Le fruit mortel

Ecrit par Elisa Richet (4ème, Collège Sonia Delaunay de Gouvieux), sujet 2. Publié en l’état.

Ce que comprenait surtout Rémi, c’est qu’il allait devoir enfiler l’un de ces maudits casques. Et aucun stage de la police ne l’avait entraîné à enquêter dans un monde virtuel... Cette affaire s’annonce compliquée, se dit-il mentalement tout en inscrivant des mots incompréhensibles sur son petit carnet tâché de café. Il jeta un dernier regard circulaire à la pièce en insistant bien sur l’ordinateur qui clignotait toujours puis tendit une poignée de mains à chaque personne présente avant de sortir de sous la grande coupole et de regagner sa voiture. En arrivant chez lui vers deux heures et demi du matin, Rémi ne prit même pas la peine de se changer, il se coucha directement dans les draps de soie de son lit étriqué et malgré sa grande angoisse de ne jamais retrouver Lucie il s’endormit comme une masse.
_ Le lendemain, avant de se rendre au planétarium il décida d’éplucher ses notes de la veille qu’il avait laissées dans sa voiture sur le siège passager. Mais en ouvrant la portière cabossée il vit que son fidèle carnet jaune n’était plus là et que le fauteuil était vide, enfin presque, car une sorte de liquide gluant et blanchâtre le recouvrait presque entièrement. Bizarrement le jeune homme se sentit surveillé et regagna son appartement au pas de course malgré les cinq étages qui le séparaient du sol. Il chercha sur son bureau débordant de papiers, sous son lit, en dessous de la litière de son chat borgne et même derrière le vieux tableau de sa grand mère mais rien, les notes étaient introuvables. Il retourna alors dans sa petite twingo rouge et la démarra puis alluma sa stéréo qui diffusait une musique des années soixante dix que Rémi adorait, ces paroles l’emportaient tellement qu’il n’eut même pas besoin de son GPS pour se rendre au planétarium. Quand il entra enfin dans la grande coupole comme la veille il ne vit que le jeune PDG de Video Game On Line assis sur l’un des fauteuils rétros de la pièce, en train de tapoter sur le clavier de son portable neuf et une tasse de café fumant devant lui, sur la table.
« Bonjour Rémi, avez-vous appris quelque chose au sujet de Lucie ? »
Le policier sourit, il voyait bien que l’homme auquel il parlait était particulièrement attaché à cette petite observatrice.
« Non, je n’ai rien pu trouver, mon carnet a mystérieusement disparu ce matin alors que je l’avais laissé dans ma voiture hier soir et je vais vous avouer que lorsque je suis rentré chez moi ma première préoccupation était de dormir. Mais où sont les autres ? »
Le PDG mit un certain temps avant de répondre :
« Je les ai licenciés, de toute façon ils ne voulaient plus travailler pour moi. »
Rémi s’attendait à cette réponse, mais il devait les rappeler, son enquête était en jeu. Après plusieurs heures de négociation au téléphone auprès des quatre testeurs les deux hommes finirent par arriver à leur fin avec trois des employés, le quatrième refusait catégoriquement de mettre sa vie en danger pour une liasse de billets. Ce n’est donc qu’en fin de journée que tout le monde fut réuni dans la coupole en béton et que le PDG éteignit son portable. Rémi se demandait comment le jeune homme faisait pour rester scotché devant un écran plusieurs heures d’affilée et sans pause, il voulait bien que se soit un homme d’affaires débordé mais pas au point de recevoir des SMS toutes les cinq secondes. Il discuta longuement avec les témoins, ils étaient tous très différents, l’une des filles avait un style plutôt gothique tandis que l’autre avait des cheveux tressés qui lui arrivaient aux fesses et des vêtements très colorés, le garçon, quant à lui, ne devait pas avoir plus de seize ans et avait la bonne tête d’un geek fondu de jeux vidéos. L’un d’eux connaissait New Graal comme sa poche et donna des détails au policier pour lui faciliter l’avance dans le jeu
« Bon, il est l’heure de se quitter, je vous donne rendez-vous demain à huit heures trente précises. » dit le PDG tout en se levant pour attraper sa sacoche en cuir marron.
