Reset

Écrit par FERRIER Lucie (3 ème Collège de la Source de Mouthe)

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face et s’éloigna en s’efforçant de ne pas courir.

Prise de tremblement, Lola rejoignit l’entrée et plaça sa main sur la poignée. Elle resta sur le seuil quelques instants, puis entrouvrit le battant... Elle hurla. Le monstre était là, devant elle ! Il la regardait de ses yeux injectés de sang. Il la fixait et pour la première fois, la jeune fille sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Une émotion qu’elle ne connaissait pas lui compressa le thorax, quelque chose de désagréable et de violent. Elle voulut fermer la porte mais ne put obliger sa main à lui obéir. Son corps ne répondait plus aux ordres de son cerveau. Lola était fascinée par ce monstre pourvu d’un corps épais, de cheveux ternes et emmêlés et vêtu de vieux vêtements sombres.
— Qui êtes-vous ? Que faites-vous chez moi ? bafouilla-t-elle.
L’homme ne répondit pas, il se contentait de la dévisager.
— Réponds-moi, monstre !
— Monstre ? Moi ?
Cette voix, rauque, comme le grognement d’un animal en colère…
C’est à ce moment que Lola identifia l’émotion qui l’étreignait : elle était terrifiée. Elle ne savait pas se défendre et l’homme pouvait l’attaquer à tout moment ! Pourtant, au grand étonnement de la jeune fille, il ne fit rien, ne broncha pas. Il la fixait toujours de ses yeux jaunes, comme s’il découvrait quelque chose pour la première fois, ce qui eut pour effet de rassurer légèrement la jeune fille.

— Vous me faites peur ! lança-t-elle. Très peur ! Vos yeux sont cruels, et votre peau est abîmée !
L’homme regarda ses mains, puis de ses doigts sales, il prit une mèche de ses cheveux crasseux et la contempla comme s’il essayait de comprendre ce qu’elle venait de dire. Il tenta ensuite d’effleurer les longs cheveux blonds de Lola mais celle-ci sursauta et recula vivement. Il se ravisa et reprit un visage neutre. La jeune fille se mit à crier :
— Personne n’a des yeux comme ça ! Vous êtes différent, vous n’avez rien à faire ici !
La jeune fille tremblait, son corps n’avait jamais réagi de cette façon avant ce soir. Il faut dire que jusqu’à ce soir, jamais elle n’avait vécu ce genre de situation ! C’était une première qu’un homme apparaisse chez elle de cette façon. Ou tout simplement que quelqu’un vienne chez elle. Lola vivait seule, et parlait rarement aux quelques personnes qu’elle croisait dans son quartier tranquille. Les rues de Perfectworld étaient d’une propreté improbable pour une ville aussi imposante. Dans la journée, les gens marchaient droit avec un sourire béat sur les lèvres. Aucun bruit ne résonnait, mis à part le murmure des saluts échangés entre passants. Les longs murs gris alternaient avec d’autres longs murs gris et ennuyeux, dans cette ville où rien d’intéressant ne se passait jamais, et où tout se déroulait au ralenti.

Mais à cette heure-ci, la rue était silencieuse, ce qui signifiait que vingt-deux heures étaient déjà passées et que le couvre-feu avait eu lieu. La jeune fille devait retourner dans sa chambre avant que la police ne débarque et ne l’y oblige, mais avec cette… créature devant sa maison, impossible d’aller se coucher. Ces yeux jaunes dans cette face d’ogre… Un animal féroce !
— Retournez d’où vous venez ! Laissez-moi tranquille !
Les yeux de Lola ne trahissaient aucune émotion, pourtant la jeune fille sentait la panique l’envahir. Le monstre, quant à lui, changea d’expression. Son visage se durcit, il fronça les sourcils, comme hypnotisé par la jeune fille. Soudain, il émit un grognement et fit mine de s’approcher de la jeune fille. Il tendit le bras comme pour l’attraper. Instinctivement, celle-ci se défendit et de ses ongles vernis lui griffa l’avant-bras, d’où jaillit presque aussitôt un mince filet rouge. Le sauvage grimaça de douleur et un grondement sourd s’échappa de sa gorge. Surprise, Lola posa son index gauche sur l’égratignure, porta son doigt devant ses yeux et loucha pendant quelques instants sur la petite tache rouge.
Elle sentit son ventre la pincer violemment. Que se passait-il ? La créature étrange qui se dressait de toute sa stature devant elle tenait davantage de l’animal que de l’humain ! Tout cela était tellement anormal, tellement nouveau, tellement… incroyable… Absurde !
— R-rent-rez ch-ez v-ou-s ! articula-t-elle avec difficulté.
Les mots restaient bloqués dans sa gorge. L’homme plissa les yeux et pencha la tête sur le côté. En face de lui, Lola ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Pourquoi tout lui semblait-il si embrouillé ? Les sourcils froncés, le corps tendu, prêt à bondir comme sur une proie facile, l’homme paraissait agressif sous la forte lueur de la pleine lune.

