Le soleil et la lune

Nouvelle de Marie HEMMADI, incipit 2, en 6ème au collège, Asnières-sur-Seine (92)

On frappe à la porte : des coups sourds, de plus en plus forts, donnés à coup de poing.
Voilà, se dit-il, c’est maintenant...

La porte se brise. Trois hommes apparaissent dans l’encadrement. Ils ont le regard dur, et font au moins trois fois la taille du maître. Ils portent une tunique noire sur laquelle est dessiné un symbole en forme de lune ; l’emblème des « héros », les guerriers de la nuit, seuls à avoir le droit d’avoir un sabre. Ils sont les fidèles du Roi Lïupian.

—« Vous êtes Yömin Sa ? » demanda l’un d’eux d’une voix rude.
—C’est moi. Que me vaut votre visite ? »
—Nous avons reçu l’ordre de vous placer aux arrêts. »

Le vieil homme regarda un instant les trois guerriers avec un air de défi puis demanda :
—« Puis-je savoir pourquoi ?
—Pour avoir entretenu une relation avec l’ennemi.
—De quel ennemi parlez-vous ? Il y en a déjà trois dans cette pièce, et ils sont tous face à moi.
—Cela suffit ! cria un autre homme. Je vous dis que vous allez nous suivre sans faire d’histoires, immédiatement !
—Et moi je vous réponds que vous allez sortir de chez moi, immédiatement. répliqua Yömin Sa.
—Pour qui vous prenez vous ! cria le guerrier en dégainant son sabre. On va s’occuper de lui ! »

Les trois guerriers foncèrent sur le vieil homme. Celui-ci demeura immobile. Ce fut lorsque le plus grand des hommes s’apprêta à lui ouvrir la tête à l’aide de son sabre que Yömin Sa sorti le sien de sous ses vêtements et dévia l’attaque de son adversaire. Celui-ci cria, recula de quelques pas. Ses complices pouvaient voir du sang couler sur sa joue. En déviant la lame, Yömin Sa avait en même temps porté un coup au visage de son adversaire, d’où ce sang et une entaille profonde.
Le guerrier porta une main à son visage, découvrant celle-ci couverte de sang...
—« Tu vas me le payer... » vociféra-t-il.

Lou Ho court à perdre haleine, il court sur l’étroit sentier bordant la montagne, les mains crispées sur l’étui contenant la lettre. Il devait faire vite, dans quelques heures il ne verrait plus rien à cause du brouillard et il aurait tôt fait de se perdre. Essoufflé, le jeune homme jeta un dernier regard derrière lui. La brume gagnait du terrain, il fallait qu’il fasse vite. Il devait livrer cette lettre à Illaïna, l’impératrice qui régnait sur le versant Est de la montagne, le versant toujours baigné de soleil.

Lou Ho vivait, lui, depuis son enfance sur le versant Ouest, celui de la lune, celui que le soleil n’éclairait quasiment jamais.

Les habitants du versant Ouest détestaient les habitants du versant opposé qui avaient la chaleur et l’abondance des vivres alors qu’eux devaient survire dans les pentes abruptes et gelées, supporter cet épais brouillard qui, chaque nuit, recouvrait le versant entier. Depuis la nuit des temps, les souverains des deux versants se livraient une guerre féroce. Cette fois, le roi Lïupian était bien décidé à vaincre Illaïna.

Lou Ho courait de toutes ses forces, le brouillard le rattrapait. Il ne devait pas se perdre. Il devait apporter cette lettre à l’impératrice Illaïna, ainsi que le lui avait ordonné son maître.

Lou Ho avait toute confiance en cet homme dont il était le serviteur le plus dévoué. Il savait que Yömin Sa avait autrefois entraîné au sabre les guerriers de Lïupian. Cela faisait de lui l’une des personnes les plus importantes du versant Ouest.

Lorsque Lou Ho avait quitté son maitre, un très mauvais pressentiment l’avait envahi, comme si Yömin Sa venait de lui demander quelque chose pour la dernière fois... Lou Ho secoua la tête afin de chasser cette pensée. Tout allait bien se passer, il allait arriver au versant du soleil, donner cette lettre à Illaïna et revoir son maître.

