Regard de loup

Écrit par PERRIERE Yuna (4ème Jean Cocteau de Coulaines)

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face et s’éloigna en s’efforçant de ne pas courir.

Elle continua d’avancer prudemment jusqu’à la sortie de la pièce, et, lorsqu’elle fut sûre d’être hors de vue de l’homme, elle se mit à courir vers sa chambre. Une fois arrivée, elle ferma sa porte à clé et rabattit les volets sur sa fenêtre, de peur qu’il ne réapparaisse. Elle s’assit alors sur son lit et tenta de calmer les battements frénétiques de son cœur. Alors, se souvenant de l’article qu’elle avait découpé seulement quelques minutes plus tôt dans le journal du coin, elle le sortit de sa poche. Le déplia. Et étouffa un cri d’horreur. Au milieu de l’article se trouvait la photo de l’homme qu’elle venait d’apercevoir ! Et en dessous, une écriture italique indiquait :
« Bernard Lagrange, quinquagénaire, porté disparu depuis hier matin »
D’effroi, elle laissa tomber le papier et fixa le mur en essayant de tout remettre au clair. Que faire ? Au bout de quelques secondes de réflexion, elle en vint au fait qu’il fallait, tout simplement, qu’elle prévienne la police qu’elle l’avait retrouvé. Se levant, elle se mit à chercher son téléphone du regard. Comme elle ne le voyait pas, elle commença à regarder en dessous de son lit, de ses différentes armoires, sur son bureau, re-regarda par terre et… dut se rendre à l’évidence ; dans sa précipitation à vouloir fuir l’homme, elle avait oublié son téléphone sur la table du salon. Fallait-il qu’elle aille quand même le chercher ? Ou était-il plus prudent de rester là à attendre qu’il parte ? Elle se décida. Elle irait finalement le chercher. Elle inspira à fond, tourna délicatement la clé dans la serrure et ouvrit doucement la porte. La maison était calme. Elle prit quand même la précaution d’attraper un dictionnaire bien lourd pour se défendre au cas où l’homme serait à l’intérieur -même si elle avait conscience que l’objet se trouverait bien futile si elle devait affronter l’inconnu. Lola entra dans le salon. Elle était blême, son cœur faisait des sauts de cabri dans sa poitrine et ses mains, qui enserraient encore le livre, étaient moites. Mais elle ne vit rien. Personne. Elle ne sut trop définir si cette nouvelle la rassura ou si, au contraire, elle en fut d’autant plus inquiète. Elle fit le tour de la maison, toujours sur le qui-vive, vérifiant à toutes les fenêtres, placards, dessous de lit … rien. Elle rejoignit sa chambre, rassérénée, à deux doigts de se demander si elle n’avait pas eu une hallucination. Mais le souvenir de l’homme restait gravé dans son esprit et elle savait bien qu’elle n’avait pas assez assez d’imagination pour créer une illusion aussi réaliste.
Un jour passa, puis deux, puis trois, une semaine puis une autre sans qu’aucun événement similaire ne se produise. Lola n’avait pas oublié ce qu’il s’était passé deux semaines auparavant mais, avec le recul, elle en avait conclu que cet homme s’était perdu et qu’il s’était retrouvé, par on ne sait quel malencontreux hasard, devant sa fenêtre. Et pour les yeux ? Faute de réponse plus crédible, elle se résolut à penser que la supposée sauvagerie de l’inconnu n’avait été perçue qu’en raison de sa propre surprise et surtout sa frayeur.
Après toutes ces émotions, Lola avait repris une vie normale.
Lola venait de finir sa journée de cours. Le cartable en main, elle marchait, perdue dans ses pensées. Pour rentrer chez elle, Lola devait parcourir plusieurs kilomètres à pied, aucun bus ne desservant son domicile. Elle dépêchait espérant arriver chez elle avant la nuit tombant très tôt en décembre. Elle traversa un boulevard, longea des petits commerces, bifurqua à une intersection et coupa à une rue moins passante. Elle s’amusa à détailler les décorations de noël qui étaient accrochées un peu partout ; dans les vitrines des magasins, sur les balcons, suspendues au-dessus de la rue etc. Ces décorations rendaient le trajet un peu plus distrayant. Lola arrêta son regard sur un bureau de tabac et regarda les clichés qui ornaient la une : un homme et deux femmes avaient disparu. Encore. Elle parcourut rapidement l’article des yeux. Le journaliste évoquait le fait que ces individus étaient des personnes tranquilles, sans casier judiciaire. Il était dit ensuite que leurs familles étaient très inquiètes et suppliaient quiconque aurait ne serait-ce que l’impression de les avoir aperçus serait prié d’appeler la police. Lola voulut en savoir plus et surtout, découper les photos des disparus et ainsi mémoriser leurs visages au cas où elle les croiserait, comme c’était arrivé avec l’homme disparu il y a deux semaines. Elle entra dans le bureau de tabac. Seul deux personnes occupaient le magasin ; un homme, de dos lisant un journal et une femme, derrière le comptoir s’affairant à ranger des paquets de cigarettes par marque. Elle ne put distinguer le visage des deux individus. Lorsqu’elle franchit la porte et que le carillon sonna pour annoncer sa venue, aucun des deux ne se retourna. Lola ne s’en occupa pas. Elle prit un exemplaire du journal qu’elle avait vu sur la devanture du magasin et alla payer. Elle posa la revue sur le comptoir et fouilla dans ses poches à la recherche de pièces. Elle en trouva quelques-unes et les sortit. En