Le taureau, les étoiles et moi (incipit 1)

écrit par Caroline RIBERE, à l’EI de Purpan à Toulouse (31)

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups.

Bousculade haletante. A la suite du garçon au masque de Taureau, je me faufile entre les invités. Je plante un coude dans le ventre d’un chevalier bien rebondi, avant d’écraser sans délicatesse aucune la caliga d’une comédienne romaine. Un Louis XVI me renverse son verre de vin sur le bras. Mes doigts serrés dans ceux de ce garçon, je fends la foule moite et bruyante.

Lorsqu’enfin nous émergeons du gros des invités, je découvre avec effroi que l’endroit où il voulait m’amener était simplement un endroit plus dégagé de la piste de danse. Je ne danse pas. Je ne sais pas danser. Je déteste danser. C’est un truc de midinettes à paillettes, pas d’une fille qui porte le prénom d’un continent. Pourtant, lorsqu’il pose la main sur ma hanche, glisse les doigts entre les miens et m’entraîne dans une longue succession de virevoltés, je trouve naturellement les bonnes positions. Le moment pour tourner. Comment éviter de lui marcher sans cesse sur les pieds. Un peu comme si j’avais toujours été faite pour l’accompagner. A propos …

— Comment tu t’appelles ?

Il eut un léger rire en entendant ma question. Il sembla réfléchir quelques secondes derrière son masque de taureau.

— Tym.

— Enchantée, Tym.

Il me sourit. Je lui souris.

Nous valsâmes pendant quelques secondes en silence.

— Tu as déjà rêvé d’être une étoile ?

Il me regardait intensément en disant ça. Ses yeux fouillaient les miens en guise d’une réponse. D’un acquiescement. Un signe qu’il ne s’était pas trompé.

— On l’a tous fait je crois.

— Je suis une étoile.

Dubitative. Pourtant, ses yeux ne reflètent ni rire ni moquerie.

— Il faut que je te montre quelque chose.

Il a arrêté de danser, quêtant mon acquiescement. Je hausse les épaules, ouvre la bouche dans l’intention de lui demander ce qu’il entend par là. Je n’en ai même pas le temps avant qu’il ne me reprenne la main pour me faire à nouveau traverser la salle, et entrer dans un petit boudoir, que je n’avais même pas remarqué en entrant.

Pourtant sont rassemblés ici un mélange hétéroclite des gens qui doivent compter parmi les plus étranges de la soirée. Quand Tym apparaît à l’entrée de la pièce en tenant ma main, une femme, pour le moins imposante, se dirige d’un pas furieux vers nous, et remplit instantanément mon champ de vision. Son fort parfum me fait tourner la tête, et je titube, pendant qu’elle semble adresser récrimination sur récrimination à mon cavalier. Puis enfin, elle finit par s’apercevoir de ma présence.

— Qui es-tu, toi ?

— Europe.

Elle se tut, haussa les sourcils d’un air dubitatif ;

— Europe … Fais attention, Tym, tu sais bien comment elle réagit à chaque fois.

Cette dernière phrase, en forme d’avertissement, fit lever les yeux au ciel du garçon au masque de taureau.

— « Elle » ?

J’ai tiqué, faisant tourner les regards vers moi.

— Sa femme.

— Tu es marié ?

— Non.

— Alors, pourquoi tu as une femme ?

— C’est compliqué.

Un autre jeune homme, déguisé en héros grec s’immisça dans la conversation, s’adressant à la femme.

— Oh, ma grande, ne nous énervons pas ! Voyons, il a bien le droit de faire ce qu’il veut. De toute façon, tu ne le feras pas changer d’avis, il a l’air de sérieusement y tenir, et tu sais comme moi que de toute façon, il a bel et bien besoin d’une nouvelle !

Alors que je commençais sérieusement à me demander si je n’étais pas passée dans un monde parallèle, tant mon incompréhension de la situation en cours était grande, le reste du petit groupe s’approcha de nous. Voltes et détours, tout file à toute vitesse. Mélange étourdissant de voix, de sons et de couleurs.

