L’Appel pour la Paix de Boualem Sansal et David Grossman

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L’Algérien Boualem Sansal et l’Israëlien David Grossman (Prix Médicis Étranger 2011) unissent leurs voix pour appeler à un rassemblement international des écrivains.

En mai 2012, l’écrivain algérien Boualem Sansal s’est rendu en Israël, pour participer à la 3e édition du Festival international des écrivains de Jérusalem, dont il était l’invité d’honneur. Ce voyage a suscité de nombreuses (et vives) réactions, en Europe, en Israël et dans le monde arabe (voir les articles de Libération, de Slate Afrique et de Rue 89 ainsi que l’interview de Boualem Sansal par Mediapart ci-dessous)

A son retour, Boualem Sansal a publié un texte intitulé : « Je suis allé à Jérusalem … et j’en suis revenu riche et heureux ». Il y fait notamment état de sa rencontre avec l’écrivain israëlien David Grossman et de l’idée née suite à cette rencontre : mettre en place « un vaste rassemblement d’écrivains pour la paix » (Voir la réponse de David Grossman au texte de Boualem Sansal). Un comité d’initiative, autour des deux auteurs a rassemblé Denis Huber, directeur exécutif du Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe, Martin Schult, secrétaire général du Prix de la Paix des libraires allemands, Jean-Marie Laclavetine, Olivier Poivre d’Arvor, Michel Le Bris.

Cette initiative a reçu un soutien spontané, provenant des horizons les plus divers, ainsi que l’appui d’institutions telles que le Conseil de l’Europe, Radio France, les Editions Gallimard, la Librairie Kléber de Strasbourg, l’association des éditeurs et libraires allemands ou encore la "Word Alliance". Le festival Etonnants Voyageurs s’associe pleinement à cette entreprise.

Dans le cadre du 1er « Forum mondial de la Démocratie », qui se tient à Strasbourg à l’initiative du Conseil de l’Europe, les deux écrivains ont lancé le samedi 6 octobre un Appel pour la Paix adressé à leurs confrères et appelé à déboucher sur la formation d’une organisation pérenne d’écrivains oeuvrant pour la Paix au Proche Orient et dans le monde entier.


En savoir plus :


Boualem Sansal : pourquoi Israël... par Mediapart


L’ APPEL DE STRASBOURG

Boualem Sansal et David Grossman posaient solennellement le 6 octobre la première pierre d’un rassemblement d’écrivains pour la paix voulu mondial.
“Chaque jour, mois après mois, on le retrouvait, à la même heure, manifestant contre la guerre au Vietnam, pancarte à la main, devant la Maison blanche. Un journaliste, intrigué et un rien moqueur, finit par lui demander s’il croit pouvoir ainsi changer le monde, à lui seul. Et l’homme de lui répondre : « Non, sans doute pas, je viens juste vérifier que le monde, lui, ne m’a pas changé ».”

Dans la salle bondée de la librairie Kleber, à Strasbourg, la réponse de David Grossman à une question de l’animateur du débat fait mouche. Avec son ami Boualem Sansal, il est venu, ce samedi 6 octobre, lancer à Strasbourg « l’appel pour la paix » qu’ils liront tout à l’heure à deux voix, en français et en anglais, à l’hôtel de Ville, avant de retrouver le public strasbourgeois le soir, dans la salle de l’Aubette pour une rencontre passionnée, émouvante. Impressionnante, par la force et la sérénité dégagée par les deux hommes – quand on songe aux épreuves traversées par David Grossman, et au courage de Boualem Sansal. Nick Barley, président de la Word Alliance et directeur du festival d’Edimbourg, Ulrich Schreiber, directeur du festival de Berlin, Michel Le Bris, pour Etonnants Voyageurs étaient venus apporter le soutien des festivals de leur association. Des journées de débats, le 10 et le 11 octobre, dans le cadre du Forum mondial de la Démocratie préciseront les modes d’action envisagées, pour faire vivre cette idée. Nous, membres de l’Alliance, nous nous mettons dès à présent à son service.

