Maman

Écrit par Mathilde Adeline, incipit 2, en 1ère au Lycée André Malraux à Gaillon (27). Publié en l’état.

Elles avançaient pas à pas, serrées l’une contre l’autre, chacune croyant fermement qu’elles retrouveraient cette poupée maudite. Celle-ci était toute petite et était vêtue d’une petite robe bleue usée par le soleil. Elle avait des cheveux blonds, raides, qui étaient abîmés par le frottement et la crasse. Sa bouche était un simple petit « u », dessiné au feutre, qui était parti depuis longtemps. Marie aimait bien lui redessiner une petite bouche à chaque fois que le trait disparaissait, mais il ne restait jamais bien longtemps, comme si la poupée refusait de garder ce petit « u » qui lui donnait un air si innocent. De plus, elle avait une particularité : elle avait des boutons à la place des yeux. Ils tombaient fréquemment et sa maman lui en recousait toujours de différentes couleurs. Les couleurs n’étaient jamais les mêmes et les boutons jamais à la même place, mais elle avait quelque chose de mystérieux dont la petite fille ne pouvait pas se passer. Marie, effrayée et encore sous le choc, cachait son visage dans le cou de sa mère. Cette dernière était complètement paniquée mais ne devait surtout pas le montrer à sa fille. Elle devait rester forte. C’était ainsi. Elle n’avait pas le choix. Elle devait être forte pour sa fille, pour son mari parti à la guerre... Elle avançait sur la route, ne sachant s’il fallait courir ou marcher avec ses sabots si inconfortables. En sortant de la maison, elle n’avait pas un instant pensé à sa tenue. Voyant la petite à terre, elle n’avait pensé qu’à une seule chose : sa fille. Tiraillée entre la peur et les larmes, elle avançait lentement, au rythme de ses sanglots. Elle avait envie de hurler. Comment en était-elle arrivée là ? La route sur laquelle elle marchait était jonchée de débris de maisons et de bâtiments. Comment allait-elle retrouver la poupée ? Elle devait sûrement être recouverte de briques et de poussières. Claire ne savait pas ce qui allait se passer. Elle avait accepté de chercher la poupée pour sa fille ; ce n’est que maintenant qu’elle se rendait compte de ses mots. Ces simples petits mots peuvent installer le doute, la peur jusqu’à la terreur chez un Homme. Claire n’en revenait pas, cette route qu’elle connaissait si bien lui paraissait tellement longue. Elle se croyait dans un cauchemar. Un cauchemar éveillé. D’un instant à l’autre un obus pouvait leur tomber dessus et ça serait la fin. Ses sabots paraissaient de plus en plus lourds, elle avait l’impression que ses pieds étaient collés, cloués au sol. Chaque pas qu’elle faisait la décollait de la terre comme pour l’emmener dans un autre monde que celui de la guerre. Claire ne souhaitait qu’une chose : quitter cette sinistre et sombre route. Elle voulait faire demi-tour et se mettre à l’abri mais quelque chose l’en empêchait. Sa fille s’était endormie dans ses bras. Elle s’était laissé bercer par la cadence des sabots de sa mère lors de leurs contacts avec le sol. Claire ne s’en était pas rendu compte. Pour le moment elle n’avait qu’un seul objectif : retrouver la poupée. Elle ne pouvait pas décevoir Marie. La petite comptait sur sa mère. Elle avait toujours été là pour elle. Elle ne pouvait pas renoncer mais devait-elle continuer de chercher cette poupée au péril de leur vie ? Tout d’un coup, une autre explosion retentit. Claire sursauta et hurla en même temps. Elle avait tellement peur. Marie se réveilla d’un coup. Elle ne comprit pas tout de suite la situation. Des souvenirs jaillirent alors de sa mémoire, l’avion, l’obus, l’explosion, la poupée. Tout ces événements s’étaient déroulés tellement vite. Marie sauta des bras de sa mère. Elle courut, courut le plus vite possible avec ses petites jambes dans son collant troué. « Mireille, Mireille ! » répétait-t-elle. Cette poupée que Marie aimait tant s’appelait Mireille. Cette maudite poupée avait une légère odeur de sucré qui faisait penser à du miel. La petite fille avait donc décidé que son nom serait Mireille. Claire n’eut pas le temps de réagir que Marie