Pupille verticale

Nouvelle de Chloé JAY, incipit 2, en 4ème au collège Joseph Calvet, Saint Paul de Fenouillet (66)

On frappe à la porte : des coups sourds, de plus en plus forts, donnés à coups de poing.
Voilà, se dit-il, c’est maintenant…
Quelques secondes plus tard la porte commence à trembler. Le vieux maître se lève d’un air calme et se tourne vers la porte. Il attend.
Les battants de bois commencent à se fendre et soudain éclatent, projetant des milliers d’éclats de bois dans la pièce entière.
Plusieurs hommes sortent de l’ouverture en un éclair. Vêtus de kimonos noirs, visages masqués, ils respirent la force.
Ces hommes ont l’emblème de l’empereur cousu sur leur manche. L’un d’eux sort un sabre de son étui, sa lame étincelle.
Sans un cri le vieux maître s’écroule sur le sol. Le sang commence à tacher ses vêtements, il ferme les yeux, serein.
Soudain un éclair bleu jaillit comme venu de nulle part. Quelques secondes plus tard les hommes de l’empereur sont à terre, baignant dans leur propre sang, à côté de leur victime.
Un silence assourdissant règne dans la pièce, un silence de mort…

A quelques lieues de là Lou Ho se relève, il a sûrement trébuché et le choc lui a fait perdre connaissance une dizaine de minutes, étrangement il a le goût du sang dans la bouche. Cela importe peu, il se remet à marcher d’un pas rapide, sur le sentier poussiéreux menant au village.
Il pense au message qu’il doit donner au conteur. Il regarde l’étui qui se balance à sa ceinture, au rythme de ses pas.
La curiosité ronge le jeune homme, que peut bien contenir ce parchemin, qui soit si important ?
Autour de lui le calme règne. Lou ho est serein, il se sent bien.
Le sentier qu’il était en train de suivre se rétrécit, le vide commence à se rapprocher. C’est le moment qu’il préfère.
Le jeune homme s’arrête une seconde pour contempler le monde qui l’entoure : une légère brume commence à napper le sommet des rocs, la mousse duveteuse englobe les plateaux, le ciel bleu commence à disparaître sous l’île.
Le garçon se penche pour regarder le vide sous le sentier. Le niveau de brouillard commence à monter, bientôt Lou Ho ne verra plus que ses pieds.
Sous l’île, des racines nébuleuses s’entrecroisent jusqu’à ne plus former qu’un entrelacs brun ; en regardant bien le garçon aperçoit la cabane qu’il avait fabriquée avec les enfants du village au milieu des racines. Mais aujourd’hui il a quinze ans et il n’a plus l’âge de jouer à ça…
Soudain, le jeune homme sort de ses rêveries, il faut qu’il se dépêche, il va bientôt faire nuit.
Il accélère le pas et quelques temps plus tard il aperçoit enfin les lanternes suspendues aux premières maisons.
Il arrive au village et suit les petites rues pavées qui mènent à la grande place.
A ce moment là, la nuit est noire comme de l’encre et la seule lumière qui parvient aux yeux bruns de Lou Ho c’est celle du feu au centre de la place.
Autour du foyer tous les enfants du village sont assis les yeux rivés sur le vieil homme qui s’apprête à leur raconter une histoire.
Le jeune homme s’assoit parmi eux, attendant que le conteur ait fini pour lui transmettre le message.
Le vieil homme lève la tête et le silence le plus complet s’installe dans l’auditoire.
Touts les regards sont rivés sur lui. C’est là que le conteur commence à parler de sa voix douce et captivante qui comme un sortilège transporte les esprits vers le monde du rêve :
« Il y a un millénaire notre île de Minasla ne flottait pas en solitaire dans le ciel comme de nos jours, elle était sur un monde que l’on appelle la Terre.
La Terre est un territoire infini qui lui ne flotte pas…
En ce temps nos contrées étaient dirigées par l’empereur Yang Lan. C’était un homme qui n’avait qu’un seul rêve : faire de l’un des beaux et majestueux dragons qui volent au dessus de nous, son destrier.
Mais ces créatures comme vous le savez tous sont si sauvages et si malignes, qu’il essaya sans aucun résultat…
L’empereur était dévoré par ce rêve, il y pensait jour et nuit. Il faisait désespérément des plans de plus en plus extravagants pour le réaliser.
Quand un jour il eut une idée … Il commença les travaux de son piège, pour cela il recruta toute la main d’œuvre qu’il put trouver à travers tout son royaume.
Lui même troqua son beau kimono brodé d’or pour enfiler un simple habit de travail.
Il fit construire un gigantesque filet qu’il tendit entre deux montagnes. On raconte que le filet était tissé en cheveux d’anges et qu’il usa tout le trésor royal à en acheter.
La construction dura cinq longues années, et puis un jour les travaux s’achevèrent. En ce jour, on organisa une grande fête, une des plus belles que l’on ait jamais vue.
L’empereur n’eut pas à attendre longtemps car trois jours plus tard, alors qu’il allait vérifier l’état de son piège, il trouva à l’intérieur du filet un dragon bleu…
On le captura et on le mit non sans peine dans la cour de l’empereur. Ce dernier essaya pendant un an de le dresser sans rien obtenir de la bête.
Yang Lan se mit dans une rage folle et fit creuser au milieu de son territoire un trou très profond où il jeta le dragon bleu. Il referma ensuite la prison et lança des incantations pour que plus jamais il ne puisse en sortir.