Le 20e siècle a vu les puissances du Vieux-Continent, rendues enragées par les nationalismes et l’avidité coloniale, plonger le monde par deux fois dans les plus monstrueuses des guerres. Avec la Shoah, qui restera à jamais douloureuse et indélébile dans nos mémoires, l’humanité a atteint la limite extrême de la barbarie.

De Yalta en février 45 jusqu’à la chute du Mur de Berlin en novembre 89, le monde s’est trouvé piégé dans une guerre froide entre l’Est et l’Ouest qui a fait vivre l’humanité sous la menace constante d’un holocauste nucléaire. A Cuba, en octobre 1962, les missiles avaient été armés et le compte à rebours avait été lancé.

Ce siècle qui a connu tous les malheurs et la pire des menaces a vu enfin émerger la lumière et a pu commencer un long chemin vers la paix. La réconciliation franco-allemande en a été une étape essentielle, elle a ouvert la voie à la construction européenne et par-là au renforcement d’un processus de paix dans le monde. Dans cette démarche, les écrivains ont été parmi les premiers et les plus engagés. Certains sont dans cette salle, ils étaient impliqués dans ces évènements historiques qui ont fait renaître l’espoir. Nous les saluons tout particulièrement.

Mais le projet de paix ne concernait que l’Occident. On avait oublié le reste du monde, des dizaines de pays massés à la périphérie, qui comptaient pourtant plus des quatre-cinquièmes de la population mondiale, livrés au sous-développement et aux dictatures. Parce que la paix n’était pas pour tous, elle ne pouvait être durable. Et nous voilà de nouveau face à d’immenses dangers. La pollution et le réchauffement de la planète pourraient demain anéantir autant et aussi vite que le promettait la tempête nucléaire dans l’ancien schéma de la terreur. La pauvreté, les maladies, la délinquance endémiques feront le reste. Le terrorisme, une nouveauté bouleversante à cette échelle, avance à une vitesse effrayante, et les idéologies qui le nourrissent connaissent des voies nouvelles.

L’évolution de certains pays fait craindre le pire. Le fondamentalisme barbare, ancré dans l’Afghanistan des Talibans, n’a cessé de s’étendre et de provoquer en contrecoup des états de quasi guerre dans le reste du monde. Les points de tension se multiplient, en Afrique notamment, et les poches d’islamisme radical qui se développent dans maints pays arabes et musulmans, et jusque dans les pays démocratiques les plus éloignés de l’épicentre, menacent de s’étendre à la planète dans son ensemble. L’ambition du gouvernement iranien de se doter de l’arme nucléaire et de lanceurs idoines ne fait doute pour personne et il n’est pas loin que les pays arabes de la région s’y lancent à leur tour.

Face à cela, la communauté internationale reste incroyablement inefficace. L’Amérique et l’Europe tergiversent, la Russie et la Chine pratiquent le blocage, le monde arabe musulman joue l’attentisme ou le pourrissement.

Le « printemps arabe » a créé des espoirs et des opportunités, notamment pour ce qui concerne la démocratisation, mais il a aussi libéré des tensions internes énormes dans les pays arabes et musulmans, qui vont s’aggravant et poussent aux surenchères. L’émergence de partis islamistes très organisés, disposant de milices puissamment armées, et leur arrivée au pouvoir dans ces pays sont le signe d’une marche vers le fascisme. Dans le chaos qui se profile, l’Iran se pose en maître du jeu et accélère son programme nucléaire pour réaliser ses prétentions hégémoniques au plan politique, militaire et religieux.

