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Le rêve européen (incipit 1)

écrit par Chloé ALMODOVAR, en 4ème au Collège Les Chênes Rouges à St Germain du Plain (71)

Le rêve européen

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups. L’atmosphère autour de nous était si dense qu’elle semblait avoir des bras pour nous enserrer, des cordes pour nous retenir. Nous peinions à avancer parmi la foule compacte qui se trémoussait au son d’une musique hard-rock entrecoupée de notes baroques, et qui couvrait de loin tous les cris suraigus qui jaillissaient à profusion. Mon seul contact avec la réalité tenait au creux de ma main, où je sentais la chaleur de cet inconnu à tête de taureau se contracter et se décontracter autour de mes doigts à mesure que nous avancions dans la salle. Bientôt nous fûmes dans le couloir, à l’abri des vampires, des chimères et des lutins. De la musique, je n’entendais plus que les « boum-boum » répétitifs qui faisaient chavirer mon cœur.

– N’est-ce pas plus calme ici ? souffla le garçon.

J’acquiesçai, honnêtement, car les fêtes m’avaient toujours donné des vertiges abominables.
En particulier celle-ci. Pourquoi y étais-je déjà ? Aucune idée, plus aucun souvenir. Mais au milieu de cette foule excentrique, hystérique, je m’étais sentie perdue. Ce n’était pas mon monde, la décadence, le mystère, la peur… Si ? Lui m’avait tendu la main, et je le remerciai en silence, lui qui m’entraînait. Ma robe bleu nuit, au corsage étoilé, épousait le sol de pierre dans un frottement alors qu’il ne s’arrêtait pas, allait jusqu’au fond du corridor et tournait à droite. Etrangement je me sentais en sécurité près de lui, alors que je ne connaissais même pas son prénom. Lui connaissait le mien et avait eu l’air drôlement intrigué en l’apprenant.

– Où allons-nous ? Demandai-je enfin.

Il tourna son énorme tête vers moi et me répondit :

– Ici, là, quelle importance ? Je vais te montrer un endroit, ton endroit.

Le sens de ses paroles m’échappait complètement mais je me fis un devoir de le garder pour moi, tant que nous restions dans le château, ça m’allait. Nous faisions de plus en plus de détours, serpentant dans les corridors sans fin tantôt à gauche, tantôt à droite sans déboucher sur aucune pièce. C’est alors que nous entendîmes des tintements, comme des grelots qui s’entrechoquent ou la mélodie d’un xylophone. Puis, après un détour encore, nous la vîmes. Recouverte de bijoux et d’une longue tunique pastel, elle déambulait seule, l’air d’avoir l’esprit ailleurs. Elle avait un visage d’ange, un nez aquilin, des joues roses et des yeux d’un bleu hypnotisant, le tout encadré d’une longue cascade de cheveux blonds. Son corps semblait estompé, par le temps ou autre chose. Elle n’en demeurait pas moins une très belle femme ; divine. Quand elle nous aperçut, elle cessa sa danse solitaire et vint à notre rencontre d’une démarche chaloupée avec un sourire éclatant, dévoilant des dents parfaites.

– Mimi ! Ça faisait si longtemps que tu n’étais pas passé par là ! Je commençais à me languir de toi…

Son ton langoureux me déplaisait particulièrement, et à en juger par les yeux sombres de mon compagnon, il semblait du même avis que moi.

– Ariane. Tu ne tisses pas aujourd’hui ?

Apparemment il aurait préféré.

– Non, déplora-t-elle, comme je te l’ai dit, je m’embête. Au fait, c’est qui elle ?

Ses yeux bleus me regardaient avec un tel mépris que je ne pus soutenir son regard.

– A ta place je changerais de ton. C’est Europe.

A ce moment-là, son visage éthéré sembla se décomposer et une mèche de ses cheveux blonds impeccables retomba devant ses yeux.

– Bien, bien, bégaya-t-elle, je vais vous laisser. Au revoir Europe !

Puis elle s’éclipsa en faisant tinter ses breloques et nous fûmes de nouveaux seuls. Il se remit en marche sans rien ajouter. Je le rattrapai en trois foulées et lui lançai un regard espiègle.

– Mimi c’est ça ?

Il gloussa doucement puis dit :

– Je préfère le Minotaure.

– Ce n’est pas un nom ça, répliquai-je.

– Alors appelle-moi Daphnis.

– Ça ne te ressemble pas, lui fis-je remarquer.

– Je sais, je l’ai emprunté.

