Une porte fermée

Écrit par Roxane Paillou, incipit 1, en 3ème au Collège Noès à Pessac (33). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver…
Gavrilo porte la main à sa bouche. Il doit fuir, il le sait. Mais ses yeux ne peuvent se détacher de cette fleur rouge qui se dessine sur la poitrine de l’archiduc. Ses yeux ne peuvent se détacher de cette tache pourpre qui grandit sur le prince. Silence. Les larmes coulent d’elles mêmes. Mais l’assassin n’esquisse pas un geste pour les retenir. Gavrilo doit fuir, il le sait. Mais une force invisible l’en empêche. Silence. L’assassin secoue la tête de droite à gauche, puis de gauche à droite. Silence. Non. Non ! Il ne pouvait avoir fait ça ! Il était si convaincu tout à l’heure. Si convaincu. Et maintenant, pourquoi son courage l’abandonne-t-il ? La foule, les gens, le peuple ne prononce pas un mot.
Parfois, le silence est la plus lourde des chaînes.
Parfois, un son, un seul, peut briser ce lien.
Un des gardes tourne la tête vers Gavrilo, le montre du doigt, et lance un cri d’alerte. Une décharge secoue le meurtrier et son cerveau se remet en route. Ses jambes aussi. Il se retourne, pousse les gens sur son passage, et s’élance dans une sombre ruelle. Il entend les exclamations d’épouvante des spectateurs, choqués et pétrifiés par la scène qui vient de se dérouler sous leurs yeux. D’un coup d’épaule, il bouscule un enfant, le faisant tomber à terre, ignore son visage apeuré, et poursuit sa course folle. Derrière lui, les talons des policiers claquent, et Gavrilo croit sentir leur souffle chaud sur sa nuque. Sa peur lui donne des ailes.
Mais qu’a-t-il fait ?
Vingt ans, et son existence ne tient qu’à un fil. Vingt ans, et son avenir s’assombrit. Vingt ans, et le goût des larmes fait déjà partie de sa vie.
Mais qu’a-t-il fait ?
Gavrilo sent ses forces l’abandonner. Et pourtant, la peur plus que le courage le pousse à continuer. Le jeune homme saute par dessus un tas de détritus, slalome entre les flaques de boue, frôle les bords des fenêtres, manquant de faire tomber les pots de fleurs. Dans l’un d’eux, quelques pensées violettes ont fleuri timidement. Gavrilo est happé par ses souvenirs.
« Gavri, viens là !
L’enfant saute sur les genoux de son père, et attrape son cou de ses petites mains.
− Quoi donc, Pa’ ?
Le père se relève du fauteuil miteux dans lequel il est assis, son fils dans les bras, et s’approche de la fenêtre. Il caresse la tête du garçon, lui baise délicatement le front, et demande :
- Tu vois cette ville ?
Gavrilo hoche de la tête. Bien sûr, il voit cette ville. C’est là qu’il est né. Là qu’il a toujours vécu.
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− Eh bien, cette ville, tu dois l’aimer Gavri. Tu comprends mon garçon ?
Le bambin lève des yeux emplis d’incompréhension vers son père. Le regard de l’homme, d’habitude si rieur, n’est que douleur. Il continue :
− Cette ville a pris tes sœurs, mon garçon, mais tu dois l’aimer. Ce qui noircit dans ta poitrine tu dois l’oublier, hein Gavri. Dis moi que tu l’oublieras...
Ce qui noircit dans sa poitrine. La maladie. Gavrilo ne la connaît que trop bien cette maladie. C’est celle qui l’empêche de dormir le soir, celle qui le fait tousser, cracher du sang. Celle qui l’a privé de ses sœurs. Le garçonnet voudrait répondre, mais au lieu de ça, il laisse une larme rouler sur sa joue. Son père l’essuie aussitôt.
- Reste fort Gavri, reste fort mon garçon. »
L’enfant ne peut plus supporter l’expression de peine infinie de son père, aussi, il détourne les yeux. Son regard accroche les pots de fleurs de Maman sur le bord de la fenêtre. Dans l’un d’eux, un bouquet de pensées violettes résiste aux assauts du vent. Si frêles, et pourtant si courageuses. Il vivra Gavrilo, il se le promet.
