Le maléfice

Ecrit par Sarah Orbach (3ème, Collège les Ormeaux de Fontenay-aux-Roses), sujet 2. Publié en l’état.

Ce que comprenait surtout Rémi, c’est qu’il allait devoir enfiler l’un de ses maudits casques. Et aucun stage de la police ne l’avait entraîné à enquêter dans un monde virtuel.
Rémi s’avança jusqu’à la table. "Bon, dit-il, Fred, tu vas m’accompagner pendant mon enquête. Tu me serviras de guide." Sans attendre la réponse du jeune homme, il se dirigea vers la chaise qui avait été celle de Lucie, s’assit et prit un casque, imité par Fred.

Tout était noir. Au bout de quelques secondes, un grand sablier apparut avec écrit en grandes lettres blanches juste en dessous : "Chargement... Chargement..." Puis, l’obscurité se dissipa pour laisser place à un vaste paysage médiéval. Au milieu des forêts et des champs, se dressait une ville fortifiée. La vue était parfaitement réaliste, mais la bruyante musique guerrière à l’arrière plan rappelait à Rémi qu’il se trouvait maintenant dans un monde artificiel.
Rémi entendit la voix de Fred, juste à côté de lui. "Voilà, expliqua-t-il. Le jeu commence ici. Il se déroule en trois étapes. En début de partie nous sommes hors de la ville et nous combattons l’autre équipe, puis nous devons franchir les remparts de la ville et envahir finalement le château. Après un quart d’heure de jeu, nous avions réussi à ouvrir les portes de la ville et à y entrer. J’avais remarqué que Lucie ne nous avait pas suivis mais comme elle faisait partie de l’équipe adverse, je ne m’en étais pas préoccupé plus que cela. Et puis, sur la carte, elle semblait être simplement retournée à sa base."
Fred pointa son doigt dans la direction de la base et Rémi lui demanda de l’y conduire. Arrivé sur place, il fut aussi surpris que l’enquêteur en découvrant ce qu’elle était devenue. Dans un périmètre de plus de deux cents mètres, il ne restait que des ruines. Les arbres de la forêt gisaient au sol, noirs et calcinés. Les champs de blé ou de maïs étaient dévastés et recouverts de cendres. Et au centre du désastre, on pouvait apercevoir les fragments des murs calcinés d’une ancienne bâtisse.
En s’approchant des décombres, l’enquêteur remarqua de nombreuses traces de pas, comme si des centaines d’hommes avaient traversé la base, venant de la ville et se dirigeant vers la forêt. Ils suivirent ces traces. Une fois au milieu des bois, elles faisaient un grand arc de cercle et revenaient vers la ville. Soudain, Fred s’arrêta. Entre les arbres obscurs, il venait d’apercevoir le scintillement d’une cotte de maille. De nombreux soldats étaient cachés dans le noir. Rémi aussi les avait vus.
Les deux hommes s’approchèrent prudemment. Lorsqu’ils furent assez près, ils virent Lucie. Elle se tenait à côté d’un grand homme qui semblait être un général car il avait un bel uniforme et de nombreux insignes. Sortant des fourrés, le lieutenant s’approcha d’eux. Dés qu’il l’aperçut, le général tira son épée en avançant de quelques pas menaçants. Mais avant qu’il les ait atteints, Lucie l’avait rejoint et arrêté en attrapant fermement son bras. "Arrête !" lui cria-t-elle. "Ne vois-tu pas qu’ils sont dans notre équipe ? Ce serait dommage de les tuer. Va plutôt faire sonner le début de l’attaque. Je vais m’occuper d’eux. "
Le général partit immédiatement et les soldats le suivirent comme un seul homme en direction de la forteresse. En s’approchant de la lisière du bois, Fred put voir d’autres hommes sortir d’autres forêts et encercler la ville. Ils pénétrèrent sans difficulté dans l’enceinte de la ville dont les portes étaient restées grande ouvertes et des cris commencèrent à retentir. Il ne fallut pas plus de dix minutes aux soldats pour arriver aux portes du château. Ils n’avaient laissé derrière eux que du sang.