Deux coups de feu se firent entendre, brisant le silence épais de la nuit. Pour se protéger, le sauvage tira la jeune fille par le bras et la plaça devant lui avec la rapidité de l’éclair. Roulement du tonnerre. Il se servit d’elle comme d’un bouclier pour se protéger des trois autres coups qui retentirent. Aucun n’atteignit leur cible. Un hélicoptère apparut alors dans le ciel au-dessus d’eux. Lola leva la tête et éberluée vit une échelle se matérialiser à ses côtés. Un homme en descendit :
— Sauvage ! ordonna une voix au-dessus de leur tête. Retournez dans votre jungle !
Le monstre ne broncha pas. Il serra un peu plus encore son étreinte autour du bras de la jeune fille.
— Hé ! Lâchez-moi ! Elle se débattit de toutes ses forces, sans succès. L’homme avait trop de force.
— Vous m’avez entendu ?! hurla le garde qui sauta au sol et mit la créature en joue.
— Un sauvage ? piailla Lola. Mais je croyais qu’ils avaient tous été exterminés depuis deux siècles !
— Presque tous, mais rassurez-vous, celui-ci ne vous fera aucun mal. Ceux qui restent sont inoffensifs.
Le sauvage recula de quelques pas dans l’ombre en grognant. Il tenait toujours la jeune fille contre lui, si bien que le garde n’osait pas tirer. Alors l’homme à la stature d’ogre souleva Lola comme une simple poupée de chiffon et se mit à courir. Lola hurlait. Il traversa plusieurs rues, courbé en deux avec son précieux fardeau, tandis que la jeune fille lui donnait des coups de toutes les façons qu’elle pouvait. Rien à faire, le monstre n’était pas décidé à s’arrêter. Il continua de courir pendant plusieurs minutes, zigzaguant entre les maisons. Il s’arrêta un bref instant pour reprendre son souffle. Immédiatement, une détonation supplémentaire éclata. Cette fois le sauvage laissa tomber Lola sur le sol froid et s’agenouilla. La jeune fille remarqua alors qu’une tâche rouge s’étalait au niveau de la cuisse du monstre.
— Ecartez-vous mademoiselle, ordonna le garde.
Le sauvage découvrit les dents et gronda Sans hésiter, le garde saisit la matraque accrochée à sa ceinture, et il frappa le monstre d’un coup sec. La créature s’écroula, sans connaissance. Quand il fut étendu sur le sol, l’homme le ligota solidement. Après l’avoir installé dans l’hélicoptère, l’homme ramena Lola chez elle. La jeune fille était restée muette tout le long du voyage. Le soldat lui expliqua qu’il allait ramener le sauvage chez lui :
— Excusez-moi pour ce dérangement. Vous avez dû avoir très peur ! Il y a eu une faille dans le système de protection de la ville et ce monstre a réussi à franchir la barrière. Il a dû se perdre dans nos quartiers. Retournez à vos activités et ne vous préoccupez pas de ce qu’il vient de se passer.
Le soldat remonta à bord de l’hélicoptère qui disparut quelques secondes après du champ de vision de Lola. La jeune fille ne bougea pas, elle fixait le ciel comme si elle le découvrait.

Après avoir survolé pendant près d’une heure les plaines et les forêts qui entouraient Perfectworld, l’hélicoptère se posa en pleine nature. Le sauvage fut posé sur le sol sablonneux. Un peu plus loin, de vieux bâtiments desquels ressortaient des squelettes métalliques donnaient l’impression qu’ils étaient sur le point d’attaquer les visiteurs indésirables. Des arbres déracinés étaient entassés sur les côtés des larges rues, le sol était de terre et de sable. Le vent fort provoqué par les hélices de l’engin volant balaya les feuilles qui se posèrent de part et d’autre du sauvage. On aurait dit qu’une guerre avait fait rage des siècles auparavant et que la ville ne s’en était jamais remise. Désormais c’était un endroit désordonné que la jungle avait retravaillé. La nature avait repris ses droits sur toute une civilisation et se vengeait de tous ceux qui l’avaient fait souffrir.
Quand l’hélicoptère redécolla, des yeux jaunes similaires à ceux d’une meute de loups s’allumèrent dans la nuit sombre. Ils surveillèrent l’hélicoptère avant de s’enfoncer de nouveau dans les ténèbres.
La créature se releva en vacillant. Il fit un pas, puis deux, puis à quatre pattes il se mit à courir, les cheveux au vent et les haillons claquant sous la vitesse. Tel un animal apeuré, le sauvage rejoignit la forêt dense et agressive de sa ville…

De son côté, Lola était toujours sur le pas de sa porte. Elle porta sa main tachée du sang du sauvage à sa poitrine.
Elle pressa son pouce contre son cœur, et appuya sur le bouton reset qui y était inséré. Son bras retomba ballant, le long de son corps et d’un pas lent, indifférente à ce qu’il venait de se passer, elle retourna dans sa chambre.
Lola reposa les ciseaux sur la table. Elle referma le journal et le plia en quatre.
Une autre journée recommença.

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