Yömin Sa se battait depuis maintenant plus d’une heure contre les guerriers. Il était épuisé. Bientôt, il ne serait plus capable de parer leur triple attaque...
Si seulement il était sûr que cette lettre confiée à Lou Ho arriverait à sa destinataire !
À bout de souffle, il repensa à ce qui l’avait conduit à ce résultat, à ce qui l’avait poussé à pactiser avec l’impératrice Illaïna.
Il était dans sa chambre. Tout à coup, il ressenti d’étranges vibrations puis entendit des cris et des bruits de pas. Il regarda par la fenêtre : les soldats du versant Ouest se préparaient à l’attaque. Devant eux se dressait l’armée de l’Est. Les sabres des soldats faisaient plus d’un mètre, lame comprise. Il soupira : encore une de ces batailles pour rien, du sang encore arrosera le sol de la montagne pour une querelle...
Mais soudain, il remarqua quelque chose : c’était étrange, l’armée de l’Est ne se repliait pas comme d’habitude. Au contraire, les soldats perçaient la défense, et envahissaient le village de montagne. Puis, il vit quelque chose de plus étrange encore : l’impératrice Illaïna, d’habitude absente lors des batailles, avançait majestueusement derrière ses hommes, la tête haute. Ses longs cheveux noirs étaient laissés libres et virevoltaient au gré du vent, ses yeux d’un vert émeraude glaçaient le sang de ceux qui croisaient son regard. Elle était habillée tout en blanc, couleur symbolisant l’Est. Elle se dirigea vers la tour où logeait Yömin Sa. Celui-ci était très loin d’imaginer que c’était lui qu’elle souhaitait voir. Jusqu’à ce que la porte de sa maison s’ouvre brutalement sur une foule de soldats de l’Est avec à leur tête, plus belle que jamais, l’impératrice Illaïna. Elle s’approcha de lui, puis s’arrêta et planta ses yeux d’émeraude dans ceux du vieil homme, avant de dire :
—« Lïupian nous envie, il cultive le sentiment d’injustice dans le cœur de son peuple, il nous interdit de séjour sur le versant Ouest. Son seul but est de conquérir notre territoire. Le « pays du soleil » et le « pays de la lune ont besoin l’un de l’autre. C’est aussi ce que tu penses, non ? demanda l’impératrice.
—Tout ce que je veux, c’est que cette guerre cesse ! répliqua Yömin Sa.
—Nous sommes d’accord. répondit Illaïna. « Aussi, je te propose un marché...
— Un marché ?! demanda l’homme, surpris.
—Oui. dit l’impératrice. Profitant de la richesse en minerais la région Ouest, Lïupian a fait forgé les meilleures lames. Et toi, Yömin Sa, tu les as entraîné à la perfection au maniement du sabre. Notre versant ne possède pas les matériaux pour obtenir de lames aussi résistantes que les vôtres et l’expérience que tu as donnée aux guerriers de Lïupian désavantage fortement les miens. Beaucoup de gens meurent en vain. Je te propose de nous aider à trouver le moyen d’accéder au minerai et d’entraîner mes guerriers au maniement du sabre. Lorsque mon armée sera assez puissante, j’écraserais les soldats de Lïupian. Cette guerre ridicule prendra fin et chacun pourra accéder librement à l’un ou l’autre des versants. Qu’en penses-tu ? » demanda l’impératrice.
—Ce marché est aussi dans l’intérêt des habitants du versant ouest. répondit Yömin Sa. J’accepte.
—Fort bien. Mes soldats viendront dans la semaine, ils seront habillés comme les gens de l’ouest. »

L’impératrice était alors sortie de la tour, derrière ses soldats, sous les regards ébahis des villageois.
Elle avait regagné l’Est. Personne ne su le marché qui avait été conclu entre elle et Yömin Sa....

Personne... Jusqu’à maintenant. En effet, un des espions de Lïupian avait mis la main sur une lettre que l’impératrice avait envoyée à Yömin Sa. Le jour même, toutes les personnes s’entraînant au dojo de Yömin Sa furent arrêtées et emprisonnées. Et le soir, les soldats étaient à sa porte...