En quelques mots, Rémi avait résumé la situation à Lucie. Il lui avait expliqué sa disparition, l’appel affolé qu’il avait reçu, et la mission qui lui avait été confiée. La jeune fille raconta alors son histoire. Pendant tout le début de la partie, elle n’avait pas joué comme les autres joueurs. Elle était restée assise à la table sans mettre le casque et avait essayé quelques commandes, quelques codes pour aider son équipe et lui donner l’avantage. Après environ quinze minutes de jeu, il s’était passé quelque chose d’étrange. L’image des écrans géants autour d’elle était devenue floue pendant quelques secondes puis tout était redevenu normal. Mais après cet évènement Lucie s’était sentie différente, déboussolée. Elle avait rapidement terminé ce qu’elle faisait, c’est-à-dire programmer la création d’une armée de plus de cinq cents hommes pour attaquer la cité, puis avait posé le casque sur sa tête et s’était retrouvée au centre de l’action au beau milieu de ce monde virtuel. Mais lorsque la commande s’exécuta dix minutes plus tard, la base explosa en laissant place à la nouvelle armée. Pendant l’explosion, Lucie avait eut mal, physiquement mal. Elle voulut sortir du jeu mais cela lui fut impossible. Un peu inquiète, elle vérifia rapidement que sa jauge de vie n’avait pas été vidée. Le général de l’armée était arrivé quelques minutes plus tard et elle avait continué la partie. Il devait maintenant l’attendre aux portes du château.
"Pourquoi n’y entrent-ils pas ?" demanda Rémi. Ce fut Fred qui lui répondit : "À chaque étape du jeu, les règles sont différentes. Si une armée de simples soldats a les capacités de venir à bout de la deuxième étape, la troisième, plus stratégique, est bien trop complexe pour eux. Et puis, il y a beaucoup de mages au palais. Les soldats ne peuvent rien contre les mages.

  • Que sont ces mages, demanda encore Rémi ?

- Les défenseurs du château. Ce peut être n’importe qui : un serviteur, un courtisan… Ils jettent des sorts aux joueurs pour les gêner et les ralentir. Pour se libérer d’un sortilège, il faut tuer le mage qui en est à l’origine. Heureusement, la plupart des mages ne sont pas très puissants, mais d’autres, comme le Roi, sont à peu près capable de faire n’importe quoi. C’est pourquoi il faut toujours veiller à ne pas irriter sa majesté ou même son premier conseiller, car en les tuant, vous vous exposez à la colère de tout le palais, ce qui rend vos chances de gagner à peu près nulles."

Rémi décida alors de poursuivre son enquête au palais. Si certains mages étaient aussi puissants que cela, pourquoi ne pourraient-ils pas téléporter quelqu’un à l’intérieur de ce monde ?

Lorsqu’ils arrivèrent devant le château, ils furent surpris d’être accueillis par le roi lui-même qui leur ouvrit le portail et les convia à déjeuner avec lui. Il était en effet bientôt midi et Lucie affamée accepta avec joie.
La salle à manger du palais était magnifique. Elle était rectangulaire, immense. Une grande table couverte d’argenterie était placée en son centre, entourée de six chaises. Les murs, de part et d’autre de la porte, étaient jaune or, recouverts de tapisseries et percés de grandes fenêtres. Au fond, il y avait une large cheminée sur laquelle étaient accrochés un écu portant les armoiries du Roi et une grande épée aux bords tranchants.
Les invités prirent place autour de la table. Ils étaient six car le Roi avait également convié son premier conseiller ainsi que le général. Le repas fut joyeux. Tous parlaient et riaient avec entrain. Lucie mangeait avec appétit. Les plats semblaient succulents. Rémi et Fred regrettaient de ne pouvoir réellement y goûter car n’étant que virtuellement dans ce monde ils mangeaient sans ressentir le goût des aliments.
Les convives parlaient de tout, Rémi s’intéressait tout particulièrement aux mages. L’enquêteur apprit beaucoup de choses très intéressantes sur les habitants du château. Si la plupart n’étaient que des images, des figurines créées par le réalisateur du jeu qui ne pouvaient pas agir par elles-mêmes, le Roi, son premier conseiller et le général avaient une existence, certes virtuelle, mais autonome et étaient libres de faire ce que bon leur semblait. C’est pourquoi il était très dangereux de tuer l’un d’entre eux sans craindre la réaction des deux autres. Le premier conseiller l’avait très clairement expliqué : « il est vrai que nous sommes assez rancuniers ici. Alors comme nous nous connaissons depuis longtemps, nous n’hésitons pas à nous aider quand l’un de nous a un problème, soit en utilisant la force de l’armée, soit en utilisant d’autres armes, le Roi et moi-même étant de grands mages. Lorsque nous avons un problème, nous pouvons téléporter les personnes gênantes. Et sa Majesté peut même faire disparaître quelqu’un ou faire apparaître les personnes qui pourraient l’aider…

