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D’ici j’entends hurler son silence (incipit 1)

écrit par Charlotte ANSELMO, en 2nde au Lycée Chanzy à Charleville-Mézières (08)

Le château soufflait de la musique dans la nuit.


 Les invités étaient si nombreux que l’on peinait à avancer dans les couloirs pour passer d’une salle à l’autre.

– Tu t’appelles vraiment Europe ? me demanda le jeune homme à la tête de taureau. Ce n’est pas un surnom ?

Les cartes du temps étaient brouillées dans cette fête costumée où les époques se chevauchaient, où les modes vestimentaires de plusieurs siècles se croisaient, se bousculaient, s’enlaçaient.

– C’est vraiment le prénom que m’ont donné mes parents.


 Toges maculées de vin, gantelets de chevaliers, longues poulaines à la mode tudesque, chasubles avec orfroi brodé gorgées de sueur, ivoire sculpté des cols de dentelles parsemé de débris de chips ou tâché de rouge à lèvres, robes à paniers en velours de soie imprégné de tabac froid, justaucorps léopard, masques, tout cela se mêlait dans une explosion de couleurs et de parfums.

– Tu es la première Europe que je rencontre.


 Furieux désordre des âges, bacchanale de fantômes ivres de musique sur les pistes de danse.

– Je crois bien être la seule.


 Orgie où Zeus lui-même et quelques autres divinités étaient sans doute venus s’encanailler et poursuivre de jeunes mortelles chavirées dans les couloirs de l’Histoire. Une fête comme je n’en avais jamais vécu. Une opulence scandaleuse !

– Suis-moi ! me dit ce garçon à la voix grave dont je ne voyais que les yeux dans les trous du masque.

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups.

Sa main était froide. Tellement froide, un frisson glacé. Une tempête de neige soufflait entre ses longs doigts fins. Sa peau pétrifiait l’âme. Je ne savais dire pourquoi je tremblais, le froid ou sa main dans la mienne. Je hurlais du silence.

La foule nous bouscula, un verre renversé macula ma robe de vin. Attention moindre à la tâche qui grandit, au rouge qui mange le tissu. J’avais peur. Je ne voulais pas que le garçon lâche ma main.

– Et toi, comment tu t’appelles ?

Sa réponse fut happée par la fête. Et il garda ma main serrée dans la sienne, dans le froid de sa peau, son extrême douceur.

Je rêvais. La fête même était un rêve. Et sa peau si froide... J’en aurais oublié mon nom. La musique était trop forte, le bruissement des tissus trop brillant, les mets trop délicieux. Tout enivrait. Le garçon m’entraina dans la piste, bousculant les loups, sans faire attention. Ni aux pieds écrasés, aux robes froissées, tachées. Ni même à moi, qui peinait, derrière, à le suivre, avec, au fond du ventre, la peur de le perdre, de lâcher cette main qui semblait me rattacher à la vie.

Enfin il atteignit la piste et me fit tourner dans la musique, sans me demander, sans chercher à savoir si je savais danser. La musique. Mon cœur qui battait trop vite, mon souffle sans souffle. Étourdie, épuisée. Oubliée. Qui j’étais, qui j’avais été. Avant cette fête, avant qu’il ne prenne ma main. Mon nom. Europe. Il m’avait toujours donné l’impression de porter le continent sur mes épaules. Mon père l’avait choisi, pour se souvenir m’avait-il dit. De ce qu’elle avait fait pour nous, cette Europe mère. Accueillis. Mon père, qui avait traversé les continents jusqu’à atteindre le bout de son voyage : l’autre rive. Sa quête inespéré d’un monde qui ne nous rejetterait plus, lui et ma famille. Europe. Mon nom et ma destiné, tout mon chemin déjà tracé. Et que faisais-je, ici, dans cette fête, à tournoyer dans les bras d’un garçon que je ne connaissais pas ? Europe. Transportée. La musique trop forte, sa main si froide. Mon nom. Ses yeux bruns dans le masque. Le masque. Europe. Ma place, mon devoir.

Qui étais-je vraiment ?

Mon nom... Le continent, la gloire de mon père...

Les yeux du garçon sous le masque...

Sa peau...

Froide, tellement froide...

J’osai un geste. Juste un. Avec la peur que tout s’arrête, et pourtant l’irrésistible besoin de le faire. La main tremblante, j’ai avancé. La musique hurlait son ivresse. J’avais l’impression de voler. Doucement, j’ai glissé mes doigts sous le masque. Le retirer et voir son visage.

Le masque est tombé. Dans un silence. Un terrible silence.

Tout s’est arrêté. Le temps, suspendu, immobile. Plus de musique. Plus un bruit, aucun. La fête s’est arrêtée. Je n’ai rien vu. Je ne regardais que le visage. Que le deuxième masque. Sous la tête de taureau, un autre masque animal. J’ai arraché le suivant, et celui d’après, et la suite. Encore, et encore. Dans le silence, dans le terrible silence de nos respirations, j’ai arraché les masques pour voir son visage. Mais il n’y avait pas de visage. Il n’y avait que ces yeux, que sa bouche, que ses joues cachées. Que son menton absent, que son corps. J’ai cru à la folie. J’ai hurlé un silence. Alors seulement, il m’a arrêté.

