Si Marinette le dit

Écrit par Thibault Charmet, incipit 2, en 1ère au Lycée L’oratoire d’Auch (32). Publié en l’état.

Et elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscur qu’était la guerre.
La femme se dirigea, sa fille dans les bras, vers le lavoir situé après le virage. C’est là qu’elle avait laissé la poupée après l’avoir lavée. Elle ne supportait plus l’odeur de celle-ci, mélange de terre, de nourriture moisie et de fumée, résultat des heures passées dans les caves et les abris pour échapper aux obus. Elle savait l’importance que l’assemblage de bouts de tissus avait pour sa fille. C’était un cadeau que lui avait offert la « sorcière » du village, une vieille femme qui vivait seule à l’orée du bois dans une maison hors d’âge. La petite était persuadée que la poupée était son ange gardien, qu’elle l’avait sauvée le premier jour du bombardement...

C’était il y a une semaine seulement. Et pourtant, cela semblait remonter à un an, tant, chaque heure passée sous les obus, chaque minute s’était étirée jusqu’à paraître occuper tout l’avenir restant. La fille était près de la boulangerie, observant avec intérêt la charrette du rémouleur et surtout, l’énorme cheval bai qui la tirait. Elle l’avait toujours beaucoup aimé cet animal. Lourd, puissant, massif, il lui semblait indestructible. Le premier projectile avait éventré la route. Alors que les clients de la boulangerie s’enfuyaient dans tous les sens, un second avait percé le mur de la maison d’en face avant de faire voler le toit en éclats.
La petite avait hésité, perdue au milieu des cris et des détonations, puis s’était précipitée sous la charrette. Elle était persuadée que c’était ce que voulait Marinette, la poupée. Les obus plurent durant un temps qui lui parut infini, faisant voler la terre et les pierres, déchiquetant les maisons. La fumée d’une dernière et violente explosion avait aveuglé et fait suffoquer l’enfant. Puis, les appels hystériques de sa mère l’avaient tirée de dessous la charrette à moitié effondrée, devant laquelle gisait l’amas sanglant d’un demi cheval bai.
« Dieu merci, tu n’as rien ! », avait dit la mère dans un sanglot en serrant la petite contre elle.

  • C’est grâce à Marinette, affirma la fille, c’est elle qui m’a dit où me cacher ».

La fillette avait déjà un comportement singulier avant la guerre. Elle se distinguait des enfants de son âge et sa mère avait souvent surpris des propos sur la « petite folle ». Mais pour elle, c’était juste un peu de retard. Pas de quoi s’alarmer. Et de toute façon, que pouvait-elle y faire ? Elle se demandait ce que serait sa vie à elle, si sa fille devait rester comme cela, le cerveau d’une enfant de sept ans dans un corps de femme adulte ? Qui prendrait soin d’elle ?
Arrivées au virage, elles virent qu’une maison voisine avait été touchée. Des gravats et bouts de bois enflammés couvraient la route et s’étendaient comme une main de feu vers le bassin d’eau, cherchant à s’emparer de Marinette pour la détruire.
Répondant au cri silencieux de la poupée, la petite s’agita dans les bras de sa mère, se libérant pour courir la sauver. Elle piétina quelques brandons qui menaçaient de consumer l’être de tissus et se baissa pour la ramasser. La fille berça l’objet dans ses bras tout en lui parlant doucement à l’oreille : « Là. Tout va bien, tu n’as plus rien à craindre Marinette, je suis là !
La mère caressa les cheveux de sa fille, heureuse qu’elles soient toutes deux sorties indemnes de ce nouvel assaut de la mort. Heureuse que le danger soit passé même si ce n’était que partie remise. Que jusqu’à demain.

Oui, cela faisait une semaine seulement, que tous les jours, de quinze heures à quinze heures trente, précise comme une horloge, l’artillerie ennemie s’acharnait sur ce hameau, le laissant fumant et un peu plus détruit à chaque fois, panser ses plaies, dans l’attente du bombardement du jour suivant.

Aussi les habitants furent-ils surpris par l’explosion du premier obus fusant qui arriva. Celui-ci, vicieux, explosa à hauteur de la cime des arbres, éparpillant ses dards d’acier dans le but de tuer tous ceux qui s’étaient risqués à l’extérieur, trompés par la monotone régularité des jours précédents.
Un couple croisa en courant la mère qui se précipitait sur sa fille pour l’emporter vers leur ruine, seule havre de sécurité possible.
« Viens ! Il faut partir d’ici ! »
Mais, la petite résistait, tirant dans l’autre sens, vers le préau qui abritait le lavoir et la petite grotte d’où jaillissait la source.
« Viens, te dis-je, ici c’est trop dangereux !