Deux petits garçons, se ressemblant comme deux gouttes d’eau se glissèrent entre les jambes de la corpulente femme.

— T’es qui ? me demanda le premier.

— C’est toi la nouvelle étoile ? renchérit le deuxième avec un ton tout à fait sérieux.

Je n’ai pas eu le temps de répondre ou même de demander ce qu’ils entendent par là, qu’une nouvelle voix d’homme s’éleva. Comme les autres il est déguisé, mais sa tenue est plus sommaire, se composant uniquement d’un masque de bélier aux cornes impressionnantes, posé sur son nez.

— Castor ! Pollux ! Laissez-la. Allez, viens un peu par ici toi !

La fin de sa phrase s’est perdue tandis qu’il partait en courant à la poursuite des deux enfants.

— Bien le bonsoir, jeune demoiselle.

Un conducteur de chars venait de m’attraper la main, et d’y déposer un baiser. Stupeur. Il se redressa, m’adressa un regard intense de ses yeux d’un bleu si profond qu’on se noierait dedans. Mais c’était sans compter Tym.

— Elle est avec moi.

— Encore une ?

Cette fois, c’est une voix féminine qui venait de s’élever. Elle appartenait à une jeune fille vêtue d’une robe vaporeuse, qui lui conférait un air éthéré. Elle posa souplement un bras sur les épaules de l’aurige et lui confia, d’un murmure parfaitement audible :

— Tu sais bien qu’il en a besoin. Et que de toute façon, il est le maître à bord. Nous ne sommes que ses suivants.

Tandis que je tentais d’analyser ce qu’elle venait de dire, et que Tym se raclait la gorge, le séduisant jeune homme m’adressa un dernier clin d’œil, puis se détourna.

— Tu as raison, Eridan. A tout à l’heure, « Tym » !

Cette fois ce fut mon tour de froncer les sourcils. « Eridan ». Je connais ce nom. Mais d’où me vient-il ?

Confusion, une fois de plus.

Je me lance.

— Dis-moi Tym, tu pourrais peut-être m’expliquer ce qu’il se passe …

— Bien sur, laisse moi juste … Ah ! Orion !

Devant mes yeux se matérialisa alors un géant, qui faisait largement le double de ma taille, habillé comme un chasseur.

— Est-ce que tu peux veiller, reprend Tym, à ce qu’ils soient sages ? Ils ont déjà failli terroriser Europe, je voudrais éviter qu’ils …

— Europe ?

— Oui, c’est elle, fit-il en me désignant.

— Intéressant, répondit Orion à voix basse en se détournant.

Cette fois, c’est trop. Un géant, Eridan, des jumeaux, un Bélier, un Cocher … Mais au moment où, exaspérée, j’arrachais ma main de celle de Tym, il me prit par les épaules.

— Tiens bon. Retiens-toi de hurler encore deux petites minutes.

Il me conduisit à travers une succession de salles, pour finalement arriver sur un petit balcon. Tout en aspirant l’air frais, je lui fis face pour enfin pouvoir lui poser la question qui me brûle les lèvres.

— Qu’est ce qu’il se passe ?

— Comment ça ?

Il a l’air amusé, intrigué, pour autant que je puisse le deviner à sa voix et à ses yeux, derrière l’obstacle que constitue toujours son masque.

— Ne me fais pas croire que tout va bien, que tout est normal. D’abord tu me parles d’étoiles, ensuite tu m’emmènes voir des gens qui sont encore plus, si c’est possible, bizarres que toi ! Une qui me dit que tu es marié, une autre que tu es leur maître, ensuite deux enfants qui me demandent si, par hasard, je ne serais pas une étoile, et enfin un géant qui dit qu’il va les surveiller ! Je suis dingue, c’est ça ? je finis presque en criant, avant de m’accouder à la balustrade en lui tournant résolument le dos.