Dans ce contexte, Israël est plus directement menacé que jamais. Face à une situation complexe et dangereuse, il pourrait être tenté d’agir seul. La décision de frapper l’Iran est sur la table, même si Israël pourrait se trouver par là même sur le point d’être menacé dans son existence. Les pays arabes approuveront tacitement mais appelleront aussitôt au djihad contre lui pour avoir frappé un pays musulman frère. Encore une fois, les Palestiniens et les Israéliens épris de paix feront les frais de jeux d’intérêts qui leur sont étrangers.

Il est urgent que la communauté internationale intervienne fermement pour mettre sous contrôle le programme nucléaire iranien et s’engage résolument dans le règlement du conflit israélo-palestinien, en poussant les parties à ouvrir immédiatement un vrai dialogue direct, devant aboutir au plus tôt à la création d’un Etat palestinien, à côté de l’Etat d’Israël, les deux dans des frontières sûres, sur la base de compromis douloureux pour les deux parties mais nécessaires à la paix, comme l’abandon des colonies ou leur échange contre des terres, l’abandon du droit au retour des réfugiés de 48, le partage de Jérusalem. C’est une solution possible et des deux côtés, il existe des femmes et des hommes capables de la réaliser. Aidons-les à le faire.

En Syrie, le printemps arabe a débouché sur une crise d’une gravité exceptionnelle, qui menace ce pays et son peuple dans leur existence même. Le régime d’El Assad massacre méthodiquement son peuple et cherche par tous les moyens à installer le Proche-Orient dans un état de guerre ouverte permanent. Seize mois après le début de la révolution syrienne, il poursuit ses crimes en toute tranquillité, encouragé en cela par l’Iran, la Russie et la Chine, et d’autre part par les tergiversations et les atermoiements de la communauté internationale. La conscience humaine gardera longtemps en mémoire les séquelles de cette tragédie.

Forts de cette analyse, nous écrivains réunis à Strasbourg, ce [11] octobre 2012, déclarons ce qui suit :

• La paix est un bien commun irremplaçable et sa défense est une obligation commune. En en faisant l’affaire de tous, nous éviterons que la paix globale recherchée ne soit à la fin la paix pour l’un au détriment de l’autre.

• Les écrivains ont leur part dans ce combat et nous exprimons ici notre détermination à l’assumer avec fermeté et objectivité. Nous exhortons tous les écrivains dans le monde à nous rejoindre. Ensemble, nous pouvons influencer les décideurs et l’opinion publique et ainsi peser sur le cours des choses, afin que les valeurs de la paix soient renforcées partout dans le monde. Nos moyens dans ce combat sont la littérature, le débat, la vigilance. Peut-être n’est-ce pas grand-chose, mais c’est notre façon de préserver notre dignité dans un monde empreint de violence et de cynisme.

• Le rassemblement mondial des écrivains pour la paix n’est pas un parti politique et n’a pas vocation à intervenir dans les questions de politique intérieure de tel ou tel pays. Cela est l’affaire de chacun selon ses convictions et ses engagements personnels. Le rassemblement s’exprime sur la paix et les valeurs qui la sous-tendent : les droits humains universels, la démocratie et la culture. Il le fera sans concession. Là est son champ d’action, là est sa ligne.

• Le rassemblement travaille en réseau, le plus large possible. Il se dotera d’un secrétariat pour optimiser la circulation de l’information entre ses membres et l’organisation de ses actions. Tous les deux ans, il désigne un « primus inter pares » pour le représenter et piloter ses activités. La désignation se fait par consensus.

• Le rassemblement cherchera toutes les synergies possibles avec les organisations nationales et internationales dont la paix et la culture sont les missions.

• Le rassemblement constituera, dans les meilleurs délais, des groupes de travail pour formuler des propositions - et développer des actions - pour le règlement des situations les plus urgentes (conflit israélo-palestinien, guerre civile en Syrie,…).

