Le choix d’une vie

Écrit par Rachel Mauro, incipit 1, en 4e au Collège Sévigné Saint-Louis à Issoire (63). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche il tient un revolver. Doucement, il lève l’arme au niveau de son visage, ferme l’œil droit et vise sa cible : ce long cortège qui s’avance lentement vers lui. Il n’hésite plus au moment de tirer. Le souvenir de sa famille massacrée lui revient en mémoire, et son cœur déchiré, brûlé, anéanti, réclame vengeance.
La balle part d’elle-même à une vitesse surprenante et fend l’air froid en un simple sifflement. Elle ne ricoche pas contre la vitre teintée de l’imposante limousine, comme aurait pu l’espérer un instant le jeune tireur, mais la traverse avec violence. Gavrilo sent son cœur le lâcher à l’instant où du sang est projeté à travers le carreau brisé. La tête lui tourne mais il ne peut se permettre de chanceler. Il l’a fait. Le meurtre était prévu depuis des mois. La première tentative d’assassinat, environ deux cent mètres auparavant, a visiblement échoué, puisque Gavrilo a pu tirer. Ses compagnons de la Main noire et lui-même attendent depuis longtemps l’opportunité d’éliminer l’archiduc et prétendant au trône François-Ferdinand. Plusieurs des membres devaient tirer deux coups de revolver, ni plus, ni moins. Seul le jeune serbe, le plus jeune tireur, a réussi.
Gavrilo n’éprouve cependant aucune fierté vis-à-vis de son acte, qu’il juge lâche. Comme pour se soulager la conscience, les mains tremblantes, le regard brouillé de larmes de honte, de tristesse, il lâche sa première grenade, puis la seconde. Il disparaît ensuite, les épaules secouées d’une toux silencieuse, la tête basse, les yeux dans le vague, il disparaît au milieu des cris et de la brume, au milieu de la poussière, il s’évanouit dans la nature, tel un fantôme, au milieu du chaos.
Le fouet claque sur mes épaules maigres et nues. Une première fois. Puis une seconde. Autant de fois qu’il faut pour faire apparaître mes os, sous une peau translucide, os minces qui peinent à me porter après tant de mois d’enfermement. Les conditions de détention sont ignobles. Surtout pour un malade, un tuberculeux, comme moi. Un verre d’eau et un simple morceau de pain rassis constituent mes repas quotidiens. Je l’ai mérité. C’est ce qu’eux, mes bourreaux, mes gardiens, me soutiennent. Est-ce qu’on mérite de souffrir ? Non. Est-ce qu’on mérite de mourir ? Non. Et pourtant, j’ai moi-même tué, il y a des années de cela.
Des gens courent en tous sens. Certains crient, d’autres pleurent, d’autres encore, bien plus nombreux, paraissent totalement déboussolés. C’est la débandade. On va chercher un médecin, un infirmier, on apporte une civière, on évacue les personnes trop sensibles qui ne résistent pas à la vue d’un mort. Puis les corps, vivants peut-être, inanimés sans doute, sont extraits de l’imposante limousine, voiture qui abritait l’archiduc, sa femme et leurs trois enfants avant l’attentat. La dame est la première occupante évacuée. Elle baigne dans une mare de sang ; ses grands yeux bleus reflètent une peur immense. Puis son mari est extrait. Un trou large d’environ deux centimètres de diamètre lui perce la tête de part et d’autre. Du sang s’échappe de son oreille gauche, de son nez et de sa bouche. Il s’égoutte sur son épaule, comme si chaque goutte égrenait les secondes qu’il lui reste avant de mourir définitivement. Partir loin de sa famille, donner raison à ses meurtriers, au plus jeune d’entre eux, un jeune garçon au destin brisé, à l’avenir scellé.