– Regarde, a-t-il dit.

J’ai regardé. Les gens figés. Centaines de statues sans vie, désordre sans nom, poses vulgaires, disgracieuses. La fête arrêtée.

Alors je me suis aperçue que tout était immobile.

J’ai tenté de me souvenir de mon nom. De ce que je faisais là. Qui j’étais. Qui il était.

Murmure, la voix grave, dans la nuit de silence, dans la fête immobile :

– Europe...

Mon nom.

– Tu sais où tu es ?

J’ai cherché. Une minute entière. Dans le silence. Je n’ai pas trouvé.

– Une fête ? Hasardai-je.

– Celle de ta mort.

Je n’ai pas compris. J’ai refusé de comprendre.

– Tu te souviens de comment tu es arrivée ici ?

Silence.

– Personne ne s’en souvient jamais.

Sa voix grave. Mon silence. Mêlés. Et mes doigts qui ne voulaient que découvrir son visage. Et sa main, toujours contre ma taille. Je serais morte de le lâcher. Je me sentais au bord de la folie, acculée aux tréfonds de ma conscience. Prisonnière de mon âme, de mon nom. Europe. Je n’avais pas voulu être l’Europe. Je n’avais pas souhaité être le souvenir, l’hommage. Pourquoi ? Pourquoi ce nom qui ne me laissait pas de place, jamais ? Et où étais-je, dans cette fête arrêtée, dans ce morceau figé de temps ?

Hurler. Il aurait fallu hurler.

S’effondrer. Dans ses bras, peut être, mais je ne voulais pas lâcher sa main.

Les questions... Non. Je ne savais pas comment j’étais arrivée ici.

– Tu te souviens de ce que tu faisais avant la fête ?

Non. Non. Tais toi. Maintenant. Tais toi. Non, je ne savais pas. Je ne voulais pas savoir. Je voulais oublier qui j’avais été.

– Tu es tombée. Tu te souviens ?

Silence. Sa main, si froide. Et mon nom, mon nom m’étouffait. Je n’étais qu’un souvenir, qu’une ombre dans la vie de mon père, dans la vie des autres. Qui avait vu mon visage avant ce garçon ? Personne. Tous. A passer sans me voir. A saluer un nom d’hommage, sans me connaître. Sans me comprendre.

– La falaise ? Tu as sauté. Tu ne te souviens de rien ?

Si. Je me souvenais. Je serrais sa main. Je voulais oublier. La falaise, le vent face à la mer. Il y avait du vent. Et la mer hurlait. Mon nom...

– Tu avais comme un poids sur le cœur. Le poids de passés inconnus, de volontés qui n’étaient pas tiennes.

Sa voix résonnait dans la nuit comme le vent soufflait sur la mer ce soir là. Comme immense, comme impossible. Un rêve.

– Ce soir là, tu n’avais pas prévu d’en finir si vite. Tu étais même heureuse, avant cette nuit. Puis, la nouvelle est tombée : tu devais te marier. Ton père avait tout prévu, une fête pour vous rencontrer. Comment s’appelait-il ? Juan ? Il a cru t’aimer au premier regard. Mais tu savais, toi, qu’il n’aimerait jamais que le masque qu’il t’était demandé de porter.

Sa main. Je ne pouvais plus que me raccrocher à la morsure glacée de sa main. Il m’entraina à sa suite, déambulant entre les statues figées. Puis il arracha deux masques.

Mon père. Et Juan.

– Ils n’ont rien vu. Ni ce jour là, ni les suivants. Tu marchais près de la falaise, au bord, tu espérais sans cesse que le vent t’emporte, mais jamais tu n’osais sauter.

Je regardai leur visages. J’avais comme l’horreur au fond du ventre. Leur bouche tordue, leur face rendue animale par leur envie. A terre, les masques. Ils avaient tous voulu faire de moi ce qu’il voulait. Je voyais à présent dans leur yeux la volonté farouche de me faire plier. Que pouvaient-ils me faire, là, maintenant ? Rien. J’étais morte. J’étais libre.

Le garçon à tête de taureau continua. Ils ôta les loups, un par un. Tous, des visages connus. Des visages rappelés. Cette jeune femme blonde, ma sœur. Je voyais des amis. Je voyais des gens de passage. Tous avaient fait partis de ma vie. Mon boulanger, celui qui ramassait les feuilles dans notre allée. Parfois, je ne savais même pas leur nom. Aucun n’avait vu plus loin que mon propre masque, que mon personnage. Mais ils étaient tous là. Tous, venus. Pour moi.

– Ce soir là, tu aurais pu rester comme les autres soirs. Venir regarder la mer, sentir le vent. Pourquoi, ce soir là, as-tu décidé de sauter ?

Il s’arrêta. Je refusai de lâcher cette main qui me tenait en vie. Il me regarda. Avec toute l’intensité que peut contenir un regard.

Ces yeux...