Le vieil homme esquiva une lame mais une autre lui transperça la jambe, puis une troisième lame l’atteint au bras. Il n’allait plus tenir longtemps... Le guerrier blessé à la joue poussa le maître ; il tomba à terre, épuisé. Yömin Sa n’eu pas le temps de se relever, son adversaire lui mis sa lame sous la gorge.
—« Suis-nous ! beugla t-il.

Yömin Sa eu un moment d’hésitation. Puis il se rappela cette guerre sans fin. Il se rappela les gens qui mouraient à cause d’elle. Il déclara, avec le peu de force qui lui restait :
—« Non... Non, jamais !
—Tu l’auras voulu ! » cria le guerrier en brandissant son sabre.

Il y eu un éclair blanc. La lame s’abaissa vers Yömin Sa, et le transperça. Le sang inonda le sol, colorant le tapis en rouge... Le maître était mort.
—« Quel imbécile ! » dit un des guerriers. « Pourquoi ne s’est t-il pas rendu ?
—Pour son honneur... » soupira un autre, essoufflé et couvert de sang.
Lou Ho courait depuis maintenant plusieurs heures. Il y a quelques instants, il avait ressenti comme un choc. Il s’arrêta soudain, frappé par l’évidence, se laissant tomber à genoux : son maître était mort. Il en était sûr. Désespéré, il laissa le brouillard le rattraper, puis l’envelopper.
Tout était blanc autour de lui, blanc et froid. Tout à coup, tout se dissipa en des milliers de flocons : de la neige. Il était assis sur de la neige ! Il se leva. Surpris, il réalisa alors qu’il était face à l’entrée du château de cristal, là où vivait l’impératrice Illaïna. Des fleurs des glaces, ces merveilles ressemblant à des diamants et ne poussant que la où se trouvaient la neige et le soleil, entouraient le château. Comment était t-il arrivé ici ? Il ne se souvenait de rien depuis qu’il s’était laissé choir dans le brouillard...

Il y était arrivé ! Il avait réussi ! Lou Ho passa le gigantesque portail de fer qui fermait l’entrée du château.
Etrangement, il passa les différentes salles sans que personnes ne fasse attention à lui. Il finit par entrer dans une salle immense : la salle du trône. L’impératrice Illaïna était là.
Lou Ho approcha timidement de l’impératrice. Il la voyait pour la première fois, elle était si belle...
—« Qui est tu ? » demanda Illaïna.
—Je m’appelle Lou Ho. Je suis le serviteur de maître Yömin Sa qui m’a demandé de vous apporter cette lettre.
—Montre la moi. » dit la jeune femme d’un ton autoritaire.

Lou Ho donna la lettre à l’impératrice, qui l’ouvrit. Aussitôt, les larmes lui montèrent aux yeux. Elle tendit alors la lettre à Lou Ho :

« Chère Illaïna,
Au moment où tu lis ces lignes, je dois sans doute être mort. Le roi Lïupian à découvert notre marché il y a peu de temps. Je ne regrette rien. J’espère toujours que cette guerre s’arrêtera et que les versants Est et Ouest puissent cohabiter en paix.
J’aimerais que tu t’occupes de Lou Ho, le serviteur qui t’a fait parvenir cette lettre, aussi bien qui je l’ai fait de mon vivant. Je te remercie,
Yömin Sa. »

Lou Ho se mis à pleurer puis se tourna vers l’impératrice.
Après quelques minutes de silence, l’impératrice pris la parole :

—« Viens. Je vais te trouver une chambre dans le palais. Tu vivras ici car ton maître l’a voulu. »

Sans rien dire, le jeune homme la suivie jusqu’à sa chambre. Puis, lorsqu’elle eu refermé la porte derrière lui, il l’entendit dire à ses hommes :

—« L’entraînement des soldats touche à sa fin. Préparez l’offensive, nous allons attaquer cette nuit. Ne blessez aucun villageois, allez vers Lïupian. »

La nuit même, le versant Ouest fut attaqué. L’Est gagna, au prix de nombreuses vies.
Quelques mois plus tard, les deux versants cohabitaient en paix.
Le soleil et la lune s’étaient enfin réunis...

Jusqu’à la fin de sa vie, Lou Ho garda en son esprit une phrase de son maître :

« Le soleil et la lune, chacun se croit différent. Mais tous les astres partagent la même galaxie, et il y a toujours les étoiles pour leur rappeler qu’ils sont pareils. »

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