Les dames des pruniers

Nouvelle de Lana SCRAVAGLIERI, incipit 2, en 4ème au collège Louis Blériot, Levallois Perret (92)

Lou Ho se penche vers son maître.
—Fais aussi vite que possible ! ordonne ce dernier en reposant le pinceau. D’ici deux heures, tout le pays sera noyé dans le brouillard. Je compte sur toi !
Il roule la lettre achevée dans un étui de cuir qu’il tend au jeune serviteur.
Lou ho serre l’étui dans sa ceinture et salue son maître une dernière fois. Il enjambe le balcon de bois, agrippe d’une main ferme à la corde lestée d’un panier suspendu et se laisse glisser dans le vide. Un, deux, trois mouvements de balancier, il se jette sur une saillie de la falaise où il se rétablit d’un vigoureux coup de rein. Le voilà qui dévale à toute allure un sentier de chèvre longeant le précipice. Il ne lui a fallu qu’une poignée de secondes pour disparaître à la vue de son maître et s’éclipser dans la brume.
Le vieux maître soupire.
Des bruits de voix altérées par l’ascension trop rapide d’un escalier lui parviennent du fond de la pièce. Il range son écritoire, lisse les plis de son manteau de soie. Le bol de thé, sur la table, est encore fumant. Il l’enveloppe de la coupe de ses mains pour le porter à ses lèvres.
On frappe à la porte : des coups sourds, de plus en plus forts, donnés à coups de poing.
Voilà, se dit-il, c’est maintenant...

Après quelques minutes de ce raffut, des samouraïs se précipitent dans la pièce et empoignent vigoureusement le vieillard qui n’oppose aucune résistance.
Pendant ce temps, Lou Ho est descendu dans le village troglodyte. Les derniers commerçants, vivant grâce aux travailleurs qui extraient le tuffeau des carrières, ferment leurs boutiques. Lou Ho trotte gaiement dans le misérable village comme chaque fois que son maître le nomme messager, tout fier qu’une telle confiance lui soit accordée.
Soudain une jeune fille sort en courant d’une grotte et se jette dans les bras du jeune garçon.
—Lou Ho ! Tu pars encore ?
—Oui, je dois porter ce message à maître Phong.
—Reviens vite.
—Bien sûr.
Il l’enlace tendrement et elle s’enfuit par un sentier après lui avoir plaqué un baiser sonore sur la joue.
Lou Ho sort du village et lève les yeux vers le sommet de la montagne, derrière lui. Là haut, Méi lui fait de grands signes de la main auxquels il répond très enthousiaste. Puis, il se retourne et traverse la passerelle de bois et de cordes qui se balance dans le vide, avant de se retourner une dernière fois vers la jeune fille haut perchée pour répondre à ses signaux et finalement pénètre dans la forêt.
Il se glisse entre les branches, qui tentent de l’agripper au passage, si vif et rapide, qu’elles ne parviennent même pas à le griffer. Il doit se dépêcher car c’est vrai, dans peu de temps le brouillard descendra des montagnes et, dans le paysage noyé de brume, impossible de retrouver son chemin.