C’est au moment même où l’empereur jeta son dernier sort que tout à coup le sol se mit à trembler… et que petit à petit le territoire de l’empereur se détacha du reste de la Terre.
Soudain ce bout de monde s’envola pour passer bien au dessus des nuages, là où il est maintenant.
Les gens s’habituèrent vite à cette nouvelle vie mais un jour, il y a quinze ans, on découvrit au centre du territoire un gigantesque trou, vide… A partir de ce jour, on chercha le dragon à travers toute l’île, sans aucun résultat.
Yan Lan envoya plus de mille soldats à sa recherche. Il était furieux, le dragon de son ancêtre avait disparu, son héritage. S’il ne retrouvait pas vite l’animal, l’île allait sombrer en dessous des nuages. Alors il demanda à son sorcier de jeter un sort pour que la bête ne puisse pas s’enfuir loin de l’île. Le sorcier s’exécuta mais on ne retrouva pas le dragon. »
—« Il est toujours là quelque part, sinon l’île ne flotterait plus, mais où ? »
Lou Ho captivé par les paroles du conteur doit ravaler sa déception en se rendant compte qu’il vient de prononcer les derniers mots du conte.
Le jeune homme reste quelques instants sous le choc, puis se relève comme si un charme venait de se rompre et le libérait au monde réel.
Il fait plusieurs pas jusqu’à atteindre le conteur qui se réchauffe les mains devant le foyer ardent. Il attend un instant derrière lui, ne sachant quoi faire mais le conteur se retourne soudain, plongeant son regard pénétrant dans celui de Lou Ho. Ce dernier tend à l’homme le parchemin cacheté le matin même.
Le conteur étend le bras pour le saisir. Il brise le cachet de cire et déroule le parchemin. Il lit son contenu puis garde le silence pendant quelques instants.
« C’est ton maître qui t’envoie ? » demande-t-il ?
Lou Ho hoche la tête d’un signe affirmatif. Aucun des deux personnages ne prononce un mot, le silence règne.
Quand enfin le conteur prend la parole :
« Je savais que ce jour finirait par arriver … Ce jour je l’appréhendais depuis quinze ans mais je l’attendais aussi depuis quinze ans…
Lou Ho, t’es tu déjà demandé qui tu étais, où étaient tes parents, tes origines, ton sang ?
Je ne peux répondre à toutes ces questions, car je n’en connais pas les réponses.
Mes connaissances sur ta personne sont infimes, la seule chose que je sache sur toi c’est ton apparition…
Il y a quinze ans, ton maître et moi étions très proches. Nous marchions sous le ciel étincelant et glacial de l’hiver. La nuit nous enveloppait comme une amie, le calme régnait.
Soudain à mes pieds, tomba une poussière brillante, puis une deuxième, et pour finir une multitude de flocons de lumière se déposa sur le chemin devant nous. Jusqu’à ne plus former qu’un nuage argenté.
Ton maître et moi observions bouche-bée ce phénomène irréel.
Quand tout à coup chaque grain de poussière se transforma en un beau papillon bleu, qui en une poignée de secondes étaient dispersés dans le ciel.
Là où se trouvait le nuage de papillons quelques secondes plus tôt, il y avait maintenant un nourrisson, toi, Lou Ho…
Mon ami décida de s’occuper de toi et raconta aux autres que l’on t’avait déposé devant sa porte.
Voilà ton histoire Lou ho, tu es l’enfant né dans la poussière des chemins…
Ecoute … J’ai quelque chose de très important à te dire ; dans cette lettre ton maître me demande de te dire la vérité sur tes origines, car il n’a pas eu le temps de le faire, et il ne l’aura plus jamais …
Tu comprends Lou Ho ? Ton maître est sûrement mort à l’heure qu’il est, tué par les hommes de l’empereur, pour te protéger … »
Lou Ho ne sait plus quoi dire, dans son esprit toutes ses pensées d’entrechoquent. Alors il se retourne et s’enfuit sans un mot pour le conteur.
Les larmes lui montent aux yeux, il court jusqu’à ne plus sentir ses jambes, pour ne plus penser, pour oublier, tout oublier…
Soudain ses jambes le lâchent et il s’écroule par terre. Il ferme les yeux.
De loin on pourrait ne pas l’apercevoir, il est allongé dans l’herbe haute qui recouvre tout son corps, autour de lui une multitude de fleurs multicolores.
Le jeune homme ouvre les yeux, commence à respirer moins vite, le calme remonte progressivement en lui.
Un papillon bleu se pose sur lui. Il reste là un certain temps puis soudain il déploie gracieusement ses ailes, et s’envole pour rester finalement juste au dessus de Lou Ho, on dirait qu’il l’attend…
Le jeune homme se lève et commence à suivre le curieux insecte. Ce dernier lui fait emprunter des sentiers effacés de toutes les mémoires, respirant le mystère.
Finalement le papillon s’arrête et se pose sur un nénuphar d’un étang bleu limpide. Comme le gardien de cette eau, se dresse un grand cerisier en fleur.
L’eau bleue brille comme un ciel étoilé et à sa surface quelques nénuphars se balancent au gré du vent.
Une fleur rose tombe à la surface de l’eau qui se trouble légèrement. Le vent secoue un peu le cerisier et d’autres fleurs viennent se déposer à coté de la première.
Mais soudain une centaine de fleurs s’envolent pour former un nuage devant le jeune homme, et quelques secondes plus tard cette masse ressemble au corps d’un homme, le vieux maître de Lou Ho…
Le personnage de fleur lui murmure quelques mots :