Rémi fit de même avec son nouveau carnet qu’il avait pris soin d’acheter pendant sa pause déjeuner à la librairie à côté du restaurant chinois qui se situait en face du planétarium. Mais il fût le seul à rester et s’installa sans plus tarder devant l’ordinateur pyramidal qui ne clignotait plus. Il pressa le bouton de démarrage et l’écran s’alluma comme une lampe ce qui projeta une vive lueur blanchâtre sur les murs bleu de la salle puis une musique de bienvenue déchira les oreilles du policier qui n’avait pas pensé à régler le son de la machine. Quand enfin il vit apparaître les icônes des différents jeux et applications il repéra tout de suite celui de New Graal, c’était une sorte d’épée coincée dans une table, mais quelque chose échappait à Rémi et il ne savait pas quoi. Il double cliqua sur le jeu puis vit le menu sur lequel était inscrit « quelle classe êtes vous ? », puis les réponses, « chevalier, magiciens, archer et voleur » lui indiquèrent qu’il fallait faire un choix. Il ne savait pas quelle classe Lucie avait choisie, il fit donc par élimination : Lucie était plutôt une fille discrète donc n’aurait pas été chevalier, elle paraissait plutôt honnête donc n’aurait pas été voleuse. Il lui restait donc archer ou magicien, il opta pour magicien puis lança la partie. Le tutoriel lui expliqua le but du jeu, il fallait dans chaque niveau tuer les ennemis et trouver un coffre qui lui permettrait d’avoir plus d’armes pour affronter le niveau suivant. Quand il eut enfin tout compris il se lança dans le premier niveau et à sa grande surprise réalisa que le jeu paraissait très réel. Il atterrit dans une sorte de château abandonné mais en voulant en sortir il réalisa que la grille était fermée et le tutoriel lui avait expliqué que certains niveaux contenaient deux coffres, un avec la clé et l’autre avec les armes et les potions. Il se mit alors à arpenter le château sans rencontrer le moindre ennemi et la moindre clé, il devait y avoir une autre sortie. Mais tout d’un coup il se sentit lourd et fatigué, il enleva son casque de réalité augmentée et se cala dans le fauteuil en mousse pour s’assoupir contre son gré. Quand Rémi se réveilla le lendemain il réalisa qu’il était entouré de tout le monde, des employés, du PDG et même d’Harry, le garde de l’entrée.
« Vous allez bien monsieur ? demanda ce dernier.
« -Oui ne vous inquiétez pas, je suis désolé de m’être assoupi, dit Rémi sincère.
« -Oh vous n’êtes pas le seul à vous être endormi, monsieur Harry aussi a sombré dans le monde des rêves, » rétorqua le PDG en regardant l’intéressé du coin de son œil vert clair.
Après cette discussion tendue, Rémi fit part de ses découvertes à tout le monde et le jeune garçon de seize ans lui proposa de lui tenir compagnie cette nuit pour l’aider dans New Graal, ce qu’il ne refusa pas. Rémi regardait le PDG qui avait toujours son portable, et s’il avait quelque chose à se reprocher, et s’il savait tout au sujet de Lucie, et si au lieu de les aider à la retrouver il les enfonçait ? Tout se mélangeait dans la tête du jeune policier qui ne savait plus quoi penser, mais soudain il eut une révélation. Pourquoi, Harry, qui ne baissait jamais sa garde, s’était endormi comme lui cette nuit ? C’était pratiquement sûr, ils avaient été drogué, mais il y avait un moyen qui pouvait le confirmer et Rémi prit tout de suite les choses en mains.
« Monsieur le PDG pouvez-vous nous conduire Harry et moi à l’hôpital le plus proche ? demanda t-il.
« -Pour quelle rais...
« -Je vous expliquerai en chemin, le coupa Rémi, vite dépêchons, les effets sont peut être dissipés. » Arrivé à l’hôpital, Rémi eut un choc, le bâtiment était tellement défraîchi et gris que même les chauves souris en auraient peur et les fenêtres n’avaient même plus de vitres.
« -Sortons d’ici. Harry, allons-y ! » dit l’enquêteur.
De retour au planétarium, les trois hommes retournèrent au bureau sans un mot ce qui n’échappa pas à Diego, le jeune garçon de seize ans.
« Vous avez vraiment des têtes de fous, dit-il l’air grave.
« -Si monsieur nous avait conduit à un meilleur hôpital on n’en serait pas là ! répondit Rémi fou de rage.
« -Excusez-moi mais c’est le seul hôpital dans un rayon de dix kilomètres, » rétorqua le PDG.
Mais le jeune détective savait qu’il mentait car avant son enquête il s’était renseigné sur les environs et il se trouvait qu’il existait un hôpital plus proche et plus propre que cet espèce de building des années soixante.