Le jeune homme revient à la réalité. Il aperçoit trois tonneaux devant une porte. Que font-ils là ? Aucune importance. Le fuyard se rue vers eux, et d’un ferme coup de pied, les envoie valser derrière lui. Il entend les cris de rage de ses poursuivants. Il les a ralentis. Ralentis, mais pas arrêtés. Gavrilo ne renonce pas, il court, ses chevilles semblent se décrocher du reste de son corps, mais non, il ne renonce pas. Il n’a jamais couru aussi vite. Il n’a jamais risqué sa vie non plus. Jusqu’à aujourd’hui. Mais il refuse de perdre espoir, il court, court, court, et ne s’arrêtera qu’une fois en sécurité. Il vivra. Tout à coup, l’assassin voit la route se diviser en deux. Dans dix, neuf, huit secondes il atteindra le croisement. Mais son esprit est embrumé, sa vision troublée. Et, un infime doute s’insinue dans sa tête. Oh, un simple doute, une insignifiante question, juste un choix... qui peut causer sa mort. Cinq, quatre. Droite ou gauche ? Dans une de ces deux directions, une porte s’ouvrira, un visage familier le fera entrer, et les pas de ses poursuivants s’évanouiront dans l’avenue. Trois, deux. Droite ? Gauche ? Un. Droite. Un soulagement immense, indescriptible, envahit Gavrilo. Il a reconnu la ruelle. Il a choisi la bonne direction. Il a choisi la vie. Le fugueur aperçoit une porte mauve. La porte mauve ! Il se jette contre le bois, et tambourine à la porte. Dans quelques secondes, les gardes tourneront dans sa rue. Mais il aura déjà disparu. N’est-ce-pas ? Il aura déjà disparu n’est-ce-pas ? Il suffit que la porte s’ouvre. Il suffit que les gens avec qui il a organisé ce complot ouvrent la porte. Il suffit que cette satanée porte mauve s’ouvre ! Mauve... Les pensées étaient... Gavrilo secoue la tête. Pas cette fois, il ne se laissera pas distraire. Mais il a beau taper, la porte reste désespérément close. Les bouts de bois écorchent ses mains, et du sang jaillit de ses plaies. La peinture de la porte s’écaille en petits morceaux, abîmée par les coups de panique de l’homme terrifié . Le sel de ses larmes lui enflamme la gorge. Sa voix tonne dans sa tête, il veut hurler, mais pas un son ne doit franchir ses lèvres. Pas un son. Pas même un murmure. Sinon les policiers le découvriront. Soudain, un mouvement sur sa droite lui fait tourner la tête. À la fenêtre de son refuge le rideau s’est ouvert. Derrière, le visage familier affiche un rictus mauvais. Gavrilo écrase sa tête contre la vitre, et frappe de la main le carreau. Il observe la buée de sa respiration
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se former. Mais son ami, son complice, ce traître, recule dans l’ombre de la bâtisse, agitant son doigt de droite à gauche. Pourquoi ? Pourquoi ? Par peur d’être assimilé au crime ? Par peur d’être également jugé coupable ? Pourquoi ?L’assassin décolle son visage de la fenêtre, et pousse un long hurlement rauque. Gavrilo se laisse tomber à terre, et enfouit ses mains dans sa chevelure noire. Une flaque, sur le sol, attire son regard. Son reflet le trouble. Est-ce vraiment lui, ce jeune homme, cet enfant qui a tiré cette balle ? Qui a tué cet homme ? Et ces grands yeux sombres, ces yeux si innocents, sont-ils responsables de ce crime ? Et ces larmes, qui ne cessent de couler, peuvent-elles changer quelque chose ? Ou est-ce trop tard ? Les bruits de course parviennent aux oreilles de Gavrilo. Il pourrait se relever, et courir, se sauver. Sauver sa vie. Mais le désespoir est trop fort. La détresse est trop lourde. Le risque trop grand. S’il se rend maintenant, il pourra peut-être éviter la torture. De toute façon, rien n’a plus d’importance. Gavrilo s’allonge, et lève les yeux au ciel. Le soleil brille, en ce triste 28 juin 1914. Des bras puissants empoignent le jeune homme et le relèvent. Un violent coup de poing l’assomme. La peur, la panique, toutes les émotions le quittent. La vision de l’assassin est floue,et le sang coule de son nez. Mais il refuse, refuse de quitter la liberté avec pour ultime vision le visage d’un de ses poursuivants. Alors il regarde une derrière fois autour de lui, et cherche une belle image à emporter dans sa cellule. Ses yeux sont guidés par une force invisible vers la manche de sa chemise. Son regard se pose sur un pétale de pensée, arraché dans sa course folle. Il ferme alors les yeux. Gavrilo, l’enfant, pleure intérieurement. Gavrilo l’adulte, se dit qu’il ne sert à rien de pleurer. Il ne sert à rien d’essayer.
Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver. Dans son poing serré, un pétale de pensée.

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