  • Non, Marinette veut aller à la source ! Elle dit que nous y serons en sécurité ».
    La mère hésita, jetant un regard d’envie en arrière vers ce couple qui était déjà presque au virage. Elle plongea alors les yeux dans les yeux de sa fille, y lisant une assurance nouvelle. L’assurance que peut avoir une enfant de sept ans isolée dans sa folie, sûre de son fait, inconsciente de la destruction qui tombait du ciel portée par cette pluie métallique. Etait ce la réponse à la folie des hommes qui déversait des déluges d’acier sur d’autres hommes, les réduisant en une charpie qui disparaîtrait bientôt avalée par la terre ? Folie des Etats qui sacrifiaient leurs forces vives avec autant de brutalité et d’inhumanité. Avec regret, la mère se laissa tirer d’un pas en direction de l’eau, tout en se retournant pour lancer un appel vers ces deux personnes qu’elle venait de croiser. Ainsi put-elle les voir, fauchés par l’obus suivant, cloués sur le sol par les schrapnells, comme des insectes sur le carton d’un entomologiste.

Sa volonté flancha et elle s’abandonna alors totalement au souhait de sa fille. Ensemble, toutes les trois, elles gagnèrent l’abri sommaire que constituait le renfoncement rocheux. Elles s’y serrèrent pendant le temps que dura le pilonnage. La petite souriait, les yeux brillants :« Tu sais maman, Marinette est contente, elle dit qu’ici, on ne risque rien. »Et la mère, se raccrochait à cet espoir insensé, malgré le sifflement des éclats qui venaient cribler le toit du lavoir.

Le silence revint soudain. Les explosions cessèrent. Mais elles furent vite remplacées par des cris de terreur auxquels se mêlaient des râles et des appels à l’aide. Nombreux étaient ceux qui s’étaient fait piéger. Beaucoup étaient sortis après le premier bombardement, pensant le risque écarté. La mère n’osait pas bouger. Les trois cents mètres qui les séparaient de leur « maison » semblaient infranchissables. Elle pensait attendre la nuit, pour que les obus ne puissent pas les voir, consciente de l’irrationalité de sa pensée. Elle ne voulait pas non plus voir les cadavres.

Des foyers brûlaient de-ci de-là, libérant des volutes acres qui les faisaient tousser et masquaient ce qui les entourait. Soudain des voix aux accents étrangers se firent entendre et des détonations de fusil claquèrent. Elles virent passer, au milieu de la fumée, des formes fantomatiques aux visages blêmes, terreux, vêtues de kaki. Elles disparurent et on entendit bientôt d’autres détonations accompagnées de cris de douleur.

La petite souriait toujours, confiante en sa poupée, cloîtrée dans sa folie qui ne lui permettait pas de comprendre la précarité de leur situation. La mère se taisait, tentant de s’enfoncer plus avant, avec sa fille, dans leur minuscule cachette.

Des bruits de pas sur le chemin lui permirent de déceler l’arrivée du soldat que la fumée lui avait cachée. Elle le vit soudain, tenant son arme devant lui, les yeux exorbités, les dents serrées en une grimace affreuse. L’homme n’avait plus toute sa raison. Il avait lui aussi sombré dans la folie et s’en prenait à tout, tirant au hasard, sur ce qui avait eu le malheur de lui déplaire : une vitre miraculeusement intacte, un pot à lait, un chien. La mère posa la main sur la bouche de sa fille pour la contraindre au silence. Elle voulait à tout prix échapper à l’attention du soldat, Mais un mouvement brusque de la petite attira le regard du fantassin. Lentement, posément, il leva son fusil pour les mettre en joue. La mère tenta de faire passer sa fille derrière elle, offrant son maigre corps comme rempart dérisoire. Elle se demandait pourquoi elles avaient échappé aux bombes si c’était pour finir comme cela, créatures insignifiantes et inoffensives victimes de la monstruosité assoiffée de chairs et de sang. La fille, inconsciente de la proximité du danger, discutait avec Marinette.

Le soldat s’apprêtait à appuyer sur la détente, lorsqu’une rafale claqua non loin, faisant sursauter la mère, persuadée que l’irréparable était arrivé. Des fleurs rouge sombre apparurent sur la veste kaki du soldat. La folie avait fait place à l’incompréhension, l’incrédulité, puis il bascula en arrière, pantin grotesque dont on aurait tranché les fils. Des silhouettes en uniforme bleu-gris encadrèrent un instant ce qui avait été une menace mortelle pour la mère et la fille, puis disparurent avalés par la fumée.

La fille se leva. « Marinette dit qu’on ne risque plus rien pour le moment, mais qu’il faut quitter le village. » Oui, quitter le village. Marinette avait raison ! S’en aller loin de cette démence qui semblait s’emparer des êtres. Le soleil perça un instant le ciel gris de plomb apportant sa bénédiction à cette décision. La mère, la fille et Marinette se dirigèrent vers ce qui fut leur maison afin de rassembler les maigres biens rescapés des flammes. Ensuite, elles prendraient toutes trois la route du sud, pour fuir définitivement cette antichambre de la folie.

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