La vie sauvage

Ecrit par BRETON Anaëlle (1ère, Lycée Saint-Exupéry de Saint-Raphaël)

La vie sauvage

« L’homme est un loup pour l’homme » - Hobbes

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face et s’éloigna en s’efforçant de ne pas courir.

Mais quelque chose l’avait captivée dans ce regard pourtant si bestial et effrayant. C’était sûrement pour cela qu’elle avait pris peur. Elle n’avait pas eu peur de cet homme, de ce géant immense et imposant. Elle avait fui son regard. Son regard. La lueur dans ses yeux d’animal, cette lueur méfiante et pourtant assoiffée. Elle s’arrêta, chamboulée. Allait-il partir ? Etait-il parti ? Et s’il ne partait jamais ? Les fines chaînes autour de son poignet droit cliquetèrent : sa main tremblait. Elle releva la tête et se retourna, ayant une poussée d’adrénaline : elle devait savoir.
Il avait disparu.

***

Lola marchait calmement dans la rue, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, une chanson d’Adèle retentissant dans ses tympans. Elle s’arrêta devant un kiosque en regardant les journaux. Elle choisit son traditionnel journal de la région et sortit son porte-monnaie. Lorsque le vendeur lui tendit la main pour prendre ses pièces, son bras eut un soubresaut et celles-ci roulèrent sur le sol. L’homme se pencha pour les ramasser et Lola regarda avec stupeur la main d’ours qu’il lui avait tendu, attraper les petites rondelles dorées. Lorsqu’il se releva, il lui lança un regard amusé mais la jeune fille ne le regarda pas dans les yeux. Elle prit le journal, le bras raide et s’éloigna sans un mot.
Une fois au bureau, Lola sortit ses feutres, son bloc-notes et sa règle. Son matériel habituel la rassurait. Au bout d’une trentaine de minutes, elle avait oublié l’épisode. Marie, elle aussi stagiaire et fervente amie s’approcha d’elle en lui tendant un café :

  • Salut toi ! Quoi de neuf ?
  • Oh rien de spécial, je… je suis un peu fatiguée et toi ? dit-elle par habitude pour excuser son mensonge.
  • Oh rien, à part que je viens de voir la patronne : une vraie vipère celle-là ! Je suis sûre que dans une autre vie elle devait s’amuser à torturer des chiots dans sa cave…, dit-elle avec un éclair de malice dans les yeux.
  • Pourquoi pas dans cette vie-là, répondit Lola avec complicité.
    Soudain Lola se sentit mal à l’aise. Elle s’excusa et se rendit aux toilettes de l’entreprise pour se rafraîchir le visage. Elle se regarda quelques minutes dans le miroir. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez elle ? D’abord, les yeux de loup du géant, puis l’énorme patte d’ours du vendeur ! Avait-elle des hallucinations ? Elle avait l’impression d’être dans un mauvais rêve. Vous connaissez sans doute ce sentiment lorsque vous apprenez un nouveau mot et, alors que jusqu’ici vous aviez l’impression de ne jamais l’avoir entendu de toute votre vie, vous le retrouvez un peu partout où vous allez et, croyant tout d’abord à une incroyable coïncidence, vous comprenez que vous étiez dans une sorte d’ignorance qui vous rendait alors aveugle et sourd. Ce n’est qu’un mot vous me direz, quelle importance ? Et vous avez probablement raison. Mais Lola semblait vivre à présent dans une jungle où tous les gens autour d’elle prenaient des traits grossiers et surréalistes. Son flot de pensée fut interrompu lorsque quelqu’un entra, visiblement au téléphone. Lola fit semblant de se laver les mains, pour cacher son élan de désespoir à la nouvelle venue. Elle s’apprêtait à sortir lorsque la conversation téléphonique attira son attention :
  • … elle me regarde alors avec ses yeux de chien battu et je lui explique qu’elle ne peut logiquement pas avoir de téléphone portable à son âge. Marc me reproche d’être une mère poule mais enfin je pense avoir un peu de bon sens quand je dis que ma fille de onze ans n’a pas besoin du dernier Iphone ! Je te jure ! Parfois j’ai l’impression d’être la seule à être raisonnable dans cette maison. Et puis Marc peut bien me faire des reproches c’est le dernier des paresseux lorsqu’il s’agit d’insuffler un peu d’éducation à notre fille… Excuse-moi une seconde ne quitte pas. Je peux faire quelque chose pour vous mademoiselle ?
    Lola se rendit compte qu’elle fixait d’un air étrange la femme depuis le début de sa conversation. Elle aurait très bien pu avoir un filet de bave qui pendait de sa bouche, la situation aurait été tout aussi gênante.
  • Non pardonnez-moi, j’étais perdue dans mes pensées, dit-elle précipitamment en sortant.

