Le Pourcentage

Écrit par BEAULIEU Salomé (Term, Lycée Lycée Douanier Rousseau), sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir.

Maturité 1 %
T’écrire va m’aider, j’en suis sûr. Tu sais, avoir peur c’est quelque chose de normal, mais je ne sais pas si avoir peur d’eux ça l’est. Lundi, ma grand-mère est morte. Je crois que c’est mauvais pour moi. Les questions que j’aurais voulu lui poser restent logées dans un coin de ma tête et je sais qu’elles peuvent surgir à tout instant. Mes parents, eux, je ne les crois plus. Je ne peux pas me fier à eux, ils ne sont pas intelligents. Je dis ça parce que moi je le suis, c’est pour ça que je sais qu’il faut que je mûrisse. Ils ne m’ont rien apporté, c’est moi qui ai construit mon parcours, mes études, la vie que je mène aujourd’hui. Eux, ils n’ont fait que poser des obstacles sur mon chemin. Bien sûr, ils n’en étaient pas conscients, mais aujourd’hui, je ne peux plus les écouter. A l’enterrement de ma grand-mère, j’ai revu ma cousine, ma foutue cousine. Elle s’est approchée de moi discrètement et m’a susurré à l’oreille :
« La seule personne qui savait pour nous est maintenant dans une tombe. N’est-ce pas merveilleux ? »
Je me suis cassé avec un doigt d’honneur en guise de réponse. Tout ce que j’ai voulu lui dire n’est jamais sorti, et c’est un problème que j’ai avec beaucoup de personnes. Dire ce que je ressens, exprimer ma colère, ma tristesse, mes inquiétudes, et, surtout, mes peurs, je bloque, je fuis, je fais le lâche. C’est dingue d’être aussi conscient de sa personne, pouvoir te l’écrire alors que je ne sais même pas si je peux te faire confiance, mais pâlir quand il s’agit de le dire.

Maturité 12 %
J’avance. Hier, comme je le fais souvent, je suis allé à la médiapole acheter des DVDs. Un des nouveaux employés était noir. D’habitude, je n’aurais pas pris la peine de chercher un film. Je me suis assis sur un fauteuil, et je l’ai observé. Je l’ai scruté comme un voyeur, je l’ai regardé en long et en large comme s’il était dans une cage de zoo, j’ai passé en détails ses cheveux, ses yeux, son nez, sa bouche, l’articulation de sa mâchoire, sa nuque droite et solide, je te l’écris car il faut que je m’en souvienne, il avait le même gilet que les autres employés, bleu, avec son prénom sur une étiquette : Robert. Robert, employé à la médiapole, noir, comme le chocolat qui fond quand on fait un gâteau, comme la boue sur les bottes en automne, comme la couleur qui nous fait peur. Blanc, c’est propre, vierge, sain. Noir c’est effrayant. Pourtant, hier, j’ai fait une chose que je n’avais jamais faite, je suis resté dans la même pièce que cet homme. Je l’ai accepté.

Maturité 26 %
Je m’appelle Jonas, j’ai vingt-six ans, et depuis toujours, j’ai peur des noirs. D’ailleurs pourquoi les « noirs » ? Je n’ai jamais entendu quelqu’un me décrire une personne en indiquant qu’elle est blanche. « Mais si ! Je suis sûre que tu vois qui c’est, elle est blonde, les yeux bleus, un sourire un peu craquant, et elle a un beau cul. » Oui, c’est plutôt comme ça. Mon père est comme ça. Il parle toujours des femmes comme des objets sexuels, comme quelque chose qu’on prend et qu’on jette. Le pire dans tout ça, c’est que ma mère en rigole. Nous sommes samedi, c’est le début du week-end, et, pour progresser, j’ai décidé d’effectuer une performance très étrange. J’ai emprunté vingt-deux films à la bibliothèque, c’est-à-dire une quarantaine d’heures de visionnage, où, dans chaque casting, un des personnages principaux est noir. Sur ce, à lundi, mon week-end risque d’être chargé.

