux visages dans le cadre à photo. Il n’y avait qu’une tombe mais bien deux visages, ceux d’un couple souriant. Certes ses deux parents ne reposaient pas ici, mais elle avait la chance d’avoir un lieu où se recueillir et penser à eux. La fillette avait bien grandi, la guerre était finie depuis plusieurs années mais le souvenir était toujours là, bien présent. Elle ne venait pas pour pleurer, elle avait déjà fait couler assez de larmes selon elle. Elle venait chaque semaine les saluer et penser à eux, et à ses souvenirs d’enfant. La poupée contre son coeur, elle chuchota quelques mots puis déposa le jouet sur la tombe. Elle se releva, regarda encore une fois les visages radieux de ses parents dans le cadre, et leur sourit pour leur dire au revoir. Puis elle quitta le cimetière, laissant là, sur cette tombe, comme elle le faisait chaque fois, le seul témoin de son enfance, la messagère conduisant ses paroles attentionnées dans l’autre monde, la poupée du feu.

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