— Non.

Il a répondu d’une voix d’une infinie douceur, comme s’il regrettait presque d’avoir à me faire subir ça.

— Je vais t’expliquer. Mais promets moi de ne pas partir avant la fin, même si tu trouves que chaque mot que je prononce est plus dingue que le précédent, et que je serais plus à ma place dans un asile.

J’acquiesce d’un signe de tête, toujours sans le regarder.

— Tu es astronome je crois ? Oui, je suis au courant. Dans ce cas, tu dois connaître les constellations non ? Alors, tu connais sans doute celle qui se situe entre 49° et 88°, composée de 4 étoiles, aussi appelée …

— Le Taureau, achevais-je dans un souffle, tout en me tournant vers Tym, son visage toujours recouvert par le masque.

Il a beau être masqué, éclairé comme cela par les rayons de la lune, il n’en est que plus attirant encore, et je dois retenir à grand peine mon cœur de battre la chamade dans ma poitrine.

— Exact. Je suis le Taureau. Tu sais quel jour nous sommes ? Le 22 Juin. C’est le dernier jour de mon décan, alors j’ai eu la possibilité de venir sur Terre chercher celle qu’il me manque. Une des mes étoiles est morte il y a quelques jours, et je voudrais que tu viennes avec moi pour m’accompagner à sa place. C’est la raison pour laquelle je suis là ce soir. Les personnes que tu as vues, ce sont les incarnations des constellations voisines de la mienne : la Baleine, le Cocher, les Gémeaux, Persée, Orion, le Bélier et Eridan.

Déclic. Eridan, bien sur.

— Ma femme, dont parlait la Baleine, c’est Aldébaran, mon étoile principale, qui est quelque peu jalouse et n’apprécie pas vraiment que je choisisse d’autres femmes, mortelles qui plus est, pour les inscrire à jamais dans le ciel. Mais je considère qu’elle n’a pas son mot à dire.

— Pourquoi moi ? Pourquoi le géant a-t-il dit que mon prénom était intéressant ?

— Parce que tu t’appelles Europe. Tu es vouée à faire de grandes choses. Et l’enlèvement d’Europe par un taureau est un si beau mythe que je m’en voudrais de passer à coté.

— Et qui te dit que je suis d’accord ? Que je veux faire de grandes choses, ou être transformée en étoile comme tu dis ?

— Je le sais, c’est tout

Tout en disant cela, il se rapprocha de moi.

— C’est mon intuition qui me le dit.

Encore plus près.

— Et mon intuition …

Il détacha son masque qui roula à mes pieds tandis que j’essayais de distinguer ses traits, désespérément proches.

— … Ne se trompe jamais.

Il posa délicatement ses lèvres sur les miennes.

Explosion de désir. Plaisir intense. Eclair rouge. Souffrance. Douleur insoutenable. Dernière vision avant le noir. Clin d’œil d’un dieu du ciel.

Lumière brillante.

Je reprends mes esprits. Je suis allongée sur un sofa, dans le boudoir où tout à l’heure se pressaient tous ces gens bizarres. Tout à l’heure ? Non … Ca devait être un rêve. Je me masse les tempes, tout en reprenant progressivement pied dans la réalité. Quel drôle de rêve, tout de même … Un coup d’œil à ma montre m’informe que nous sommes désormais le 23 Juin depuis quelques minutes. Rêver d’étoiles et de constellations, ça me ressemble bien, moi qui n’ai désormais plus que deux semaines pour compléter un rapport sur la constellation du Taureau et ses voisines. Tant et si bien que ça me fait faire des rêves surprenants.

Je sors sur le balcon et lève tout de même les yeux vers le ciel, en quête de la constellation du Taureau. Elle est bien là, au dessus de ma tête, avec ses 4 étoiles. Mais une petite, qu’il me sembla n’avoir jamais vu à un tel endroit, brille de tous ses feux, juste au dessus de moi. Clignote.

Clin d’œil.

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