Boualem Sansal, David Grossman


Je suis allé à Jérusalem... et j’en suis revenu riche et heureux

par Boualem Sansal

Chers frères, chers amis, d’Algérie, de Palestine, d’Israël et d’ailleurs,

Je vous écris ces quelques lignes pour vous donner de mes nouvelles. Peut-être êtes-vous inquiets à mon sujet. Je suis un homme simple, vous le savez, un écrivain qui n’a jamais prétendu à autre chose qu’au bonheur de vous raconter des histoires, de ces "histoires à ne pas dire" comme disait mon ami le cinéaste Jean-Pierre Lledo, mais voilà, des gens ont décidé de s’immiscer dans nos relations de fraternité et d’amitié et de faire de moi un objet de scandale à vos yeux.

Rendez-vous compte, ils m’accusent rien moins que de haute trahison envers la nation arabe et le monde musulman en leur entier. Ça veut dire ce que ça veut dire, qu’il n’y aura même pas de procès. Ces gens sont du Hamas, des gens dangereux et calculateurs, ils ont pris en otage le pauvre peuple de Gaza et le rançonnent jour après jour depuis des années, dans cette sorte de huis clos obscur que leur assure le blocus israélien, et maintenant ils viennent nous dicter, à nous qui essayons par tous les moyens de nous libérer, ce que nous devons penser, dire et faire ; il y en a d’autres aussi, des anonymes, des individus aigris et fielleux, fermés à tout, qui relaient la haine comme ils peuvent à travers le Net. C’est par eux, par leur communiqué vengeur et leurs insultes à la ronde, que vous avez appris mon voyage et je viens là vous le confirmer pour qu’il n’y ait aucun trouble dans votre esprit et que les choses soient nettes entre nous : JE SUIS ALLE EN ISRAEL.

Quel voyage, mes aïeux, et quel accueil ! Pardonnez-moi de ne pas vous l’avoir annoncé moi-même avant de partir, mais vous comprenez, il fallait de la discrétion, Israël n’est pas une destination touristique pour les Arabes, encore que... ceux et pas des moindres qui m’ont précédé dans ce pays du lait et du miel l’ont fait en catimini, voire avec de faux noms ou des passeports d’emprunt, comme en son temps cette brave madame Khalida Toumi, alors opposante fervente au régime policier et intégriste d’Alger, de nos jours son brillantissime ministre de la Culture, une tête pensante de choc très engagée dans la chasse aux traîtres, aux apostats et autres harkis. C’est à elle en particulier que les Algériens doivent chaque jour de tant vivre d’ennui et de rage dans leur beau pays. Ses douaniers ne m’auraient jamais laissé sortir si je m’étais présenté à leur poste avec un billet d’avion Alger/Tel-Aviv sans escale dans une main et dans l’autre un visa israélien tout frais collé sur mon beau passeport vert. Auraient-ils poussé jusqu’à me gazer, je me le demande. J’ai fait autrement et la ruse a payé, j’ai pris la route par la France, muni d’un visa israélien volant récupéré à Paris, rue Rabelais, au saut d’un taxi, grâce à quoi me voilà aujourd’hui en possession de mille et une histoires à ne pas dire que je me promets de vous raconter en détail dans un prochain livre, si Dieu nous prête vie.

Je vous parlerai d’Israël et des Israéliens comme on peut les voir avec ses propres yeux, sur place, sans intermédiaires, loin de toute doctrine, et qu’on est assuré de n’avoir à subir au retour aucun test de vérité. Le fait est que dans ce monde-ci il n’y a pas un autre pays et un autre peuple comme eux. Moi, ça me rassure et me fascine que chacun de nous soit unique. L’unique agace, c’est vrai, mais on est porté à le chérir, car le perdre est tellement irrémédiable.

