Une poupée sous les étoiles de la guerre

Écrit par Éva Jenny, ncipit 2, en 6ème au Collège Édouard Pailleron à Paris (75). Publié en l’état.

Et elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais pas désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscur qu’était la guerre. (…)
La femme tenait sa fille dans ses bras et lui protégeait la tête de sa main. Elle pénétrèrent dans la maison en feu derrière le virage et montèrent jusqu’à l’étage. Elles arrivèrent devant la chambre de la fille : la porte avait brûlé. Tout était en train de brûler. La mère aperçut la poupée posée sur le lit de sa fille, s’élança pour l’attraper mais la grande poutre du plafond tomba et les tua toutes les deux.

La poupée, elle, avait vu toute la scène. Voyant que plus personne ne s’occuperait d’elle, Elsa, (c’est le nom que la petite fille lui avait donné) se leva et partit.
Elsa était une petite poupée de chiffons et de laine avec des cheveux mi-longs, couleur châtaigne.
Elle arriva sur un grand terrain vague. La nuit tombait et la ville se calmait. Bientôt, on n’entendit plus que le hululement d’une chouette. Rien d’autre.
Rien d’autre ? Elsa n’en était pas si sûre ; elle entendait comme des pas. Pas des pas d’humain, de petits pas légers, aussi légers que ses propres pas. Elle se releva et alla de l’autre côté de la dune, où elle entendit de petits rires, tout aussi légers que le sien. Là, elle découvrit quatre petites poupées, toutes comme elle mais à la fois différentes.

Sans pour autant les connaître, Elsa les avait déjà vues, peut-être de loin. Si elle se souvient bien, elle ne les avait vu qu’une seule fois, dans le même magasin où elles étaient à vendre. Elles avaient été achetées par un groupe de cinq mères, tout comme Elsa. Elle avait été dans le lot, elle aussi.
Deux minutes plus tard, cinq petites filles avaient reçu chacune une poupée. Puis étaient allées jouer ensemble avec leurs nouveaux jouets. Mais, au bout d’un certain temps, une dispute éclata entre les cinq jeunes filles. Elles se séparèrent et ne se virent plus pendant longtemps. Les poupées aussi durent se séparer et même s’oublier. Maintenant, Elsa savait qui étaient ces poupées mais toutefois sans vraiment le savoir.

Elle décida de descendre la petite butte de déchets sur laquelle elle s’était hissée et rejoignit ces quatre poupées qui s’étaient regroupées autour d’un mégot de cigarette mal éteint.
Elle se présenta et apprit que la poupée brune aux cheveux bouclés s’appelait Pauline, que la blonde aux cheveux courts s’appelait Claire, que la poupée aux cheveux longs et noirs s’appelait Sophie et que la poupée rousse aux cheveux tressés s’appelait Suzanne.
Pauline, Claire, Sophie et Suzanne se rappelèrent d’Elsa et l’invitèrent à partager la chaleur du mégot encore fumant pour l’aider à supporter le froid de cette triste nuit d’automne 1916.

Les poupées s’allongèrent et regardèrent le ciel. Le ciel était dégagé, sans nuage. La lune brillait et les étoiles lui faisaient concurrence. Elles étaient toutes sur un petit tapis de feuilles rouges jaunes et orange qui jonchaient le sol. Toutes les poupées avaient été perdues, oubliées ou laissées à l’abandon ; seules, devant se débrouiller elles-mêmes.
Les poupées s’endormirent une à une mais Elsa, elle, était dans l’incapacité de comprendre ce qui s’était passé et n’arrivait pas à trouver le sommeil.

Elle repensait à tous les bons moments passés avec sa chère amie Rose, qu’elle avait vu mourir devant elle, dans les bras de sa mère, assommée par une poutre en feu.
Elle repensait à tous ces soirs où la mère de Rose lisait une histoire à sa fille pendant qu’Elsa se faisait serrer -presque étrangler !- par sa maîtresse adorée.
Elle se rappelait qu’un soir où elle s’était couchée tard, sa mère ne lui lut qu’un haïku japonais dont Elsa se rappelait très bien désormais :

“Dans le jardin, les poupées oubliées profitent des étoiles”.

(Presque personne ne connaissait les haïkus en France en 1916 mais le grand père de Rose était allé au Japon au début du siècle et lui avait ramené un petit recueil.)
Elsa se disait qu’elles étaient oubliées mais que personne ne reviendraient jamais les chercher.
Elle se dit alors que, même si elle n’avait plus la chaleur d’un foyer, elle avait maintenant la chaleur de quatre amies et que cela était beaucoup plus important. Elle savait aussi que les étoiles veilleraient sur elles et que jamais il n’arriverait malheur à l’une d’elles.

Le lendemain matin, elles se réveillèrent et déjeunèrent de quelques feuilles de pissenlits et de trois vers de terre. En plein déjeuner, un obus tomba brusquement dans un sifflement aigu à vingt mètres des poupées. Elles se firent éjecter violemment et retombèrent sur un vieux tas de paille moisi.
Les poupées, découvrant que leur terrain vague était devenu un champ de bataille prirent un petit sentier de graviers. Il était connu pour être souvent traversé par des sangliers mais c’était le prix à payer pour ne pas prendre un autre risque plus dangereux et définitif -la mort- : les obus allaient commencer à pleuvoir sur leur dernier campement.

Le chemin était long et pénible. Elles décidèrent de faire une pause et s’arrêtèrent sur un petit rocher à l’ombre. Elles virent des prunes qui étaient tombées au sol et les mangèrent. Le fait était qu’il leur manquait des forces et qu’il fallait bien qu’elles mangent. Elles prirent plusieurs autres Quetsches afin de pouvoir les manger plus tard.
Elles marchèrent, marchèrent et marchèrent encore. Elles marchèrent des jours, des mois et même plusieurs années jusqu’à arriver devant un grand bâtiment à moitié calciné par le feu de la guerre.