- Le pays est-il en période de guerre ? avait demandé Rémi.

- Vous savez, avait répondu le Monarque, avec tous ces jeux qui vont se dérouler au pied de mon palais, j’aurai besoin de toutes les ressources de mon pays et de
toutes les troupes que je trouverai pour permettre à mon royaume de survivre.

- Mais le pays possède déjà des troupes très puissantes, avait renchéri le conseiller. Nous avons tenu un quart d’heure avant que vous ne réussissiez à pénétrer dans la ville.

- Si tu acceptais de joindre tes troupes aux nôtres, déclara le Roi à Lucie, nous serions imbattables. »

Dans l’esprit de Rémi, l’affaire était claire. Le Roi, puissant mage, avait fait venir Lucie dans son monde pour qu’elle l’aide à défendre son château. Il regarda l’écu et l’épée accrochés au-dessus de la cheminée. Dès qu’il en aurait l’occasion, il tuerait le Roi, mettant fin au sortilège qui retenait Lucie dans ce monde. Bien sûr, si il se trompait, il attirerait la colère du premier conseiller et de tout le palais, mais il était sûr de lui. Dangereuse erreur !

Le repas se poursuivait paisiblement. On apporta le fromage, Lucie prit le long couteau et s’en coupa une part. Puis un énorme gâteau fut déposé au centre de la table que le général découpa à l’aide d’une large pelle à tarte dentelée. Même si Rémi avait pu accéder à toutes ces armes, le policier était bien trop loin du Roi pour pouvoir tenter quoi que ce soit.
Lorsque tous eurent fini de manger, le Roi se leva et alla vers la fenêtre. « Venez voir, dit-il. D’ici, on aperçoit la ville et les champs. Regarde, Lucie, c’est un domaine prospère, on n’y manque de rien. Il y fait peut-être un peu froid l’hiver, mais nous ne manquons pas de bois, surtout ici au palais. Dans la ville, les gens sont plutôt heureux et joyeux. »
Le général, Fred et Rémi s’étaient regroupés autour du Roi, le conseiller et Lucie étaient restés un peu en retrait. Soudain, ce dernier la tira par le bras et l’entraina à l’autre bout de la pièce, vers la cheminée. « Tu sais, dit-il à voix basse, le royaume n’est pas aussi puissant que le dit le Roi. Entre les jeux qui s’y déroulent détruisant les champs et les maisons, et le peuple, soldats, paysans, habitants du château, qui ne sont que des pantins virtuels incapables de penser par eux-mêmes, le Roi ne peut pas gouverner sérieusement et faire prospérer ce pays. Mais moi, je sais ce que tu vaux. J’ai compris l’étendue de tes capacités. Tu peux créer une armée entière, mettre à sa tête un général compétent et détruire une base entière en quelques secondes. J’ai moi-aussi beaucoup de pouvoirs, je suis un puissant mage. Toi et moi, nous pouvons prendre la tête du pays et le mener à la richesse ! Accepte de m’aider. »
Lorsqu’il eut fini, Lucie le regarda pendant un long moment. Puis elle détourna les yeux vers la cheminée, et sans crier gare, bondit, décrocha la grande épée, et d’un large mouvement l’abattit sur la tête du conseiller. Celui-ci poussa un grand cri, le Roi se retourna mais c’était trop tard. Le sort avait été brisé. Lucie était retournée dans le monde réel.

Rémi et Fred retirèrent leurs casques soulagés…

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