Il parvient à se faufiler hors de la forêt, mais il n’arrivera pas à la ville. Il s’arrête donc dans une auberge qui lui sert souvent de refuge lorsqu’il est surpris par la nuit ou les nuages qui descendent jusqu’à terre. Il reste devant une fenêtre jusqu’au matin quand la brume se lève, et sautille toujours aussi gaiement jusqu’à la ville.
C’est le jour de la fête des pruniers et un long défilé descend la rue principale. Lou Ho s’émerveille de ces grandes sculptures colorées, de ces musiciens vêtus de longues capes rouges, de ces danseurs et danseuses qui avancent lentement vers la sortie de la ville. Soudain, au milieu des dames des pruniers, ces femmes condamnées à un an de solitude avant d’être sacrifiées, au milieu de leurs mouvements harmonieux, de leurs hanfus verts et bleus, il aperçoit un visage, qui est aussitôt englouti dans la foule. Ce visage, il le reconnaîtrait entre mille, il ne le voit qu’une fois par an, pour son anniversaire. Il n’y a pas à s’y tromper, c’est bien elle.
Lou Ho reste quelques instants les yeux rivés sur ce point, où vient de disparaitre le visage familier, puis, sortant de sa torpeur, il se fraye un chemin jusqu’aux ruelles désertes. Il suit le dédale de rues pavées jusqu’à une petite maison rouge. Il toque à la porte de bois et entre dans l’unique pièce au sol de parquet. Alors, les yeux baissés et plein de respect pour le vieil homme assis au milieu la salle, Lou Ho s’approche et tend l’étui de cuir au vieillard, qui pose son pinceau. Il prend l’étui comme une relique sacrée, déroule délicatement le message et lit en silence.
—Lou Ho, dit-il une fois sa lecture finie.
L’enfant lève la tête.
—Maître Xiang s’en est allé, poursuit le vieillard.
—Que voulez-vous dire, maître Phong ?
—Son respect pour la vie l’a emporté et à l’heure qu’il est, il doit être mort.
Une larme roule sur la joue de Lou Ho.
—Il me demande de prendre soin de toi et de te rapprocher de ta mère.
Les yeux de Lou Ho rougissent.
—Je l’ai vue parmi les dames des pruniers.
—Je sais. Ta mère t’a confié aux soins de maître Xiang quand tu n’étais qu’un nourrisson car elle ne pouvait s’occuper de toi. Je servais d’intermédiaire entre maître Xiang et elle. Tu le sais, elle ne t’a pas oublié et t’a rendu visite à chacun de tes anniversaires.
—Oui.
—Maître Xiang n’a pas voulu assister à la mort des dames des pruniers et a ainsi provoqué la colère de l’empereur. Ta mère a été tirée au sort parmi les femmes du pays. Elle a droit comme les autres à une dernière visite et c’est toi qu’elle demande. Tu devras te présenter demain au temple.
Un frisson parcourt le jeune garçon et il s’effondre devant la table basse.

