Un chemin dans la jungle

Écrit par DUPONT Léa (6 ème, Collège Vendôme de Lyon)

Un chemin dans la jungle.

A quelle tribu appartenait celle-ci ? Jasper arracha ses semelles à la terre gluante et se dirigea vers elle.

« Celle-ci » désigne l’indienne arrivée au campement il y a quelques jours. Depuis ce matin, j’essaie de m’occuper en devinant les nationalités des personnes qui m’entourent. Si Jasper, le nouveau bénévole essaie de faire la conversation avec l’indienne, il est mal barré. Cela fait trois jours qu’elle est arrivée ici, et elle repousse toute forme de nourriture, sans dire un mot. Dans la « jungle » de Calais , nous arrivons tous traumatisés, tels des animaux en cage. Ces constatations me tirent de mon occupation et me replongent dans de sombres pensées.

3 juillet 2016
Je regarde le camion s’éloigner à travers la vitre pleine de buée que j’essuie à l’aide de ma manche. Pas de regrets. Aucun. En voyant le paysage délabré et en ruines que constitue Damas j’ai un peu de mal à assimiler que tout ce que j’ai vécu restera là-bas… mais c’est mieux ainsi et il aurait été injuste que nous ne quittions pas la Syrie après tout ce que maman à fait pour moi. Pour nous tous. Je regarde tristement mes frères et soeurs qui, eux, ne veulent pas partir ; lorsqu’on à annoncé à ma petite soeur de sept ans que nous allions fuir la Syrie, j’ai bien cru que nous allions devoir la bâillonner et l’enfermer dans un sac pour la faire monter dans ce camion. Pourtant, en voyant la mine abattue de maman à l’idée que ses trois ans de travail et de lutte acharnée contre la faim depuis que papa était mort (je frissonne encore en pensant à ce mot) soient anéantis, Kiera -c’est son prénom- à accepté de le faire. Pour nous. Je ré-essuie la buée sur la fenêtre pour guetter la trace de poursuivants. Aucun. C’est le désert complet dehors. Je jette un coup d’oeil vers la famille qui nous accompagne dans notre voyage vers l’Europe. Leur petite fille de cinq ans est recroquevillée dans un coin en pleurant, terrorisée. Ses parents la réconfortent en chuchotant et en la calmant avec de nombreuses caresses. C’est étrange. Aucun de nous ne se parle alors que nous allons tous passer plusieurs semaines ou bien même plusieurs mois tous ensemble en camion, puis en bateau, et enfin à pied jusqu’a arriver à notre nouvelle vie. J’observe enfin mes deux plus grands frères. Des jumeaux. Le changement, partir, tout ça leur avait paru invraisemblable et ils avaient été très durs avec ma mère quand elle a pris cette décision. Aujourd’hui, ils ont changé. En bien. Ils font tout pour la survie de chacun de nous et redresse maman lors de ses nombreux coups de mou. Alors que je réfléchis sur les circonstances qui ont fait changer mes frères d’avis, je réussis à sombrer dans le sommeil même si les conditions ne sont pas des plus engageantes. Je réussis pourtant à oublier mes tracas et me laisse porter par le sommeil .

Lorsque je me réveille, des oiseaux se font entendre. Des mouettes. Puis le bruit de la plage et enfin les voix de ma famille, déjà dehors. Par la fenêtre, j’aperçois une plage et déjà quelques personnes qui semblent attendre. Anxieuse, j’ouvre la portière et descends. Le soir tombe et je comprends que nous allons la passer sur la plage, sous une tente. Un moteur de camion se fait entendre. Le conducteur, paniqué regarde frénétiquement par son rétroviseur. Lorsqu’il s’arrête, un petit groupe de personnes en sort, apeurées et je frissonne en voyant une femme porter un corps. Lorsqu’ils arrivent enfin vers nous, la femme pose son fardeau sur le sable et hurle : Un médecin ? Y-a-t-il un médecin, ici ?
Je pousse les gens qui entourent la scène pour voir ce qu’il se passe. La femme continue de hurler frénétiquement sa demande, dans le silence le plus complet. J’accède enfin au corps humain qui se tortille sur le sable, un adolescent, seize ans, comme moi. La vision est horrible, les personnes qui sont arrivés sont sept, tous couverts de cicatrices et de balafres sanglantes tandis que l’adolescent en porte une plus grave, à la cuisse, l’os apparent. Je n’ose pas observer plus longtemps le fruit de l’attaque dont ils ont étés victimes. Le cri de la désespéré de la femme me tire de mes pensées. Il faut agir. Vite. Je regarde autour de moi, mais personne n’agis. Les gens s’en vont, pensant que guérir cet enfant ne leur fera que perdre du temps. La femme continu ses cris, des sanglots dans la voix, mais ils restent sans réponse. J’emporte Kiera et Ary avec moi pour monter les trois tentes que l’on a mis en notre disposition puis déroule les couvertures de survie. Epuisée. C’est le mot qui convient pour me décrire. Cette journée à été... incroyable. Je pense m’en souvenir toute ma vie... Pour toujours. Elle marque un changement, oui quelque chose a changé depuis notre départ. Je vois de l’espoir, beaucoup d’espoir, dans les yeux de tous ceux qui nous regardent. Je finis par m’endormir, trop épuisée pour faire autre chose.