Maturité 35 %
Je suis perturbé. Autrefois, j’aurais eu un goût amer à la bouche, une envie soudaine de me laver, de me désinfecter. Maintenant, je suis apaisé. Un des vingt-deux films m’a chamboulé. Le titre c’est « Ramata et ses loups ». C’est l’histoire d’une jeune femme noire et de ses histoires d’amour, de son histoire à elle, et je l’ai trouvé belle. Je m’en suis voulu pendant un petit moment, et puis je me suis dit « et alors ? » Et alors ? Qu’est-ce qui va changer ma vie si j’accepte de dire qu’elle était belle ? Dieu va me punir ? Soyons raisonnables et ne l’insultons pas, mais il n’a rien à voir là-dedans, excusez-moi. J’avance, tu sais. Je sais aussi qu’il faut que j’aille rendre visite à mes parents, j’aurai des choses à leur dire. J’ai d’ailleurs reçu un coup de fil d’un de mes oncles qui m’annonçait un repas de famille dimanche prochain. Un repas de famille… Je déteste ça.

Maturité 35 %
Je n’ai pas vraiment avancé, dimanche. J’ai même failli régresser. Un débat s’est installé autour de moi, mes oncles, tantes, parents, tous me criaient à la figure, disant que je ne pouvais dire de telles sottises, les noirs ne sont pas comme nous, on ne devrait pas avoir à emprunter le même chemin. Tu le crois ? Je suis entourée des personnes les plus malsaines de l’univers. Les personnes les plus intelligentes, elles, savent très bien qu’on ne fait pas la différence. Mais, peut-être qu’il ne s’agit finalement pas d’intelligence, seulement de bon sens. Ma cousine Carole a encore frappé. Quelques minutes aux toilettes et elle jetait l’appât.
« Mon petit Jonas, tu dois être bien contrarié après toute cette agitation… Mais, moi, je peux te réconforter, tu sais. »
Elle faisait glisser sa main jusqu’à mon entrejambe, la bouche en cœur, les yeux pétillants. Cette fois-ci, je ne l’ai pas insulté, je ne suis même pas parti. Cette fois-ci, je me suis laissé faire. Je n’ai pas d’excuses, mais je suis un homme, et je suis un homme qui tient d’un père pervers, d’une mère qui n’explique pas que l’inceste est illégal et malsain, d’une famille qui n’aime pas les noirs.

Maturité 78 %
Mon avion part tout à l’heure. Direction l’Afrique. Là bas au moins je ne pourrai pas me défiler puisque la plupart des habitants sont noirs. Alors oui, j’emprunte sûrement le chemin de la facilité, mais je suis persuadé que l’Afrique est un déclencheur. J’ai toujours été quelqu’un qui ne se bouge pas, qui n’aime pas les démarches, les voyages, j’ai toujours préféré mon quotidien et mon canapé. Mais, apparemment, quand je décide de changer, c’est radical. C’est pourquoi, dans exactement une heure et trente-deux minutes, je pars en virée sur un coup de tête, parce qu’il le fallait. L’argent ne tombe pas du ciel ? Je m’en fous. Est-ce que tu le comprends ça, que maintenant, je m’en fous ? Je vais changer, mon pote. Je vais tellement changer que même ma propre mère ne me reconnaîtra pas, que des filles autres que ma cousine viendront me parler, que même ma putain de vie sera déboussolée !