était déjà au bout du virage. Claire vit Marie s’arrêter net. Elle se mit alors à courir malgré ses sabots qui lui provoquaient de vives ampoules à chaque fois qu’elle accélérait le pas. Pourquoi Marie s’était-elle arrêtée ? C’est alors que Claire perçut l’horrible spectacle qui s’offrait à la petite fille. Des maisons brûlaient de part et d’autre de la rue. Les flammes montaient jusqu’au ciel et la fumée qu’elles provoquaient était d’un noir cauchemardesque. On pouvait voir les maisons qui s’écrasaient sur elles-mêmes avec des craquements ressemblant à ceux d’os brisés. Lorsqu’on entrait dans ce virage, tout de suite la chaleur du feu nous enveloppait. C’était à peine si l’on pouvait respirer. De plus, l’odeur était insupportable. Cette odeur de brûlé était oppressante, ce virage sentait la mort. Le feu mangeait tout sur son passage. Il était affamé et brûlant. Il ne laisserait personne s’en sortir. Tout, absolument tout, brûlait : les maisons, les arbres, l’herbe, le ciel, la terre. Tous les éléments s’étaient réunis dans une tempête ravageuse. Des tas de briques et de débris matériels s’amassaient sur les côtés tels des bribes de vies réduites à néant. Les gens pleuraient dans un silence de mort que seul Verdun pouvait comprendre. Certains essayaient de sauver le peu qu’ils pouvaient en rentrant dans leurs maisons brûlantes de souvenirs mais ils revenaient toujours avec des cendres entre les mains. D’autres attendaient que les flammes se calment et, une fois leur maison consumée par le feu de la guerre, ils essayaient de sauver les infimes parties de leur maison que le feu avait bien voulu épargner. Claire prit alors Marie dans ses bras. Comment une petite fille pouvait-elle supporter ce spectacle effroyable ? C’est simple, elle ne le pouvait pas. La petite éclata en sanglots. Claire se mit alors à pleurer doucement contre sa petite moitié. Elles pleuraient toutes les deux, leurs cheveux entremêlés. Leur étreinte désespérée, leur posture, exprimaient la perte d’un monde de paix disparu. La petite Marie pleurait de grosses gouttes, elle aurait tellement aimé revoir son père ; son absence avait installé la peur dans son cœur. Lorsqu’il était parti, lorsque tous les hommes étaient partis, tout le monde s’était mis à avoir peur. Marie comprenait à présent : avec toute la candeur et la naïveté de son âge, elle se rendait compte que plus rien ne serait comme avant. Claire, elle, pleurait des larmes d’amertume. Elle savait que c’était fini, elle le sentait, c’était la fin. Elle eut juste le temps de chuchoter quelques mots tendres à l’oreille de sa fille, avant qu’un autre obus ne déchirât le ciel. Claire leva la tête, l’obus avait été lâché juste au dessus de leur deux petites carapaces enlacées. Elle ferma alors les yeux, et attendit l’impact. Tout allait être réglé en un instant, les obus allaient remplir leur mission avec succès. Claire rouvrit les yeux lorsque celui-ci explosa dans une violente déflagration. La secousse ultime qui suivit sépara les deux corps et les fit s’écraser sur le sol meurtri. La tête de Marie partit en arrière mais ne heurta pas le sol dur et froid, comme tout le reste de son corps. Son nez fut plutôt ravi par une douce odeur de miel sucré, l’odeur rassurante de Mireille. La petite fille ne prononça pas un mot, elle flottait dans un rêve, elle était si heureuse. Sa poupée était à portée de main, elle se contenta de l’attraper et de la serrer fort contre elle. Le sol était inconfortable, la chaleur insupportable et l’air irrespirable mais la petite restait là, calme. Elle se sentait apaisée. Cette poupée qu’elle avait tant cherchée, tant espérée ; cette poupée qu’elle n’avait pas voulu abandonner, elle était enfin dans ses bras, en sécurité. Elle aurait voulu rester ainsi éternellement quand une vision l’envahit, une vision terrible, cruelle, qui la ramenait à la dure réalité. Une vision, associée à un mot, qui remettait en cause l’existence de tout homme, l’existence de toute femme, de tous ces pauvres fous partis et sacrifiés à la guerre : Maman.

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