Le bruit du fouet claque encore à mes oreilles, bien que l’homme chargé de ma torture se soit éloigné depuis plusieurs minutes. Jamais auparavant on ne m’avait lacéré les épaules, le dos et les jambes d’une telle manière. A croire que ces hommes sont des animaux. Des bêtes sauvages, destinées à frapper leur proie, indéfiniment, sans lui laisser aucun répit. La prison. Voilà le lieu où je suis condamné à vivre le restant de mes jours. Avec des geôliers inhumains, des compagnons pires encore, des remords plein le cœur et plein la tête. Car, malgré les doutes qui peuvent vous assaillir, même le pire des tueurs a un cœur.
François-Ferdinand est mort, sans aucun doute. Il perd tellement de sang qu’il est improbable qu’il vive toujours. Mais les ambulanciers, les médecins appelés d’urgence font tout leur possible pour tenter de ranimer l’homme. Son cœur ne bat plus depuis plusieurs minutes tandis que celui de son assassin palpite à tout rompre dans sa frêle poitrine. Les soins prodigués restent vains. Mais le plus étonnant, malgré l’incessante activité autour des corps des deux victimes, est que personne n’a remarqué un morceau de la moustache de l’archiduc se soulever très légèrement de sa peau. Absolument personne, pas même le jeune Princip qui s’est rapproché de son forfait. Les trois enfants, eux, sont assis à l’écart avec une femme d’une soixantaine d’années qui leur parle doucement. Mais les pauvres orphelins sont inconsolables ; la fille aînée, la jeune Sophie, sanglote bruyamment, la tête posée sur le sol. Gavrilo la prend en pitié, en dépit de son âme criminelle.
Un cri de douleur et de surprise m’échappe. Je repose mon pied droit sur le sol en terre battue de ma cellule, où s’étale déjà une tache brunâtre. Une plaque métallique très fine d’une dizaine de centimètres est restée coincée dans mon membre inférieur. Je la retire de la plaie profonde et purpurine. Je verse un demi-verre d’eau dessus pour la nettoyer, sachant pertinemment qu’aucun des gardiens ne voudra la panser. Et je me prépare intérieurement à affronter de nouveau la séance de torture qui m’attend. Un geôlier ouvre justement la porte de ma cellule, m’empoigne par le bras et me conduit vers une petite salle sombre que je connais désormais. On m’assoit brutalement sur une chaise en métal, on enroule autour de mes poignets des cordes de fer et l’un des hommes présents envoie une première décharge électrique. Je sursaute presque par habitude, tant la douleur finit par devenir une amie, une compagne de chaque instant. Ils s’amusent à m’électriser, les bourreaux, ils rient bestialement. Ils ne connaissent pas la douleur. Ils ne peuvent pas ressentir, à chaque instant, le poids sur leurs épaules d’un geste que l’on regrette, un simple geste, un appui sur une gâchette, ce que cet acte peut laisser comme traces. Des traces au marqueur noir sur une peau pâle. Des traces indélébiles.
Gavrilo Princip hésite à rentrer dans sa petite chambre d’étudiant, qu’il partage avec ses deux camarades préparés à tuer François-Ferdinand. Soudain, il les voit qui s’avancent vers lui, une expression de respect peinte sur leurs visages crispés. L’un deux, le plus grand, un brun aux yeux noirs et perçants, lui tapote l’épaule. Il le complimente largement plus que son ami estime ne l’avoir mérité. L’autre, plus réservé, lui adresse un simple sourire de contentement. Princip est brusquement repris d’une quinte de toux si forte qu’elle le projette au sol comme la déflagration d’une bombe. Du sang s’écoule de sa bouche. Il l’essuie d’un revers de bras puis se relève sous les regards étonnés des passants. Son regard est sombre et son visage, fermé. Il a peur. C’est la première fois qu’il ressent ce sentiment ; et il ne peut le supporter. Gavrilo, malgré son jeune âge ; dix-neuf ans à peine, s’est toujours montré fort et courageux, sans laisser ses sentiments apparents. C’est ce qui lui a permis d’affronter la mort de ses parents, tués par les représentants du gouvernement austro-hongrois six ans auparavant. Il voulait se venger. De quelle façon, il l’ignorait. Il s’était juste promis qu’il aurait sa vengeance.
