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Hydra (incipit 2)

écrit par Samuel BISCH, en 1ère au Lycée polyvalent F. Mauriac-Forez à Andrézieux-Bouthéon (42)

Kasim n’est plus qu’à quelques mètres de la Grèce.

Là-bas, de l’autre côté du fleuve, se dresse cette Europe dont il a tant rêvée. Sur la rive où il attend, on nomme le large ruban d’eau Meriç, mais, quand il l’aura passé, il pourra l’appeler Evros. Voilà le doux nom qu’on lui donne, là où il va.

Le passeur lui a dit de ne pas bouger, qu’il reviendrait avec un autre bateau, qu’il lui suffisait d’attendre. Alors, depuis plusieurs heures, Kasim attend, tranquillement, assis dans la neige. Il a enfilé ses trois tee-shirts, ses deux
pantalons, son pull et son anorak. Tout ce que contenait son sac. Mais ce n’est pas assez pour résister au vent glacial qui s’est mis à souffler et ses baskets de toile sont trempées.

Il n’avait jamais vu la neige. Il a eu tort de voyager durant cette saison. Il n’imaginait pas l’hiver si rude sur cette terre de cocagne. Il observe le fleuve, ses reflets d’argent, ses remous, sa violence, les troncs d’arbres qu’il charrie et il attend. L’eau a gelé par endroits, tout contre la berge. Sur l’autre rive, l’Europe.

Le monde des vivants.

Il n’est pas seul à attendre. Un jeune couple a déplié une tente de fortune pour s’abriter. Ils sont quatre là dedans, les parents et deux fillettes. La plus petite a pleuré longtemps avant de s’endormir. Kasim est content de ne pas avoir d’enfant encore. De ne souffrir que dans sa peau à lui.

Deux autres hommes l’ont salué, puis se sont installés à quelques mètres en amont. Il ne comprend pas leur langue. Ils ont la peau claire et un beau sourire doux, mais il n’a pas saisi d’où ils viennent. L’important, c’est qu’ils sont costauds ! Cela rassure un peu Kasim de savoir qu’ils seront là pour pagayer à ses côtés. Car le passeur ne prend pas de risque, il se contente de vendre à prix d’or un petit bateau gonflable jaune à ceux qui veulent s’y entasser et braver les flots glacés pour gagner l’Europe. Kasim a vu partir le groupe précédent et il a tremblé. Combien étaient-ils dans cette minuscule embarcation à moitié gonflée ? Dix ? Quinze ? Il faisait nuit encore. Ils se sont enfoncés dans les ténèbres.

Depuis, le vent a redoublé de force.

Les deux hommes en amont ont arrêté de sourire. Enfoncés dans l’eau jusqu’aux mollets, ils tentent de récupérer quelque chose dans le fleuve. Ils crient dans leur langue et Kasim comprend qu’ils ont besoin d’aide.

Il s’empresse alors d’aller les rejoindre. Leurs cris deviennent alarmants, Kasim accélère. Il arrive à leur niveau et hausse les épaules d’un air interrogateur, n’ayant pas d’autre moyen pour se faire comprendre. Ils font alors pleuvoir sur lui un torrent de paroles insaisissables. La question muette de Kasim s’éclaircit lorsque l’un des deux hommes désigne son auriculaire droit, cerclé de blanc et se confondant presque dans l’obscurité avec le pâle incarnat du reste de la main.

Kasim lui offre un sourire rassurant pour l’informer qu’il l’aiderait à retrouver sa chevalière, et se met lui aussi à fouiller l’argent sombre du fleuve. La froideur cadavérique du fleuve raidit les doigts de Kasim, et fait surgir en lui des souvenirs qu’il ne pourra jamais oublier. Douleur, horreur, meurtre. L’eau, origine de la vie, est parfois porteuse de mort. Kasim revoit sa mère et son père, des parents dont le destin était déjà scellé. Ses parents avaient accepté leur sort, mais Kasim ne s’y était pas préparé. La vue de leurs corps le hante encore.

Ils étaient venus, armés et souriants, rendre visite à son père et à sa mère. Cette euphorie meurtrière l’avait terrorisé. Ils avaient ensuite incendié la demeure débarrassée de ses propriétaires. Kasim avait réussi à leur échapper.