– Je te connais, murmurai-je. Tu étais sur la falaise, ce soir là, avec moi. Tu regardais la mer quand je me suis approchée. Tu m’as souris. Je crois même que tu m’as demandé si je venais souvent. Je n’ai pas répondu. Je suis restée dans le silence. Tu m’as posé quelques questions. Et je n’ai pas parlé. Tu n’as pas abandonné. Tu voulais m’entendre. Acharné. Pourquoi ?

Sa main trembla dans la mienne. Ses yeux fuirent. Alors je gardai sa peau froide. Et mon regard accrocha le sien.

– Je t’ai dit que j’allais sauter. Tu as eu un mouvement, vers moi, pour m’arrêter. Je t’ai demandé de ne pas bouger. Il y avait du vent, et la mer grondait en bas. Elle m’appelait. Il fallait que je le fasse, tu comprends ?

Il marcha un peu, son regard abandonna le mien, erra sur les statues de tous ces gens qui avaient traversé ma vie. Puis s’arrêta devant Juan.

– Ma nuit de noce... Son corps contre le mien, sa brutalité d’homme... Je n’ai pas pu m’enfuir. J’ai hais chaque parcelle de son être. Jusqu’à la mort.

Le garçon avait les yeux en querelle. Il se souvenait. Il savait la suite. J’ai sauté. J’ai entendu son long hurlement, son appel. La mer m’a dévoré, comme je lui avais demandé. Elle m’a fait oublier mes souffrances mais le cri du garçon restait, impitoyable.

– Ce soir là, murmura-t-il, je devais juste voir comment allait les Hommes, en bas. Je ne savais pas que parmi eux, il y avait une jeune fille prête à sauter. Que je devrais une fois encore accompagner la mort. Cette fois, je ne pouvais pas, je t’avais vu. Je n’avais pas pu empêcher que tu sautes. Pourquoi étais-je venu sinon pour te sauver ? Alors, quand la fête de ta mort a eu lieu, j’ai voulu que ça soit moi qui t’accompagne. Que ça soit à moi de te faire partir.

Un grondement agita subitement la pièce. Les statues se brisèrent toutes ensembles dans un craquement inhumain. Je sursautais. Une horreur de pierre. Des loups. Des dizaines de loups sortirent des ténèbres des corps détruits. Nous ne bougeâmes pas. Ceux que je connaissais abaissaient les masques. Enfin, les loups ôtaient leurs loups, montraient leur véritable visage.

– Je devais t’aider à partir, dit-il encore. Regarde les loups. Ils vont nous dévorer. J’ai fait l’erreur de croire que j’arriverais à te laisser. Je n’ai pas pu lâcher ta main à temps. Mais c’est contre nature, je n’avais pas le droit de te retenir. Maintenant, nous devons payer.

– Qu’importe. J’ai sauté. Ma faute...

– Retire mon masque, il n’est pas trop tard, vois au delà. Tu peux encore être sauvée. S’il te plait, fais le. Sauve toi.

– Et toi ?

Il sourit.

– Moi j’ai vécu.

– Je ne sais même pas ton nom...

– Fais le.

Avec lenteur, je tendis une main vers lui. L’autre ne lâcha pas la sienne. Tremblante, je retirai le masque. Le dernier. Son visage n’était pas celui d’un homme. Il était d’une différence imperceptible. Indescriptible. Peut être prenait-elle place sur ses lèvres là, ou sur la courbe de ses yeux. Qu’importe. Il n’était pas un homme. Il était davantage.

Si j’avais été vivante, mon cœur aurait battu plus fort. Le garçon posa son masque sur mon visage, avec douceur, comme on caresse la peau aimée. Sa froideur m’enlaça toute entière, imprégna jusqu’aux tréfonds de mon âme. Je n’étais plus Europe. Je n’étais plus une femme. J’étais d’une imperceptible différence à mon tour.

Il aurait fallu parler, mais je n’avais que le silence. Peut être aurais-je du avoir cette parole, une dernière fois.

Je restais silencieuse. Il me regarda encore, avec la profondeur de ceux qui savent la mort. Notre silence fût notre cadeau. Une offense au monde des sons. Un outrage au monde que je quittais. Un soulagement. Il sourit, un sourire triste de celui qui part. Son silence et ses yeux me murmurèrent son nom.

Puis il lâcha ma main.

Je fermai les yeux sur le hurlement des loups et la déchirure de son corps.

***

Le château souffle de la musique dans la nuit.

Les invités sont si nombreux que l’on peine à avancer dans les couloirs pour passer d’une salle à l’autre.

Une fête irréelle, onirique.

J’attends les loups et les masques tombés. J’ai attendu si longtemps. Ma vengeance.

Le jeune homme semble surpris de me voir. Il est perdu. Ses yeux cherchent dans les miens.

– Tu t’appelles Juan, c’est ça ?

Il acquiesce. Je lui prends la main et l’entraine parmi les loups. Il frissonne. Ma main est froide. Tellement froide. Un frisson glacé. Il ne sait rien encore. Qu’il est mort, que les loups vont se réveiller à nouveau...

Je souris sur ma vengeance : d’ici, j’entends hurler son silence.

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