Le lendemain, Lou Ho arrive au temple plus pâle qu’un mort. Un samouraï le mène à un jardin où des femmes vêtues de vert et de bleu discutent entre elles ou avec de la famille. C’est alors qu’elle sort de derrière un prunier. Elle lui sourit en approchant et, une fois près de lui, prend sa main pour l’emmener sur un banc. Le garçon se blottit dans ses bras et ils restent ainsi quelques instants. Puis la mère se détache de l’enfant avec cette douceur qui n’appartient qu’aux mères qui se battent pour leur enfant. Il n’ose pas la regarder.
—Lou Ho, souffle-t-elle.
Les larmes qu’il retenait débordent sur ses joues.
- Reste avec moi, dit-il.
—Mais je n’ai pas le choix.
—Je ne veux pas que tu partes.
—Tu as maître Xiang.
Lou Ho secoue la tête.
—Maître Xiang est mort.
La femme ferme les yeux en signe de respect pour le vieux sage défunt.
—Alors maître Phong s’occupera de toi.
—Je veux que ce soit toi.
—C’est impossible.
—Pourquoi tu dis ça, s’écrit Lou Ho en sautant sur ses pieds. Pourquoi tu ne te bats pas ?! Pourquoi tu n’essayes pas de fuir, de trouver...
—Trouver quoi Lou Ho, demande la femme d’un ton agressif qu’elle n’avait jamais utilisé contre lui. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?! Quand on devient dame des pruniers, on ne choisit pas. Les prêtres viennent en disant que l’on a été désigné et on doit les suivre si on ne veut pas être torturé !
« Fuir ?! Après en avoir vu passer une entre deux gardes, avant de se faire prendre et revenir à moitié brulée, on en perd l’envie !
Des larmes coulent à présent sur ses joues.
—Crois moi, Lou Ho. J’ai cherché, je n’ai rien trouvé. On ne peut rien faire. Tu vas rentrer chez maître Phong et lui demander de s’occuper de toi. Tu deviendras marchand ou tailleur, tu te marieras, tu auras des enfants et tu vivras heureux. Pour moi, c’est fini.
Pendant qu’elle parle le visage de Lou Ho s’illumine peu à peu.
—Non, dit-il. Tu n’as pas essayé.
Il prend la main de sa mère et s’élance vers la haie de feuillus. Elle est entraînée dans son sillage sans comprendre et en quelques secondes les voilà qui sortent du petit trou dans les feuillages et s’élancent dans les rues. La mère défait l’épingle qui retient ses cheveux et suit l’enfant s’accrochant à cette dernière chance qu’il lui donne.
Ils s’engouffrent dans la petite maison rouge et tombent à terre à bout de force devant maître Phong.
—Mais quelle folie as-tu faite ?
—Ce n’est pas une folie mais l’acte désespéré d’un enfant. Avez-vous un vêtement à me donner, demande la femme en se levant.
Le vieillard encore hébété désigne une pile de vêtements, elle prend le premier et se glisse derrière le paravent.
—Ils nous recherchent, dit Lou Ho.
—Bien sûr qu’ils vous recherchent, réplique le vieillard, tu as enlevé une dame des pruniers ! Yueliang ! Comment as-tu pu l’écouter ?!
—Maître Phong, il est bien fort l’homme qui arrêtera un enfant aimant, dit la mère en sortant de derrière le paravent vêtue d’une tunique violette. Nous ne vous causerons aucun problème. Voulez-vous nous donner un peu de nourriture ?
—Et qu’allez-vous faire ? Inconsciente !
—Fuir, c’est tout ce qu’il y a à faire.
—Vous ne sortirez pas de la ville, malheureuse !
—Par les égouts.
—Et pour aller où ?
Elle hausse les épaules.
—Là où on voudra de nous.
Le vieillard, après avoir lu la détermination dans les yeux de la femme, soupire, résigné.
—Allez par delà les montagnes, sans passer par les chemins. Allez par delà les mers, sans passer par les ports.
—Merci, maître Phong, dit-elle en s’inclinant. Viens, Lou Ho.
L’enfant, resté assis se lève, s’incline et suit sa mère qui sort de la maison. Ils se faufilent dans une ruelle déserte se glissent sous une plaque de métal noir.
Ils marchent longtemps dans les tunnels crasseux, parfois enfoncés jusqu’à la taille dans l’eau boueuse. Des odeurs nauséabondes leur piquent le nez et à tous moments des clapotements retentissent dans les conduits. Enfin, ils arrivent à la plaque qu’ils cherchaient, une plaque verte sous laquelle ils restent jusqu’à la nuit tombée. Alors, la mère soulève le disque de fer et laisse Lou Ho sortir avant de sortir elle même.
Seul un voyageur qui vient de la forêt et s’approche de l’auberge pour y passer la nuit, a vu dans l’obscurité les deux ombres qui disparaissent dans la forêt. Cette nuit là, on a perdu toute trace de Lou Ho et Yueliang. Cette nuit là, la dame des pruniers a disparu.

Si un jour vous allez par delà les montagnes sans passer par les chemins, par delà les mers sans passer par les ports, peut-être les trouverez vous ou entendrez vous parler d’eux. Ou alors, allez dans ce petit village troglodyte, perdu dans la montagne...
Aujourd’hui, on peut encore voir, en haut de la falaise, une fille, les cheveux au vent, qui guette son ami sans le voir revenir. Elle attend cet ami qui est parti depuis si longtemps. Tous les jours, elle le revoit arriver triomphant d’avoir porté un de ses messages. Elle attend le petit Lou Ho qui lui a promis qu’un jour, il l’emmènerait. Elle attend une ombre qui ne reviendra peut-être pas... Qui sait ?

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