Je vous parlerai aussi de Jérusalem, Al-Qods. Comme il me semble l’avoir ressenti, ce lieu n’est pas vraiment une ville et ses habitants ne sont pas vraiment des habitants, il y a de l’irréalité dans l’air et des certitudes d’un genre inconnu sur terre. Dans la vieille ville multimillénaire, il est simplement inutile de chercher à comprendre, tout est songe et magie, on côtoie les Prophètes, les plus grands, et les rois les plus majestueux, on les questionne, on leur parle comme à des copains de quartier, Abraham, David, Salomon, Marie, Jésus et Mahomet le dernier de la lignée, et Saladin le preux chevalier, que le salut soit sur eux, on passe d’un mystère à l’autre sans transition, on se meut dans les millénaires et le paradoxe sous un ciel uniformément blanc et un soleil toujours ardent. Le présent et ses nouveautés paraissent si éphémères qu’on n’y pense bientôt plus. S’il est un voyage céleste en ce monde, c’est ici qu’il commence. Et d’ailleurs n’est-ce pas là que le Christ a fait son Ascension au ciel, et Mahomet son Mi’râj sur son destrier Bouraq, guidé par l’ange Gabriel ?

On se demande quel phénomène tient le tout en ordre, dans une grande modernité au demeurant puisqu’aussi bien Jérusalem est une vraie capitale avec des rues propres, des trottoirs pavés, des maisons solides, des voitures dynamiques, des hôtels et des restaurants attirants, des arbres bien coiffés, et tellement de touristes de tous les pays... sauf des pays arabes, les seuls au monde à ne pas venir ou pouvoir venir visiter leur berceau, ce lieu magique où sont nées leurs religions, la chrétienne aussi bien que la musulmane.

Ce sont finalement les Israéliens arabes et juifs qui en profitent, ils les voient tous les jours, toute l’année, matin et soir, sans apparemment jamais se lasser de leur mystère. On ne peut pas dénombrer les touristes dans ces labyrinthes, ils sont trop nombreux, plus que les autochtones, et la plupart se comportent comme s’ils étaient aussi des pèlerins venus de loin. Ils vont en groupes compacts pénétrés qui se croisent sans se mêler, les Anglais, les Hindous, les Japonais, les Chinois, les Français, les Hollandais, les Ethiopiens, les Brésiliens, etc, menés par d’infatigables guides, assermentés sans doute, qui jour après jour, dans toutes les langues de la création, racontent aux foules médusées la légende des siècles.

Là, si on tend bien l’oreille, on comprend vraiment ce qu’est une cité céleste et terrestre à la fois, et pourquoi tous veulent la posséder et mourir pour elle. Quand on veut l’éternité, on se tue pour l’avoir, c’est bête mais on peut le comprendre. Je me suis moi-même senti tout autre, écrasé par le poids de mes propres questions, moi le seul de la bande qui ait touché de ses mains les trois lieux saints de la Cité éternelle : le Kotel (le Mur des Lamentations), le Saint-Sépulcre et le Dôme du Rocher. En tant que juifs ou chrétiens, mes compagnons, les autres écrivains du festival, ne pouvaient pas accéder à l’Esplanade des Mosquées, le troisième lieu saint de l’islam où s’élèvent le Dôme du Rocher, Qûbat as-Sakhrah, rutilant dans ses couleurs azur, et l’imposante mosquée al-Aqsa, Haram al-Sharif, ils furent repoussés sans hésitation par l’agent du Waqf, gestionnaire des lieux, assisté de deux policiers israéliens chargés de garder l’entrée de l’Esplanade et la préserver de tout contact non halal. Moi je suis passé grâce à mon passeport, il stipule que je suis Algérien et par déduction il dit que je suis musulman. Je n’ai pas démenti, au contraire, j’ai récité un verset coranique tiré de mes souvenirs d’enfance, ce qui a carrément stupéfié le gardien, c’était la première fois de sa vie qu’il voyait un Algérien, il croyait qu’à part l’émir Abd-el-Kader, ils étaient tous un peu sépharades, un peu athées, un peu autre chose. C’est amusant, mon petit passeport vert m’a ouvert la frontière des Lieux Saints plus vite qu’il ne m’ouvre la frontière Schengen en Europe où la simple vue d’un passeport vert réveille aussitôt l’ulcère des douaniers.