***

Lola mâchouillait sa salade cartonnée de la cafétéria tout en observant de façon presque obsédée la table d’en face. Sa première réaction avait été de fuir les regards et les allusions qui l’entouraient. Mais à présent, elle éprouvait une vive curiosité à se complaire dans son délire et à le pousser plus loin encore. Les employés de la table d’en face, qui discutaient joyeusement en sirotant des thés glacés ou autres boissons fraiches, ne se doutaient probablement pas que la jeune stagiaire intrigante à l’allure un peu dérangée était en train de les associer à des animaux et à imaginer une pièce surprenante. Imaginer, ne semble soit dit en passant, pas le mot proprement adéquat. La femme blonde la plus âgée arborait un air pincé et amer comme l’orgueil l’offre si bien. Les autres employés autour de la table semblaient en sa présence faire attention à leurs propos. Une autre femme, rayonnante de jeunesse et de vitalité ne semblait pas s’en préoccuper. Elle riait aux éclats, dévoilant ostensiblement ses dents blanches et s’adonnait à des plaisanteries grivoises. Une nouvelle venue probablement, elle ne craignait pas son aînée. Une petite lapine inconsciente, semblait-il. Lola se mit à l’imaginer avec des oreilles roses courant partout dans la pièce en chantant une chanson frivole et elle rigola. Si cette jeune femme était une lapine alors l’autre était un aigle. Un aigle majestueux, vaniteux et effrayant. L’homme à sa droite avait les yeux plein de douceur. Il avait de ces yeux, qui vous donnent l’envie de connaître la personne, des yeux de confiance et de bonté. Lola le connaissait, il était plus ou moins son ami. Cet homme elle le connaissait bien, c’était Julien, le gentil et bon Julien… qui se faisait malheureusement piétiner par les autres. Julien était sans doute un chien… Oh cela rime ! Les yeux de Lola s’illuminèrent d’une joie fugace suivi d’une claque mentale à elle-même. Soudain une question s’imposa à son esprit : qu’était-elle alors ? Si la blonde était un aigle, la jeune femme une lapine et Julien un chien…qu’était-elle ? Lola se leva. Ce jeu ne l’amusait plus.
Lola avait éprouvé de la frayeur, de la fascination, du déni et de l’amusement face au chamboulement qu’avait provoqué la vue de l’inconnu. A présent, elle était dans une intense confusion. Son comportement précédent la choquait et elle avait l’impression de perdre la raison. Elle se rendait bien compte que ces allures bestiales qu’elle voyait tout autour d’elle ne venaient que de son esprit perturbé. Elle était sans aucun doute confuse à cause de la peur causée par l’apparition du géant. C’était cela. Elle devait être en état de choc. Après tout, quelqu’un en état de choc perd un peu la boule pendant quelque temps et… on ne lui en veut pas si ? Lola laissa un mot sur son bureau expliquant qu’elle prenait le reste de sa journée pour raisons familiales et elle sortit du bâtiment.

***

L’air frais lui faisait du bien. Elle se balada longuement dans les rues du quartier touristique de la ville où se mélangeaient odeurs de barbe à papa, de tabac fraichement roulé et fumé par des adolescents, de bouquets de fleurs aux pétales remués par la brise, de produit détergent pour les vitres et d’effluves de restaurants. Le quartier était bruyant : elle entendait le rugissement des motos, le crissement d’un volet roulant qui se lève, semblable à un rire d’hyène, les pas lourds des troupeaux de piétons sur le trottoir… Elle s’assit sur un banc. Lola avait l’impression d’être dans un monde parallèle. La façon dont la rupture de sa routine l’avait perturbée jusqu’au plus profond de son être lui semblait surréaliste. Elle regarda autour d’elle et décida d’accorder de l’importance aux petits détails de la rue.
Un confetti en forme de cœur était en train de dégringoler les étages du ciel pour finalement arriver sur le sol pavé. Elle vit un pigeon s’envoler à l’approche d’un groupe d’enfants hurlant tels une horde de lionceaux. Le lampadaire à côté d’elle était couvert d’affiches et d’autocollants. L’un d’entre eux prévenait des dangers de la manipulation et de la domination des Illuminatis. Lola sourit. Le suivant faisait la promotion d’une pièce de théâtre amateur. Deux autres attirèrent son attention, l’un était exaspérant et l’autre, percutant. Le premier disait : « A bas la société de consommation ! Arrêtons d’être des moutons !!! ». Avouez-le. Vous vous êtes dit : ça rime ! Non ? Vraiment ? Eh bien c’est dommage. Vous ne connaîtrez pas cette joie fugace et complètement irrationnelle alors.
Où en étais-je ? Ah oui les moutons. Cela en deviendrait presque ironique n’est-ce pas ? Enfin bref : Lola avait vu beaucoup de choses sur ce lampadaire, même plus qu’elle n’en aurait voulu à vrai dire. J’oublie quelque chose ? Ah oui, le deuxième, le concis, le court, l’authentique : « j’existe ». Une formule plutôt simple et sans grand intérêt. Après tout elle n’est formée que d’un pronom personnel raccourci et d’un verbe aux sonorités presque impossibles à reproduire par un enfant ou ceux pourvus d’un cheveu sur la langue. Mais lorsque vous êtes dans un désespoir étrange, dans une période de remise en question et d’interrogations existentielles, cette formule, aussi simple qu’elle puisse être, peut alors avoir une résonnance incroyablement puissante et inexpliquée. Ces mots, étudiés sous tous les sens par Lola lui donna une sensation étrange dans le ventre. Elle existait, c’était vrai. Ce n’était pas la première fois que Lola se posait des questions sur la condition et l’existence humaine, elle avait suivi des cours de philosophie au lycée après tout, mais… c’était la première fois qu’elle recevait ces questions dans la figure avec une telle violence. Elle regarda autour d’elle et s’avoua une chose : nous sommes tous des animaux. Des animaux bien singuliers tout de même, portant des couches de tissu par pudeur, se coiffant et se maquillant, jouant de la musique avec des instruments, ayant des conversations mondaines ou intellectuelles, mais… des animaux tout de même. La formule « cela est inhumain » pour parler de quelque chose de monstrueux est d’ailleurs assez paradoxale. Lancez dans une conversation le sujet du génocide arménien ou du massacre du Rwanda et on vous regardera avec sérieux en vous disant que c’était une période de violence inhumaine. Bien au contraire aurais-je envie de vous dire. L’animal tue-t-il ses confrères pour d’autres raisons que sa survie ou la protection de son territoire vital ? Seul l’humain fait la guerre pour des raisons bien incongrues. Je ne vous apprends rien bien sûr. Mais je vous énonce tout cela pour vous expliquer l’état d’esprit de Lola à ce moment précis, sur le banc vert mystérieusement placé à côté de ce lampadaire. La jeune femme s’affaissa sur les lattes défraichies et elle tourna son regard vers le spectacle de la rue qui s’offrait devant elle.