Au même moment, nous fûmes assiégés de toutes parts par la lumière de la lune, resplendissante. Nous étions arrivés dans un immense jardin, dont tout était rendu bleu-gris par la nuit. Juste devant nous s’étendait un sol recouvert d’un tapis de pelouse brodé de buis, parallèlement à des arbres taillés en rideau le long des allées. Les jeux de perspectives me donnaient l’impression de nager dans un vaste océan et paradoxalement, cette notion d’ordre et de main mise sur la nature me conférait un sentiment de sécurité. Nous avançâmes doucement le long de ces théâtres de verdure, qui débouchaient souvent sur des fontaines. Chacune me faisait voir mon reflet sous un angle différent ; elles brillaient comme des diamants, maîtresses de la nuit. L’harmonie que les bosquets trouvaient avec les jeux d’eau était hypnotisante, le lieu dans son ensemble relevait d’un conte de fée. Le temps semblait tout simplement avoir abandonné la partie face à cet endroit enchanteur. Il me laissa le temps de passer de chambre en chambre, et finalement d’arriver devant un autre château. Ce jardin immense pouvait-il seulement être un cloître ? Interloquée, je regardai Daphnis sans oser parler, l’interrogeant seulement du regard. Il me fit signe, comme s’il m’invitait à y aller pour voir. Alors je pressai le pas pour atteindre cette immense demeure. Ce palais irradiait dans la nuit comme un soleil en plein jour. J’observai avec minutie et délice chaque partie de l’édifice ; des trophées d’armes ornaient la balustrade, des corniches entouraient de part et d’autre de magnifiques chapiteaux. Enfin au rez-de-chaussée, de petits mascarons venaient se glisser au-dessus de chaque fenêtre. Je sentis Daphnis me diriger légèrement en avant, et j’osai pousser la porte de verre, fascinée. Nous nous retrouvâmes à l’intérieur, séparés de la lumière de la lune. J’observais encore, n’en croyant pas mes yeux. A mes côtés, Daphnis se racla la gorge et je l’entendis murmurer :

– Europe, s’il te plaît, il faut y aller maintenant.

Je passai une main dans mes cheveux, fis le vide dans mon esprit et repris mon aplomb.

– Désolé, tout ça est vraiment…beau.

Il hocha la tête, amusé visiblement, bien que je ne voie rien d’autre que ses yeux bruns. Il me prit la main et se dirigea sans hésitation vers une grande galerie. Malgré moi, je me raidis en passant devant tous ces miroirs et ces cariatides, immobiles et superbes qui semblaient me dévisager, m’inviter dans leurs bras bien qu’elles soient des inconnues à mes yeux. Et pour mon plus grand malheur, la galerie ne finissait pas de s’étendre sous nos pieds et j’eus la désagréable impression que mes pas se perdaient dans le plancher de marbre, happés par des sables mouvants. Finalement, Daphnis tourna brusquement à gauche. Bientôt des lampes à pétrole fixées aux murs devinrent notre seule source de lumière et l’ambiance changea complètement. Tout à coup, je ne voyais plus rien de superbe en ce lieu.

– Où somme-nous ? Demandai-je à mi-voix.

L’air grave il répondit :

– Dans une des bases de la milizia volontaria per la sicurezza nazionale.

– Pardon ?

– Tu peux aussi appeler cela les « Chemises noires ».

Je demeurai perplexe, l’évocation de ce nom ne me disant strictement rien. Soudain, nous descendîmes un escalier noueux aux traîtresses pierres défoncées. Le cœur lourd, je restai blottie dans le dos de Daphnis aussi longtemps que je le pus. Nous débouchâmes finalement sur une vaste pièce rectangulaire, froide où une odeur de mort et de désolation régnait. Des cliquetis assourdissants emplissaient l’espace, sans interruption et sans ralentir. Nous passâmes prudemment près d’hommes qui, postés fidèlement à côté de leur machine à coudre s’appliquaient à dessiner sur des blouses des étoiles dorées. Ils ne semblèrent même pas remarquer notre présence, trop absorbés par leur travail. Sans doute leur tâche devait-elle être importante pour qu’ils produisent à la chaîne, sans jamais se fatiguer des multitudes d’étoiles. Mais leurs efforts étaient vains. Les étoiles se refermaient sur elles-mêmes comme des fleurs en hiver. Elles se décollaient et allaient s’échouer sur le plancher où elles étaient piétinées par mégarde avant d’être recousues. Ces couturières de pacotille avaient les ongles en sang et les mains jaunies, usées par le travail. Je saisis alors le terme de « Chemises noires ». Ils respiraient la noirceur d’âme et leur costume comprenait une culotte grise munie de jambières et une chemise noire. Comme dans le palais, j’eus l’impression horrible d’être reliée à ces hommes par un fil invisible. Et pourtant j’aurais tout donné pour me séparer de ça ! Sans savoir pourquoi des hommes effacés comme des fantômes s’essayaient à la couture je pouvais déjà dire que je détestais cela. Cette cacophonie mécanique s’accrochait à moi, entrait par mes oreilles et stagnait dans mon cerveau. Je perdais l’équilibre, tous mes sens étaient entrainés dans une farandole vertigineuse. Harcelée, emprisonnée, voilà comment je me sentais ! Je plonge en elle comme on coule au fond de l’eau, comme la lumière laisse place à l’obscurité… Et des migraines explosèrent dans ma tête, à la manière de bombes qui bombardent sans répit, obéissant à leur nature. Je me sentis défaillir. Des bras qui m’entourent, un souffle chaud sur ma nuque et les odeurs et les bruits qui changent autour de moi. Je suis bien maintenant, mais qu’est-ce que ce calvaire a duré longtemps, trop longtemps ! Je m’éveille soudain, fiévreuse. Heureusement une ombre se pose devant moi et m’invite à me réveiller en toute tranquillité. Daphnis est là et me regarde, de l’inquiétude dans les yeux. Je suis étendue sur le sol, et le cliquetis des machines est loin, je le sens au plus profond de moi.