Maturité 99 %
L’avion qui partait pour l’Afrique était lui même d’une compagnie africaine, donc, quand je suis monté à bord, il était rempli d’africains, tu imagines. Tu m’imagines ? Moi, à l’entrée d’un avion rempli de personnes toutes aussi noires les unes que les autres… J’ai senti mon cœur battre un peu plus vite. Quelques passagers m’ont souri, des enfants jouaient, des femmes riaient, et mon angoisse a aussitôt disparu. J’étais donc serein. Je n’ai pas osé leur adresser la parole, mais j’étais serein. Sur terre, j’ai enfin pu rencontrer ce pays intriguant. Le Burkina Faso… J’ai d’abord entendu. Les mobylettes, les klaxons, les voix enthousiastes de marchands de fruits, la musique, les rires d’enfants, le bruit. Cette terre était pleine de bruit. Mais c’était un bruit rose, rouge et vert, pas comme le bruit gris des métropoles françaises, de Paris ou d’Orléans. Rien qu’à l’oreille, on pouvait deviner que tout était convivial, agréable. Quand je suis descendu de mon avion, je ne regrettais rien. Ou seulement peut-être le fait de ne pas avoir emmené ma famille ici, pour qu’ils comprennent. J’ai ouvert les yeux, impatient. Toute cette vie que je ne connaissais pas était pleine de couleurs, de rouge, de jaune, les habits des africains brillaient sous le soleil, et leur peau aussi. Ils étaient beaux. J’ai marché pendant des heures pour observer la ville qui m’accueillait. Quand la nuit est tombée, on entendait encore la musique résonner, et j’imaginais Ramata, l’héroïne du film, danser dans la rue. Quand je suis arrivé à mon hôtel, j’ai enfin dû adresser la parole a un noir.
J’ai balbutié :
« Bonjour monsieur… J’ai, euh, mardi matin, ah non, ce n’est peut-être pas les mêmes jours que nous, enfin, pardon, excusez-moi, j’ai réservé une chambre pour la semaine... »
Tout rouge, je bredouillais, j’en avais honte, c’était ridicule. Il me souriait, j’en était gêné. Il m’a doucement pris la main, que je crispais sans me contrôler, et m’a répondu :
« Je suis désolé monsieur, je ferme mon hôtel. Ici, il y a des problèmes de plomberie, des fuites d’eau, vous comprenez ? J’ai un grand-oncle qui peut vous héberger, je peux vous y emmener si vous voulez. »
J’ai acquiescé, je lui faisais confiance, son geste m’avait finalement apaisé. Nous avons roulé en mobylette pendant longtemps, sur des chemins de terre, et un nouveau paysage nous accompagnait. Des champs de toutes les couleurs, la brousse, la savane, je ne saurais comment l’appeler, mais c’était magnifique. Nous sommes arrivés dans un petit village et le propriétaire de l’hôtel m’a emmené dans une petite maison, où son grand-oncle Paki m’a accueilli avec toute sa famille, ses enfants et ses petits enfants. Tous me dévisageaient, aussi curieux que je l’étais, mais Paki les éloigna doucement de moi. Il me proposa un repas, et une paillasse sur laquelle je pouvais dormir, et, encore perturbé par cette journée, je suis resté éveillé, incapable de m’endormir. J’essaye encore. Voilà, cher journal, ce soir, je me sens mûr, plein de bon sens, de réponses. Je m’étais toujours dit que les noirs représentaient l’Afrique, mais je me suis bien trompé. Ici, ce n’est pas une différence de couleur, mais une différence de culture. Je suis certain que Robert, l’employé de la médiapole, aurait autant perdu ses repères que moi. Je confondais tout concernant les couleurs de peau, les cultures et les origines. J’en veux tellement à mes origines à moi de m’avoir appris le racisme et l’égoïsme. J’espère que tu es fier de moi, je te suis tellement reconnaissant de m’avoir aidé, de m’avoir accepté, moi qui devait te paraître sale et effrayant, merci.

Pourcentage inexistant
Mais les blancs ne sont pas les seuls à ne pas accepter la différence. Et je l’ai vite compris dans l’avion qui me ramenait en France, quand un homme noir s’est assis tout devant et m’a traité de sale blanc.

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