Le directeur - un personnage d‘une telle cruauté qu’il peut difficilement être considéré comme humain - me jette comme une vulgaire poupée de chiffon dans ma minuscule cellule glacée. Il me bâillonne et m’attache les mains à la grille de la porte. Ce faisant, il remplit un seau d’eau gelée et m’en renverse la moitié dessus. Mon corps frigorifié ne tarde pas à ruisseler, on dirait une serpillère vivante. Il va garder le reste pour le moment où je serai entièrement sec. Il continue à me torturer. Peut-être sans même savoir ce que je fais ici.
Le tueur serbe s’apprête à rentrer chez lui – dans la misérable chambre qu’il loue. Ses compagnons ont disparu, le laissant seul, soudainement désemparé, perdu au milieu de la foule. Les corps des deux victimes ont été emportés par des médecins, les riverains commencent à rentrer chez eux, les enfants de l’ex famille impériale ont également été emmenés par quelque âme charitable. Gavrilo, à nouveau saisi de toux, s’assied un instant sur un banc public pour reprendre son souffle. Des personnes le regardent d’un air suspicieux, et le tireur s’effraie à imaginer des hypothèses improbables – et s’ils étaient informés de toute leur manœuvre ? Il se remet lentement à marcher, et ses pas le portent loin, plus qu’ils ne l’auraient dû. Mais Princip ne s’inquiète pas de l’heure, de la nuit tombante, du coucher de soleil, et de ses mains pleines du sang qu’il ne cesse de cacher.
J’ai commencé l’écriture. Elle me permet de m’évader, et durant un instant, de retrouver ma joie enfantine, ma joie d’autrefois. J’oublie tout ; j’oublie la prison, la nourriture trop peu consistante, les remords qui m’assaillent plus pesamment chaque jour, la pression incessante de mes co-détenus sur moi, un meurtrier. Le livre s’appelle « Le choix d’une vie », il raconte toute mon histoire, de ma naissance jusqu’à aujourd’hui, ma vie misérable dans une prison de Sarajevo. J’y raconte même l’assassinat de François-Ferdinand et de sa femme, que j’ai moi-même partiellement commandité. Je laisserai mon cahier en ces lieux après ma mort, car il ne fait nul doute que je mourrai en prison. Si quelqu’un le trouve, tant mieux. Il comprendra que tout ne s’est pas déroulé sans raison.
Le 27 Avril 1916, Sarajevo.
Un jeune garçon de dix ans crie les dernières nouvelles de la belle Jérusalem de l’Est, massacrée par les bombardements de la Guerre. La ville est entièrement brûlée, anéantie, elle ne respire que pauvreté et tristesse, que chaos. Le garçonnet, brun et fluet, est chargé d’annoncer aux passants la Nouvelle du Jour. Celle-ci est écrite en gros caractères sur la première page des journaux. Et ce jour-là, elle n’était pas des moindres…
« Approchez, Mesdames et Messieurs, approchez et venez découvrir notre Nouvelle du Jour ! braille l’enfant à pleins poumons dans la rue grouillante de monde. Nous apprenons ce jour-là, une information capitale sur l’assassinat de l’héritier du trône, le Prince au Sang bleu, François-Ferdinand ! L’homme qui avait pris place dans la voiture était simplement un imposteur, un sosie ! François-Ferdinand lui avait demandé de prendre sa place, peu confiant en la sécurité, et avec raison ! L’archiduc est vivant ! »
Les passants en restent bouche bée. Ils ne peuvent croire à une telle annonce ! La mascarade était trop parfaite. Seule la fausse moustache mal collée de l’imposteur aurait pu le trahir. Et même sa prétendue femme n’y avait vu que du feu…
Le 28 Avril 1916, Sarajevo.
Il entend un prisonnier tousser. Il reconnaît cette toux. C’est celle de quelqu’un atteint de tuberculose. Comme moi. Il s’approche de ma cellule. Je relève la tête de mon cahier, dont la majorité des pages est déjà noircie de mon écriture en patte de mouche. Je manque de faire un arrêt cardiaque à sa vue. Devant moi se tient François-Ferdinand, l’homme reconnaissable entre mille, que je devais avoir tué moins d’un an auparavant.

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