« Une simple vengeance personnelle », disait-on sans trop s’attrister.

Il lui a fallu une dizaine de jours pour traverser la Turquie d’est en ouest, caché dans un train de marchandises. Il a rencontré le fleuve ce matin, et l’a longé jusqu’au point de passage. Jamais une marche ne lui a paru si longue. Jamais une nuit ne lui a paru si froide.

Les cris des deux hommes ont attiré le père des fillettes, qui se joint aux recherches après avoir écouté calmement leurs explications. Il semble comprendre leur langage, note Kasim. Mais ils ne sont visiblement pas originaires du même pays : contrairement aux deux autres, le père possède un teint plus sombre, un corps plus fin et des yeux plus noirs. Peut-être parle-t-il ma langue ? se demande Kasim en finissant de détailler le nouveau venu.

D’un regard, les chercheurs se partagent le fleuve. L’eau mord un peu plus la jambe de Kasim quand il s’avance dans les flots sombres. Il frissonne, et ses pensées s’envolent déjà vers d’autres tragédies possibles.

« Cette eau possède quelque chose de particulier, raisonne-t-il ainsi dans sa terreur des ombres, quelque chose de mystique. Les vagues semblent vouloir me dévorer, les troncs d’arbre charriés ressemblent d’une façon trop réelle à des cercueils… J’espère vite retrouver cette bague… »

L’eau lui arrive maintenant à la taille. Il décide de s’immerger complètement, et de percer le voile noir couvrant le cours d’eau. Tant pis pour les vêtements secs. Il plonge. Le fond du fleuve lui est révélé à travers l’opacité grisâtre des particules. Ses couches de vêtements ralentissent encore plus ses mouvements, mais Kasim reprend quand même ses recherches, remontant parfois pour reprendre de l’air et continuer ses fouilles. Soudain, il aperçoit un éclair d’argent. C’est la chevalière. Il nage dans sa direction et la saisit, puis il émerge pour la contempler à la faible lueur de la lune voilée de nuages.

Il faillit lâcher sa trouvaille.

Depuis les flots qu’il vient de quitter, un œil azur le regarde.

Kasim hurle de terreur et manque de tomber une nouvelle fois dans les eaux. Il rejoint la rive en hâte, écumant, les yeux remplis d’horreur. Il s’effondre dans la neige, le cœur battant. Le reste des chercheurs vient à sa rencontre : les deux hommes avec empressement, le père d’un air amusé.

« Les poissons t’effraient à ce point, l’ami ? lance-t-il sur un ton ironique. Tu as la bague, au moins ? »

La stupeur bâillonne Kasim, qui tend la chevalière à son propriétaire d’une main tremblante, glacée par le vent et par l’effroi. L’homme ayant perdu sa bague soupire de soulagement et remercie son bienfaiteur avec émotion. Remerciements ne durant guère, car la voix du passeur les prévient que le bateau est prêt. Le père court alors pour prévenir sa famille, et bientôt sept passagers prennent place à bord de l’embarcation. Kasim essaye tant bien que mal de garder l’équilibre et d’éviter tout contact avec l’eau, de peur que la chose ne ressurgisse. Le passeur leur désigne d’un geste une paire de pagaies gisant au fond du canot. Puis il avance la paume d’un air impératif dans leur direction.

L’heure est venue de payer, semble-t-il dire.

Ayant saisi la demande teinté de menace, les compagnons d’infortune placent chacun une poignée d’or dans la main du passeur. Arrive donc le tour de Kasim, qui se met à fouiller dans les poches gelées de son anorak trempé. Cette extraction divise sa fortune, ne lui laissant qu’un maigre capital pour sa vie future en Europe. Il espère pouvoir vivre de ce qu’il lui reste. Mais cet espoir est fragile, et Kasim ne le sait que trop bien.

Après avoir vampirisé ses clients, le passeur les abandonne à la faveur de la nuit. L’homme à la chevalière marmonne. Sûrement des imprécations à l’égard de cet homme profitant de leur détresse pour s’enrichir sur leurs dos. Kasim, de son côté, ne bronche pas malgré l’affront fait à son argent. Il a vu des âmes bien plus sombres que celle du passeur.