– C’était horrible, parvins-je à dire d’une voix rauque.

– Je le sais, avoua-t-il, j’espérais que tu le supporterais.

– Pourquoi m’as-tu amenée ici ? demandais-je, effrayée.

– C’est un passage obligé, désolé.

J’allais lui faire part de ce que je pensais moi de ce lieu incontournable quand il me posa un doigt sur les lèvres.

– Il ne reste plus qu’une pièce à traverser et nous serons rentrés.

Il se releva et me tendit la main. Je l’acceptai volontiers et me remis debout, un peu chancelante. Il me fit marcher doucement d’abord.

– Dis-moi que nous allons dans un endroit sympa, implorai-je.

– Mais nous y sommes déjà, répliqua-t-il.

Comme sur un signal, je pénétrai dans une salle multicolore avant la fin de sa phrase. Dès lors je fus assaillie par des nuées de ballons volant dans tous les sens, des cris et des rires haut-perchés. Les moindres recoins de la salle étaient remplis d’enfants bondissants qui s’amusaient avec des jouets en mousse et des tricycles. J’avançai de quelques pas, mes sandales s’enfonçaient dans le sol moelleux et rouge vif. Emerveillée et hébétée à la fois je contemplai la scène avec bonheur. Naturellement, un sourire illumina mon visage et je m’agenouillai au milieu des bambins. Intrigués, ils m’encerclèrent comme si j’étais une chose mystérieuse pour eux. Les plus téméraires s’approchèrent jusqu’à effleurer la soie de ma robe, les plus réservés m’observaient en riant. Ils commencèrent à danser autour de moi pour manifester leur joie. Je m’aperçus qu’il y avait là des enfants de toutes les origines. Deux ravissantes petites filles à la peau café au lait jouaient avec leurs nattes sophistiquées, alors qu’un garçonnet aux yeux bridés faisait voler dans les airs un avion invisible. J’entendais autour de moi des langues qui m’étaient étrangères et pourtant, tout ce monde semblait s’accorder à la perfection. Tout à coup, je vis qu’une petite fille me tendait une poupée de chiffon d’un regard suppliant. Ses joues constellées de taches de rousseur rougissaient. Désemparée, je pris maladroitement le jouet entre mes doigts. Que devais-je faire ? Jouer avec elle ? Se fondre dans un groupe n’avait jamais été mon fort, généralement je restais en retrait, à l’abri. Je lançai à Daphnis un regard suppliant. Il s’était tenu à l’écart tout ce temps là et il dût faire quelques pas pour me rejoindre. Il s’agenouilla près de moi et se pencha si près que je sentis son souffle chaud dans mon cou :

– Fais quelques gestes, raconte une histoire.

– Comment ?

– Comme tu le penses.

Ses mots n’avaient aucun sens pour moi. Je tentai vainement d’amuser la petite en agitant la poupée de droite à gauche. Les yeux de la fillette s’embuèrent. Paniquée je regardai de nouveau Daphnis.

– Calme-toi, m’enjoignit-il, tu as le temps, tu apprendras.

J’essayai d’appliquer ses conseils au mieux. Je décontractai mes muscles puis me levai. Une fois que j’eus l’attention de tout le monde, je commençai à imiter une grand-mère voûtée, lente qui rencontrait sur son chemin une poupée. Elle l’enlaçait si fort qu’elle en tombait par terre. Alors que le nez contre le sol je me maudissais d’avoir inventé cette histoire grotesque, des cris de joie s’élevèrent au-dessus de moi. Aussitôt les enfants se jetèrent sur moi et me chatouillèrent avec malice. J’avais réussi !

***

C’est avec ces fous rires que je me réveille. Il est encore tôt mais je décide de me lever. Avec tout le sérieux d’une jeune députée européenne déléguée aux affaires culturelles, je consulte mon agenda de la journée :

08h00 : déjeuner avec mes homologues grecs pour notre concours européen autour des mythologies helléniques

10h00 : célébration du traité d’amitié franco-allemand

12h00 : pause repas avec Michel, mon Mimi d’amour

15h00 : inauguration de l’exposition consacrée aux enfants du monde

17h00 : rencontre avec les jeunes d’un collège de Bourgogne sur le thème « l’Europe de demain »

J’allume la télé. Un astrologue fait l’horoscope. A mon signe, je tends l’oreille.
« Taureaux : une belle journée si vous prenez des initiatives car elles seront couronnées de succès ». Je souris.

Dehors les premiers rayons du soleil caressent les flèches de la cathédrale de Strasbourg.

J’ai tant à faire.

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