Je me réveille d’un sommeil profond, alertée par des cris. Moi et Ary sortons de la tente, intrigués par la tournure que prennent les choses. La foule, plus dense aujourd’hui se bat. Pour les bateaux. Ils sont arrivés, mais je n’en vois que trois, voilà l’objet des bagarres. Sans plus penser à rien, j’attrape Ary par le poignet et cours vers le bateau. C’est notre seule chance de pouvoir y accéder. Soudain, la main qui tenait mon bras glisse. Je cherche Ary partout pour le trouver au sol, geignant et se tenant le ventre. Je m’engage alors au sol, pour le sauver. Grossière erreur. Les attaquants, devinant que je suis une proie facile me ruent de coups partout. La douleur irradie dans tout mon corps. Chaque partie de mon cerveau me crie d’arrêter mais je prends la petite main de Ary dans la mienne et m’élance dans l’espoir d’atteindre le bateau à temps. Je monte les barreaux un à un, me dépêchant malgré la douleur. Ary me rejoins peu après, tremblant de tout ses membres et s’appuyant sur sa main droite pour se relever. Je soulève son tee-shirt déchiré et aperçois une horrible vision. Son hématome est plus grand que mon poing et aborde une couleur violette vive. La douleur doit être horrible . Ne pouvant me résoudre à contempler cet affreux spectacle, je rabaisse son tee-shirt et le prends dans mes bras. Nous descendons bientôt à la cale où nous attendent déjà des dizaines de réfugiés. Chacun souffrent en silence, tous calmes mais bouillonnant à l’intérieur. Aucun ne dort. Nous sommes trop horrifiés de ce qui vient de se passer pour penser à autre chose. Une secousse violente ébranle le bateau. Puis une autre et des cris, et des bruits sourds. Vient alors le tour des bruits de fusils et plusieurs personnes au visage hagard déboulent. D’autres cris emplissent le silence. Encore une foule de personnes toutes blessées gravement. Enfin, Kiera, Tobias et Caleb se ruent en courant dans le bateau, sans cesser de regarder autour d’eux. Lorsqu’ils nous aperçoivent, ils se mettent à nos côtés.
« Où est maman ? Demande Caleb

  • Je ne sais pas, je croyais qu’elle était avec vous !
  • Ma...maman bégaie Kiera
  • Il faut que j’aille voir... dis-je
  • Non, Maya, c’est trop dangereux, tu ignore ce qu’il s’est passé ! Des terroristes ont attaqué la plage !
  • Justement, il faut que j’y aille ! »
    Tobias me retiens par tous les moyens, cela ne fait rien. Hors de son emprise, je me rue sur le pont où des militaires français se pressent de larguer l’amarre, l’air inquiet. Je tousse. L’air est empli de poussière et de cris. Des coups de feu retentissent. Je me précipite hors des escaliers et cours vers la rambarde. Le bateau part déjà, s’éloignant, mais pas assez pour que je ne voie pas ce qu’il se passe. Des hommes, courent sur la plage, fusillant tout sur leur passage. Une peur m’envahit. Des cris et des pleurs résonnent. Je me bouche les oreilles tandis que la foule s’écroule peu à peu, dans des nuages de poussière. N’y tenant plus, je me précipite dans les escaliers descendant vers le lieu de l’attaque. Un garde me retiens à temps, puis d’autres arrivent pour m’immobiliser . Malgré cela, je résiste. Maman est dans la foule et je me dois de l’aider où je la perdrais à tout jamais. Je me débats, mais cris et larmes n’y font rien.
    « Maman ! Non ! Lâchez-moi ! Maman ! J’arrive ! Au secours ! Vous n’avez pas le droit de faire ça ! Elle va mourir ! Elle est en danger ! Au secours ! Non ! Maman ! »
    J’abandonne ma lutte, inondée de larmes, pour me laisser glisser au sol et mes cris se transforment en sanglots incontrôlables. Ca ne sert à rien. Je ne peux rien faire. Elle va mourir et je vais la perdre. Pour toujours. Je m’endors dans les bras du garde qui me porte vers la cale où j’aurais dû rester.