Voilà, je vous le dis franchement, de ce voyage Je suis revenu heureux et comblé. J’ai toujours eu la conviction que faire n’était pas le plus difficile, c’est de se mettre en condition d’être prêt à commencer à le faire. La révolution est là, dans l’idée intime qu’on est enfin prêt à bouger, à changer soi-même pour changer le monde. Le premier pas est bien plus que le dernier qui nous fait toucher le but. Je me disais aussi que la paix était avant tout une affaire d’hommes, elle est trop grave pour la laisser entre les mains des gouvernements et encore moins des partis. Eux parlent de territoires, de sécurité, d’argent, de conditions, de garanties, ils signent des papiers, font des cérémonies, hissent des drapeaux, préparent des plans B, les hommes ne font rien de tout cela, ils font ce que font les hommes, ils vont au café, au restaurant, ils s’assoient autour du feu, se rassemblent dans un stade, se retrouvent dans un festival, dans une plage et partagent de bons moments, ils mêlent leurs émotions et à la fin ils se font la promesse de se revoir. "A demain", "A bientôt", "L’an prochain, à Jérusalem", dit-on. C’est ce que nous avons fait à Jérusalem. Des hommes et des femmes de plusieurs pays, des écrivains, se sont rassemblés dans un festival de littérature pour parler de leurs livres, de leurs sentiments devant la douleur du monde, de choses et d’autres aussi et en particulier de ce qui met les hommes en condition de pouvoir un jour commencer à faire la paix, et à la fin nous nous sommes promis de nous revoir, de nous écrire au moins.

Je ne me souviens pas que durant ces cinq jours et cinq nuits passés à Jérusalem (avec au troisième jour un aller-retour rapide à Tel-Aviv pour partager une belle soirée avec nos amis de l’institut français), nous ayons une seule fois parlé de la guerre. L’aurions-nous oubliée, avons-nous seulement évité d’en parler ou aurions-nous fait comme si cette époque était révolue et qu’il était venu l’heure de parler de la paix et de l’avenir ? Sans doute, on ne peut pas parler à la fois de la guerre et de la paix, l’un exclut l’autre. J’ai beaucoup regretté cependant qu’il n’y ait pas eu un Palestinien parmi nous. Car après tout, la paix est à faire entre Israéliens et Palestiniens. Moi, je ne suis en guerre ni avec l’un ni avec l’autre, et je ne le suis pas parce que je les aime tous les deux, de la même manière, comme des frères depuis les origines du monde. Je serais comblé si un jour prochain, j’étais invité à Ramallah, avec des auteurs israéliens aussi, c’est un bel endroit pour parler de la paix et de ce fameux premier pas qui permet d’y aller.

Je fais une mention spéciale à propos de David Grossman, ce monument de la littérature israélienne et mondiale. J’ai trouvé formidable que deux écrivains comme nous, deux hommes honorés par le même prix, le Friedenspreis des Deutschen Buchhandels, le prix de la Paix des libraires allemands, à une année d’intervalle, lui en 2010, moi en 2011, se retrouvent ensemble en 2012 pour parler de la paix dans cette ville, Jérusalem, Al-Qods, où cohabitent juifs et arabes, où les trois religions du Livre se partagent le cœur des hommes. Notre rencontre serait-elle le début d’un vaste rassemblement d’écrivains pour la paix ? Ce miracle verra-t-il le jour en 2013 ?

Souvent le hasard se fait malicieux pour nous dire des choses qui précisément ne doivent rien au hasard.

Quelque part sur le chemin du retour, entre Jérusalem et Alger.

