Après Haïti... Où êtes vous ?

"Le monde est un village…" par Rodney Saint-Éloi

"Etonnants voyageurs… où êtes-vous ?" avait lancé Dany Laferrière à la fin du festival de Port-au-Prince en 2007 : "Pour avoir des nouvelles des uns et des autres éparpillés sur la planète, il suffirait de répondre à une simple question : Où êtes-vous ? On peut répondre en une phrase ou une page. On sait depuis un moment que « Où êtes-vous ? » n’est jamais trop loin de cette question plus intime : « Où en êtes-vous ? » C’est à vous de savoir. Tout cela reste assez vague pour donner la pleine liberté à tout le monde." À l’issue de la superbe édition 2012 d’Étonnants Voyageurs à Port-au-Prince, nous avons relancé l’appel : plusieurs écrivains nous donnent aujourd’hui de leurs nouvelles et reviennent sur leur expérience haïtienne.

 

Lors d’une table-ronde autour du numérique, face à l’euphorie triomphaliste et conquérante d’un certain discours du Nord, (...) j’ai eu une phrase que l’assistance a reprise avec un large sourire : « Un imbécile, même avec une tablette numérique, reste un imbécile. »

"Le monde est un village…" par Rodney Saint-Éloi

« Je roule, je roule, je roule, avec les hautes terres du pays d’Ayiti-Toma dans mes bagages.

À Montréal, j’ai rêvé d’Haïti. Quelques cauchemars. Mais aussi des odeurs savoureuses de mangues. De grosses marmites d’espoir. Ces nuits chaudes, ces repas pimentés, ces étonnants voyageurs, étonnés, qui ont eu l’audace de regarder le monde à partir de ce village dit Haïti, basculé une fois encore dans la fête de l’imaginaire.
Je pense aux peintres primitifs, Hector Hyppolite, Castera Bazile, entre autres, qui, dans les années quarante, détournaient l’espace et le temps pour faire du pays de Jacques Roumain le Royaume de ce monde. La littérature prend le relais de si belle manière. Il y a des pays qui tournent le dos au réel pour s’ancrer dans l’imaginaire. Haïti en est l’exemple le plus achevé.

Me voici donc à Bruxelles. J’y suis et j’y reste, pour écrire.

Hier, au Salon du livre, j’ai parlé d’Haïti et de la Tunisie à la radio. L’émission a pour nom : « Le monde est un village. » Lors d’une table-ronde autour du numérique, face à l’euphorie triomphaliste et conquérante d’un certain discours du Nord, j’ai évoqué mon angoisse numérique, racontant mes récents voyages au Sénégal, à Cuba et en Haïti. J’ai eu une phrase que l’assistance a reprise avec un large sourire :

« Un imbécile, même avec une tablette numérique, reste un imbécile. »

Je mise ma vie, non sur les prouesses technologiques, mais plutôt sur l’enthousiasme et la passion qui brillent dans les yeux de ces jeunes, filles et garçons du Sud. Ils imaginent le monde à partir de leur être, de leur village, de leur langue. Le numérique, quelque puissent être ses exploits, s’il n’est pas solidarité, éthique et vivre-ensemble, n’existe tout simplement pas, puisqu’il ne sera pas en mesure de changer le monde.

Dans mes semelles de boue, il y a toujours un certain nombre de pays qui m’accompagnent. Des idées aussi. Celles d’un monde plus juste et plus humain. Est-ce là l’objet (et donc le sens) de la littérature ?

Cet après-midi au Salon du livre, je serai en compagnie de James Noël, de Makenzy Orcel, d’Yves Chemla, de Michel Lebris pour dire Haïti à portée de littérature.
Je viens de recevoir un courriel de mon poète belge préféré Jean-Pierre Veregghen, qui commence ainsi :
« Mon pote, mon Haïtien préféré… »

Avec ma petite troupe de Bruxelles, ce samedi soir, qu’est ce qu’on va faire la fête chez Éric et Karren ! »

Rodney Saint-Éloi
Bruxelles, samedi 3 mars 2012

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