voulant les poser avec le journal, une d’elles tomba à terre. Le bruit produit par la pièce emplit la salle silencieuse. Soudain, les deux personnes se retournèrent. Lola se figea. Leurs yeux étaient identiques à ceux de l’homme !...L’habitacle redevint calme mais ce calme était désormais très angoissant. Les deux adultes la fixaient de leurs yeux de loup et suivaient ses moindres faits et gestes du regard. C’est alors que Lola se rendit vraiment compte de la situation : elle faisait face à deux personnes aux allures humaines mais au comportement animal et elle ne savait ce qu’ils pouvaient lui faire ! Soudain, en un mouvement, elle se retourna, sortit du magasin et prit la fuite à toutes jambes. L’angoisse la rongeait et l’empêchait de réfléchir décemment. Alors, elle s’engouffra dans la petite superette qui se situait juste en face. Les bips incessants provenant des caisses et la fraicheur ambiante du magasin étaient presque rassurants comparés à l’immense stress qu’elle venait de subir. Tout en regardant fréquemment par-dessus son épaule, elle se cacha derrière une statue en carton de l’effigie du magasin. Pour ne pas se faire remarquer par les clients qui se pressaient tout autour d’elle, Lola feignit de chercher quelque chose dans le rayon jouxtant la figurine. Malheureusement des personnes remarquèrent son manège et commencèrent à chuchoter entre eux. C’est à ce moment-là qu’elle se rendit compte de l’étrange comportement de l’une des clientes. Celle-ci n’avait aucun caddie, panier, cabas ou autre contenant de ce genre, ne portait pas de nourriture ou affaires dans ses bras. Elle semblait plutôt attendre quelque chose. Ou quelqu’un. Soudain la femme se retourna, et la toisa. Lola eut le réflexe de regarder ses yeux –petits, bleus clairs, légèrement cernés- ils n’avaient rien d’anormal (si l’on omettait le fait qu’ils étaient fiévreux, que de la sueur coulait de son front et qu’elle avait l’air extrêmement paniquée mais de cela Lola s’en fichait car ils n’avaient en aucun cas de ressemblance avec ceux qui lui faisaient peur).Cette dernière en aurait presque soupiré de soulagement. C’est alors que la femme commença à gémir et à se contorsionner dans tous les sens. Lola se surprit à faire un pas en avant dans le but d’aider la jeune femme lorsque celle-ci releva brusquement la tête. Ses yeux désormais rougis et encore plus fiévreux qu’avant la transperçaient. Des yeux de loup. Lola manqua de pousser un cri de frayeur. Oubliant tout le reste, elle sortit précipitamment, les yeux exorbités, du magasin. Sans s’arrêter, elle remonta la rue. Au bout de quelques minutes, elle se stoppa, essoufflée. Et, après avoir vérifié une énième fois derrière elle si personne ne la suivait, elle reprit sa marche, plus tranquillement cette fois. La nuit commençait à tomber. C’est alors qu’elle se souvint du journal. Étonnamment, les visages qui y étaient affichés ne correspondaient en rien avec les trois visages qu’elle venait d’entrevoir dans le bureau de tabac et dans la supérette. C’était bizarre. La femme de la supérette avait eu l’air de se… transformer devant ses yeux ! Donc, si on suivait ce raisonnement, cela voulait donc dire que les personnes portées disparues étaient transformées depuis assez longtemps pour que leur entourage s’en rende compte et aille faire une déposition à la police. Les trois personnes qu’elle venait de voir s’étaient donc récemment transformées en une espèce … d’humain sauvage. Mais ça n’expliquait pas tout ! Pourquoi ces personnes se transformaient-elles ? Était-ce lié à leurs origines ou à leur mode de vie ? Pourtant il était dit dans le journal qu’ils étaient des personnes « normales », sans histoires particulières. Lola pesta : cette histoire n’avait ni queue ni tête ! Et puis pourquoi est-ce que tout ça lui arrivait à elle ?
La nuit avait enveloppé la rue. Le froid était tombé. Les rares réverbères qui longeaient la rue diffusaient un faible halo lumineux qui ne permettait de voir qu’à un ou deux mètres devant soi. Lola soupira. Elle avait 30 minutes de retard. Mais d’après ce qu’elle pouvait voir, il ne lui restait plus qu’environ 500 mètres de marche. « Ouf, se dit-elle, il commence vraiment à faire froid … »
Une voiture passa. Elle diffusa de la lumière tout autour de Lola. Le halo se déplaça sur le trottoir. Et s’arrêta. La voiture était à l’arrêt en plein milieu de la rue. Lola se stoppa net. Une personne en descendit, puis deux, trois. Au final quatre personnes en sortirent. Bien qu’elle ne pût voir leur visage, Lola prit peur. Les silhouettes se rapprochaient dangereusement. Lola reculait. Elle n’osait pas courir de peur d’envenimer les choses. Les quatre individus entraient désormais dans le périmètre du halo de lumière du réverbère le plus proche de Lola. Elle put découvrir leur visage. Les personnes qui l’encerclaient n’étaient autre que son père, sa mère, sa sœur et l’homme. Ils avaient tous les yeux semblables à ceux de ce dernier. Ses parents et sa sœur n’avaient pas l’air de savoir qui elle était. Ils avançaient juste, les lèvres retroussées, prêts a bondir sur elle à tout moment. Presque dans un couinement, Lola implora : « Papa… Maman… »
Soudain, à quelques rues de là, quelqu’un s’éveilla en hurlant.

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