« Œil bleu dans œil brun …
Ailes dans jambes …
Immortel dans éphémère …
Ame de sage dans celle d’enfant … »

Puis le vent balaye le nuage rose pour ne plus rien laisser de lui que son souvenir.
Aucun bruit à part le clapotis de l’eau…
Aucune lumière à part celle de la lune…
Aucune pensée à part celles de Lou Ho…

Un bruit sourd retentit soudain, et une étoile de fer vient se ficher dans l’écorce du cerisier. Lou Ho se retourne, derrière lui, à peine dix pas, il aperçoit un groupe d’hommes vêtus de kimonos noirs, visages masqués, ils respirent la force. Ils sont armés jusqu’aux dents…
Le jeune homme se lève, il court ; il n’a pas peur, il sait ce qu’il doit faire.
Une autre étoile de fer lui érafle le bras, cela lui est égal, il sait…
Il arrive au bord de la falaise, au bout de l’île, il est entre les soldats et le vide.
Il sourit et on peut apercevoir ses longues dents aiguisées comme le tranchant d’une épée.
Les soldats se rapprochent, Lou Ho lui ne bouge pas, il sourit…
Son regard bleu acéré se pose sur les soldats et leur jette tout son mépris. Sa pupille est verticale, elle brille d’un éclat nouveau, céleste…
Les hommes se rapprochent de pas en pas, leurs mouvements saccadés traduisent leur férocité montante.
Soudain Lou Ho éclate d’un rire cristallin qui vient percer le silence.
Il se retourne… Il est face au vide… Partout autour de lui fusent des étoiles de fer…Il prend son impulsion et plonge dans les nuages…
Plus aucun bruit, aucune parole, plus rien. Quand soudain un éclair bleu sort de la brume et
deux grandes pupilles bleues, une rivière d’écailles, des griffes acérées …

Un rire cristallin s’échappe de la créature, et l’île se met à trembler, et à perdre de l’altitude…

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