Quand je me réveille, ma tête me pèse, tout comme ce qui s’est passé hier. Je vais devoir prendre ma famille en main. Désespérée, j’appuie la tête sur le mur et observe la foule. Chaque personne dort tranquillement, comme si les événements d’hier n’avaient pas existé. Mais ce matin, quand ils se réveilleront, l’horreur recommencera. Je frissonne encore à l’idée de ce qu’il s’est passé. Chacun de nous est terré dans l’horreur et le silence. Nous repoussons tout repas, affligés par la mort des personnes que nous aimions. Il va nous falloir des mois pour que nous rendre compte que la vie, la nôtre, continue. De plus, la faim nous tiraille tous. Tout me manque. Ma mère, ma maison, la lumière du jour... La lumière du jour plus que tout : ici, nous sommes éclairés avec une petite lampe qui pend d’un fil du plafond sans jamais savoir si lorsqu’on se réveille, il est la nuit ou le jour. Je suis perdue dans mes pensées quand un bruit retentit. D’autres bruits résonnent, d’abord lointains, puis ils se rapprochent. Un bruit de serrure se fait entendre et la poignée s’abaisse, pour laisser passer des visages d’hommes en uniformes. Des gardes. Ils prennent sans précautions la foule serrée dans un coin, se répartissant dans la cale. Lorsque vient mon tour, je ne peut pas m’empêcher de pousser un petit cri de douleur en sentant la poigne de fer du garde chargé de s’occuper de moi m’enserrer le bras. Il m’emmène devant un escalier branlant devant lequel il me laisse sans dire mot. Après une montée qui me semble interminable, je débouche enfin sur le pont où l’air iodé et la lumière éblouissante m’apparaissent comme une bénédiction. Ma sœur et mes trois frères arrivent eux aussi, l’air hagard, les cheveux en pagaille. Je ne dois pas être plus convaincante... Nous attendons jusqu’à comprendre que les agents qui nous ont aidés ne reviendrons pas. Après une décision unanime, nous décidons de partir, direction la ville. Nous nous engageons sur un petit raidillon qui jouxte la plage. Je suis perdue dans mes pensées comme toujours en ce moment lorsque une petite main m’enserra le bras. Sans parler, je lève la tête dans la direction qu’indique le doigt de mon frère. Le large chemin qui, tout à l’heure, longeait le bord de l’eau s’en était maintenant franchement écarté et s’était changé en un sentier serpentant entre les buissons épineux. D’un geste rassurant de la tête, j’indiquais cette direction à la petite troupe qui nous suivait. C’était le moment de tenter le tout pour le tout. Cependant, les ronces déchirant nos habits et provoquant des blessures me firent regretter mon choix. Nous ne pouvions tourner les talons. Les ronces s’accrochaient partout à mes cheveux et l’une d’elles m’ouvrit une blessures à la cuisse. Elle brûlait plus que tout. Je rampais toujours, des branches dans les cheveux quand des cris de joie retentirent au loin. Plus je me rapprochais, plus des bruits de voitures se faisaient entendre. Au prix d’un dernier effort, je réussis à m’extirper des buissons, et attire Ary vers moi. Je marche, la cuisse brûlante vers la foule regroupée, devant une route. Je déchiffre avec peine « Paris » sur une pancarte vers la quelle se dirigent des véhicules. Des larmes de joie apparaissent au coin de mes yeux. On est arrivés ! Enfin ! Soulagés, nous courons vers la bordure d’urgence et attendons que l’on vienne à notre secours.Un camion se gare à côté de nous. En sort une femme et un homme avec les bras chargés de couvertures. Je ne sais pas comment ils les acquises, mais j’accepte celle que l’on me tend avec joie. Nous montons dans le camion, un sourire que personne ne pourra effacer aux lèvres. Blottie contre mon frère, je repense à tout ce chemin que nous avons parcouru, la mort de maman, le bateau, tout ça, c’est terminé et...

Des paroles me ramènent à la réalité : la boue, le froid, l’humidité... Je tourne la tête pour observer Jasper et l’indienne. Ca à l’air de progresser . Jasper lui parle et elle sourit timidement. Elle éclate enfin de rire devant une situation que son interlocuteur lui explique à grand renforts de mouvements de bras et de mimes. Je souris . Pour l’instant, le présent est sombre. Qui sommes nous au fond pour tout ces gens ? Où est notre humanité face aux barbelés menaçants, aux tas d’ordure et aux pleurs des plus petits ? Mais Jasper et les autres tentent de nous rendre la vie plus belle grâce à leur bienveillance, un peu plus chaque jour.
Je tracerai mon chemin, quoi qu’il arrive.

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