C’était la fin de l’après-midi. Elles virent que sur la façade nord de grandes lettres indiquaient : “P.RFUM…E”. Et elles virent au sol les lettres : I,E,A et R. Elles comprirent qu’il s’agissait d’une ancienne parfumerie.
Les petites poupées entrèrent mais à ce moment-là, Claire trébucha sur quelque chose. Ce quelque chose était de la même couleur et matière que les lettres. Elles se rendirent compte que c’était deux petits ronds : elles prirent du recul et virent avec la trace laissée par les lettres que c’était un accent tréma qui allait sur le U de parfümerie. Elles ne comprirent rien.
Seul Elsa réfléchissait et au bout d’une minute de silence, elle le brisa en criant :
“-J’ai compris !” Les poupées regardèrent Elsa :
“-Qu’as-tu compris ?

  • Parfumerie s’écrit avec un tréma sur le U en allemand. Nous sommes devant une parfumerie allemande…en Allemagne.
    Il est vrai que, nous avons marché tant de jours, tant de mois et tant d’années que, sans nous en apercevoir, nous avons dépassé la frontière entre la France et l’Allemagne ! ”
    La nuit commençait à tomber. Pauline regardant le ciel, dit :
    “-Il commence à se faire tard. Entrons et dormons après avoir mangé les deux dernières prunes qu’il nous reste.”

Le lendemain matin, Sophie se réveilla la première : elle regarda par un trou dans le mur et se rendit compte que le soleil était déjà levé depuis longtemps. Il devait être un peu plus tard que midi. Les autres lui dirent :

  • “Couche toi, qu’importe l’heure, nous sommes fatiguées de ce long voyage et nous devons maintenant reprendre des forces en dormant et, s’il le faut pendant plusieurs jours d’affilée. Alors dors et bouche ce trou que le soleil ne nous dérange pas.”

Mais au bout de quelques minutes, les cinq poupées commencèrent à entendre des voix. Une grosse voix qui ressemblait à celle d’un homme. Encore une autre qui ressemblait à celle d’une femme. Elles entendirent aussi un petit rire léger qui ressemblait à celui d’une petite fille tandis qu’elles entendirent un jeune garçon râler en disant :
“-Rosie ! Calme- toi s’il te plait.” Il se fit sermonner par sa mère qui lui dit :
“-Un peu de respect pour ta sœur, elle a bien le droit de s’amuser. “
“-Mais Maman !” répondit le jeune garçon.
“-Timo, ne répond pas à ta mère.” Dis la voix de l’homme qui avait l’air en colère.
“-Géorg, calme-toi, s’il te plait !

  • Oui, oui, je me calme Emma. Mais je n’aime pas quand Timo te manque de respect ainsi, c’est tout.”
    En écoutant cela, Sophie, Suzanne, Pauline, Claire et Elsa comprirent grâce à leurs accents qu’ils étaient allemands. Georg dit :
    “-Bon, allons voir ce qu’il reste de notre ancienne parfumerie, chérie, maintenant que la guerre est finie. “ Et après un moment :
    “-La guerre a fait trop de dégâts, nous ne pourrons pas tout réparer, rentrons à la maison.
  • Oh non Papa, s’il te plait, laisses-moi encore un peu jouer dans le bâtiment !”, dit Rosie.
    Les parents cédèrent et les pas de la jeune fille commencèrent à se rapprocher de la pièce ou s’étaient réfugiées les poupées.
    Les poupées réfléchirent : devons-nous fuir ou rester ? Deux proposèrent de fuir mais les trois autres refusèrent :
    “-Ce sont peut-être des allemands mais ils parlent français et si ils nous trouvent, ils nous emmèneront sûrement chez eux et nous ne vivrons plus comme de pauvres petites poupées dont les jolis tissus se sont transformés en haillons.”
    Les poupées se mirent d’accord et se laissèrent tomber pour paraitre comme les poupées que les gens ont l’habitude voir : des poupées inanimées et sans expression.
    Rosie arriva en riant, et aperçut les cinq poupées. La jeune fille s’arrêta de rire et les regarda. Même dans leur état lamentable, les poupées plurent à la petite allemande qui les trouvait magnifiques. Après la guerre, les choses les plus simples procurent toujours de la joie.

La petite fille prit les poupées et supplia sa mère de pouvoir les ramener chez elle. La mère céda.
Elle attrapa les poupées et couru jusqu’à la voiture de la famille et les jeta sur la banquette arrière où Rosie s’assit avec son frère. Les poupées entendirent un vacarme pétaradant et la voiture se mit à avancer.
Une fois arrivées à la maison, la jeune allemande commença à jouer avec les cinq poupées qui reçurent de nouveaux noms. Allemands, cette fois-ci :
Elsa s’appela Maria ; Pauline se fit prénommer Emma ; Claire devint Lisa ; Sophie se fit appeler Astride et Suzanne dût s’appeler Luisa.

Vingt-six ans plus tard, en 1944 :

Rosie était affolée. Elle sortit de sa maison en feu et vit sa fille à terre, seule au milieu du chaos. Elle se pencha, la prit dans ses bras, et sentit, contre son épaule, les larmes de sa fille.
Dans les yeux de sa fille, Rosie crut voir comme dans un miroir une Rose d’obus.
“-Je veux ma poupée, où est ma poupée ?”
Et elle partit avec sa fille à la recherche de sa poupée, qui, avant d’être celle de sa fille était la sienne…

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