***
Lola ne rentra chez elle que quelques heures plus tard, alors que le ciel s’alourdissait et s’assombrissait. La pénombre ambiante fut vite remplacée par la lumière vive des lampadaires orange, et la faune changea légèrement, délaissant les enfants rieurs et les passants faisant leur marché pour laisser place aux étudiants se dirigeant vers les bars ou encore les travailleurs éreintés rentrant chez eux. La jeune femme semblait être de la même humeur que les nuages : sombre et triste. Lola décida qu’elle ne voulait pas cuisiner ce soir-là alors elle s’assit à la terrasse d’une brasserie pour se faire plaisir et commander un bon repas. Le serveur, un svelte et grand brun, lui apporta la carte sans manières, tel un ours mal léché. Au bout de plusieurs minutes, il lui apporta sans grand entrain une carafe d’eau et du pain à l’huile d’olive, qu’elle se mit à grignoter doucement en attendant son plat. Son regard se perdit longuement sur la rue agitée. Soudain, ses pupilles furent attirées par un visage lui semblant familier. Il lui fallut quelques secondes afin de chercher ce qui interpellait sa mémoire et un éclair de nervosité passa dans ses yeux bruns lorsqu’elle le reconnut soudain : le géant. Il portait un pull défraichi et un pantalon dont l’usure se manifestait sur les genoux. Son allure gigantesque et imposante ne semblait alerter personne, presque comme s’il était totalement invisible. Il s’assit sur une couverture rapiécée au bord des immeubles et plongea sa main dans une fourrure épaisse. Etait-ce un loup sur le bord de la route ?! Non sûrement pas, réalisa-t-elle. C’était un gros chien. Il semblait presque aussi imposant que son maître. Un jeune homme qui passait par là donna au géant un morceau de sa brioche. Lola lut sur ses lèvres des remerciements puis, alors qu’elle s’attendait à le voir manger la viennoiserie, il la rompit en deux, mis l’une des moitiés de côté et donna l’autre à son chien qui lécha ses doigts pour en savourer chaque miette.
Toute l’anxiété et la peur que lui avait infligé la vue du géant s’écroulèrent comme un château de cartes alors qu’elle le vit : cet homme. Elle, qui l’avait imaginé comme une figure sauvage et hostile, le voyait à présent dans sa plus grande vulnérabilité et observait avec étonnement l’amour inconditionnel qu’il portait à son compagnon de rue. Elle comprenait à présent à quel point son jugement avait été abrupt. Lola réalisa l’ampleur de la vision fataliste qu’elle avait eue et la quantité de raccourcis qu’elle avait pris vis-à-vis des personnes autour d’elle. Peut-être avait-elle tort ? Peut-être n’étaient-ils pas simplement des animaux destinés à être rangés dans des cases déterminées. En somme qu’est-ce qui les définissait, elle, le géant, ou encore le vendeur de journaux ? Leurs gènes ? Leur caractère ? Leurs goûts ? Ou alors les évènements et choix qui ont façonné leur vie ? Qu’était-il arrivé au géant ? Peut-être n’avait-il pas assez travaillé, ou alors par un sombre concours de circonstances avait-il tout perdu innocemment ? Elle sentit une pointe de honte, mais aussi de soulagement. Le poids qui semblait écraser ses épaules avec toujours plus de véhémence au fil des heures se mit à s’alléger. A quoi bon tenter de percer le mystère de la condition humaine alors qu’elle peut tout simplement vivre, et croquer l’existence à pleines dents ! Pourquoi s’imposer des limites à elle-même, alors qu’il lui suffit juste d’être une humaine, certes animal parmi tant d’autres, mais pourtant si unique et complexe.

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