« Bon, il serait plus sage de se quitter, Diego tu peux rester avec moi, » lança Rémi.
C’est vers dix-neuf heures que les deux amis purent enfin se retrouver seuls en présence de la machine, comme la veille, Rémi mit en route l’ordinateur puis expliqua à Diego son avancée ou plutôt sa stagnance dans le premier niveau. Ce dernier lui trouva le coffre et la clé en un temps record et fit de même avec le deuxième niveau.
« J’ai une question, combien y a t-il de niveaux ? demanda le détective.
« -Il y en a vingt, mais dans le mode multijoueurs, il y en a douze, » répondit le jeune homme de sa voix grave.
Tout de suite, Rémi se rendit compte qu’il n’était pas sur la bonne route, Lucie avait joué en multijoueurs, pas en solo.
« -Ça te dirait de jouer une petite partie ? risqua Le policier.
« -Oui mais je veux que quelqu’un nous surveille et je veux aussi faire ça en plein jour, parce que dans le noir ça fout les jetons, » répondit Diego.
Le lendemain, le détective se réveilla vers huit heures et eut beaucoup de mal à sortir de son vieux lit, son dos le faisait souffrir depuis qu’il s’était endormi comme une marmotte dans la grande coupole pendant une partie de New Graal. Il sauta dans l’un de ses vieux pantalons élimé qui appartenait à son grand père pendant la guerre, démarra sa twingo et enfonça la pédale d’accélérateur en fer pour finalement arriver une demi-heure plus tard au planétarium. Tout le monde l’attendait, il s’installa en face de l’ordinateur et Diego et lui purent enfin commencer la partie.
« J’ai une question, où étiez-vous arrivé au moment où Lucie n’était plus là ? » demanda Rémi. Toutes les personnes se retournèrent et regardèrent Rémi l’air gêné et désolées.
« -En fait, on ne sait pas, quand on s’est aperçu qu’elle avait disparu, ça faisait déjà un moment quelle ne parlait plus, » lança l’une des deux employées.
Le policier se dit que ce serait plus compliqué que prévu de retrouver la jeune fille, surtout sans aucune indication, il mit alors son casque sur la tête, Diego fit de même et ils purent enfin se plonger dans le jeu. Pendant près d’une heure le garçon apprit toutes les commandes à Rémi qui explora le premier monde avec attention, il remarqua que quand il frôlait un buisson ou qu’il attrapait un objet il avait vraiment l’impression que sa main, son bras, son visage ou ses jambes touchaient quelque chose. Cette sensation était très étrange, car au moment de la pause il remarqua qu’il avait une légère entaille à la main droite et il se rappelait avoir eu un léger picotement au moment où il avait perdu un demi cœur de sa vie quand il s’était éraflé à un arbre, un hippomane mancillena, un arbre très toxique dans la vraie vie et qui sécrète une sève blanchâtre extrêmement vénéneuse. Quand il reprit le jeu, il remarqua avec surprise qu’il n’avait plus que la moitié de sa vie, bizarre, car Diego avait encore toute la sienne. En regardant à ses pieds, il remarqua qu’il y avait un petit fruit, une pomme, il le prit sans hésitation et remarqua que la sensation du goût était très étrange, un goût tellement âcre qu’il voulut le recracher mais le jeu n’avait pas cette option. Il eut alors le réflexe d’arracher son casque tout en se remémorant les effets du fruit de l’hippomane : « Mordre le fruit entraîne des brûlures intenses, un gonflement des lèvres, la tuméfaction de la langue qui se couvre de cloques. Toute la muqueuse de la cavité buccale se détache ensuite par larges plaques. Les œdèmes pharyngés peuvent nécessiter une trachéotomie. L’intoxication s’accompagne d’une chute de la tension artérielle et d’un choc. Les conséquences peuvent être fatales. ». Et il sombra dans un profond sommeil.

Je levais mon stylo, j’avais enfin fini ma nouvelle, moi Elisa, je la relus encore et encore sans qu’elle me fasse le moindre effet. Si je voulais gagner ce concourt, il fallait que mon cœur s’emballe, que je sois plongé dans le récit mais rien de tout ça ne se passa, alors je jetais ma feuille et recommençais : Ce que comprenait surtout Rémi, c’est qu’il allait devoir enfiler l’un de ces maudits casques. Et aucun stage de la police ne l’avait entraîné à enquêter dans un monde virtuel...

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