Les hommes que Kasim a aidés se désignent eux-mêmes comme rameurs. Les pagaies plongent et fendent les flots avec force. Le bois rencontre parfois la glace, mais les coups puissants des pagayeurs ont vite raison des engelures du fleuve. Leur progression est pourtant lente, et ils ne sont qu’au milieu de leur parcours lorsque le canot s’immobilise.

Incompréhension générale. Les rameurs ont beau pagayer, mais leur futile barque de plastique jaune refuse d’avancer. Les fillettes pâlissent. Les hommes se lancent des regards chargés de questions. L’inquiétude s’ajoute à la surprise dans les yeux des passagers.

Une gueule émerge des flots, et l’inquiétude fait place à la terreur.

Cette gueule est le support de l’œil ayant terrifié Kasim. Cette bouche immonde surgit d’un cou serpentin, nimbé d’écailles luisantes et tranchantes. L’ensemble reflète une haine et un mal immense. Une haine sans fond, un mal sans âge. Une haine rouge, et un mal noir.

Un feulement strident retentit et, parmi les hurlements des rameurs, Kasim ne distingue qu’un seul mot :

« Hydra ! »

Le monstre répond par une série de sifflements. Il semble se moquer de la détresse de ses proies. Puis il fond sur Kasim, qui parvient à l’éviter de justesse. Mais la gueule traverse le canot de part en part et le déchire, le livrant sans pitié à l’Evros devenu Styx. Kasim se jette à l’eau, rapidement suivi des passagers terrorisés. Ils nagent frénétiquement. Mais la créature ignore les deux hommes : c’est Kasim qu’elle poursuit. Celui-ci hurle de douleur quand la mâchoire se referme sur son mollet. Il est alors entraîné jusqu’au lit du fleuve, jusqu’au fond des enfers. Il ne lutte pas. Après tout, n’est-il pas désarmé et sans défense face à la créature ? Dans le regard perçant de l’entité, Kasim revoit et revit la mort de ses parents. Son cœur ralentit. Il désire juste en finir.

Mais alors que son histoire est sur le point de s’achever, Kasim sent un autre regard s’attarder sur lui. Deux autres regards, en réalité. L’un est doux et compatissant, l’autre, fier et protecteur. Pourtant, ils sont tous deux chargés d’un reproche silencieux, assombrissant la perfection de leurs yeux.

La honte s’empare de Kasim. Il maudit sa faiblesse et reprend aussitôt l’affrontement. Saisi d’une lumineuse colère, il frappe de son poing serré la gueule lui meurtrissant la jambe. Pas de réaction. Il frappe encore, galvanisé par sa douleur, exalté par sa rage, et l’étau se desserre. Kasim perçoit la surprise du monstre, qui tente en vain de reprendre sa proie. Enfin, dans un ultime coup, les os de la créature craquent. Kasim gargarise un cri de victoire, et l’abomination lâche prise. L’azur disparaît de son regard désormais vide, et son corps repoussant se met à dériver, avant que le fleuve ne l’emporte dans les ténèbres.

Kasim atteint triomphalement la rive grecque, les muscles déchirés par l’effort, la peau bleuie par le froid et ses habits mis en lambeaux par l’hydre. Ses compagnons, ayant tous réussi à rejoindre la rive à la nage, le contemplent. A croire que du vainqueur émane une gloire illuminant tout son être.

Kasim ne ressent maintenant plus le froid, la neige ou l’obscurité. Il ne sent pas les regards horrifiés et béats que lui adressent les autres. Il ne se pose pas la question : était-ce réel ? Non. Car il vient de remporter une victoire, la première d’une immense série. L’espoir flambe à nouveau en son cœur.

Kasim, en levant les yeux, aperçoit la lune et quelques étoiles, enfin dévoilées par la fuite des nuées. Et à nouveau, les deux regards se posent sur son âme désormais réchauffée par leur présence. Il rit, et doucement, murmure :

« Papa… Maman… Merci. »

Et les étoiles rient avec lui.

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