Boualem Sansal
(publié le 24 mai 2012)

A propos de la visite de l’écrivain algérien Boualem Sansal

par David Grossman

Boualem Sansal est un homme courageux. Courageux dans ses actes, courageux dans sa pensée. Je l’ai rencontré au festival d’écrivains qui a eu lieu à Jérusalem en
Mai 2012, et je l’ai tout de suite senti : il s’agissait là d’un homme à l’esprit libre.

Il est arrivé en Israël en dépit des menaces, des dénonciations, et des diffamations, qui lui étaient adressées dans son propre pays ainsi que dans le monde arabe. Je ne sais pas combien d’entre nous aurait pu résister à ces pressions et rester fidèle à
eux-mêmes et à leurs valeurs.

Le plus grand courage de Sansal est, à mon avis, sa promptitude de faire face à la réalité, sans se cacher derrière les préjugés et la croyance fanatique. Il est assez facile de trouver refuge dans la pensée stéréotypée étant donné la complexité d’une situation comme celle de notre région. Il est confortable et tentant de se livrer à la haine diabolisante contre Israël si répandue dans le Monde arabe et musulman, plutôt que de faire face à la complexité de la tragédie du Moyen-Orient.

Boualem Sansal décida de venir en Israël et de le voir par lui-même. Et quand il l’a vu, il a dit honnêtement, à lui-même ainsi qu’à ses lecteurs, que ce qu’il a vu ne ressemblait pas à ce qu’il avait entendu dire d’Israël au cours de nombreuses années de prêche et de lavage de cerveau. Dans ses apparitions publiques et dans des conversations privées, ici, il n’a pas ignoré les problèmes d’Israël, et certainement pas les torts que celui-ci a causé aux Palestiniens. Mais il a aussi vu la singularité d’Israël et de ses grandes réalisations. Il a compris sa relation complexe avec son histoire traumatique, et l’insécurité existentielle qui pèse constamment, alors même qu’Israël est la plus grande puissance militaire dans la région, et une source de vitalité et d’énergie créative.

Par dessus tout, il a vu des êtres humains, il a parlé avec eux, les a écouté, a discuté avec eux. Il s’est ouvert à la douloureuse complexité du retour des Juifs sur leur terre, et la tragédie que ce retour a provoqué aux Palestiniens. Il a accompli le premier devoir de toute personne qui veut vraiment comprendre, sans se cacher
derrière des slogans abrutissants : il est venu. Il était ici. Il a connu, sans filtres, les deux côtés, et leurs histoires contradictoires.

Et quand il est venu ici, il a aussi permit aux nombreux Israéliens qu’il a rencontré d’ôter, ne serait-ce que brièvement, leur armure de stéréotypes sur « les Arabes » et
leurs propres croyances bien ancrées. Ils ont entendu une nouvelle voix qui les appelait de l’intérieur du monde arabe. Ils ont senti que cet homme leur offrait un nouveau chemin vers le dialogue, l’interaction, l’acceptation. Croyez-moi

  • étant donné la relation méfiante et hostile entre Israéliens et Arabes - c’est une occasion rare, presque un rêve.

Existe-t-il un acte créatif plus audacieux et plus libérateur que ce que l’écrivain Sansal a fait à travers son voyage ici ? Rares sont les intellectuels, les auteurs, les journalistes, les universitaires et les membres du clergé arabes qui ont osé faire ce que Boualem Sansal a fait. Mais peut-être, en général, seules quelques personnes sont capables d’atteindre, comme il l’a fait, la complexité de la vie des étrangers, même des ennemis, et de sentir leur humanité commune.

Mais c’est précisément le genre de contact qui nous manque ici : le contact qui peut
apporter étrangers et ennemis, tout à coup, à se rappeler la possibilité encore contenue en eux, une possibilité dont ils ont été exilés depuis des années par
leurs haines et leurs peurs. Rares sont les personnes comme Boualem Sansal, dont la vision et la sensibilité ont le pouvoir de guérir un monde peiné et déchiré.

David Grossman (publié en juin 2012)