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Sortie sans issue (incipit 1)

écrit par Marie CHETTA, en Terminale au Lycée Etienne-Jules Marey à Beaune (21)

« Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups ».

Il n’y avait ici que des silhouettes. Des fantômes dansant au son d’une musique qu’eux seuls pouvaient comprendre. L’homme taureau, dont je ne voyais que les yeux, semblait tout aussi à l’aise que ces spectres masqués. Il dégageait quelque chose d’étrange. En sa présence, je me sentais en terrain connu. Le problème était que ce terrain me semblait peu fiable. Le danger a souvent belle allure. Il plaît aux hommes de manière à ce qu’ils s’y jettent.

Tous dansaient. Il faisait lourd dans la salle et, profitant de la transe musicale de mon nouvel ami, je m’éclipsai. Je traversai un long couloir quand soudain à ma droite, un vent glacé vint me caresser la joue. Un balcon s’offrait à moi. Je m’appuyai sur le rebord et observai les alentours. Il avait plu, et l’on entendait les gouttes tomber des feuilles dans les arbres voisins. Dans l’immense parc du château se dessinaient les ombres des bosquets sous la lune, j’observai avec beaucoup de soin ce paysage nocturne quand une sensation étrange m’envahit. Mon attention se porta vers un pin, immense. Il y avait quelque chose. On m’observait dans la pénombre, là-bas, au loin. Prise d’une grande angoisse, je décidai de rentrer. J’arpentai le couloir quand je m’arrêtai net. L’homme taureau était au bout, immobile. Après quelques secondes, il avança dans ma direction, avec une lenteur qui embellissait tous ses pas. J’étais pétrifiée, mon sang se glaça. Il s’arrêta devant moi et me dévisagea. Je veux m’enfuir. Son masque au visage si sévère, s’illumina tout à coup d’un sourire. Ses lèvres s’entrouvrirent :

– J’ai eu peur que tu sois partie.

– C’est-à-dire que … j’avais chaud, alors je suis allée prendre l’air.

– Tu ne devrais pas sortir. Tu sais ici le soir, ce n’est jamais très rassurant.

Je repensais à l’ombre qui s’agitait derrière les pins. Je frissonnai aussitôt.

– Tu as pris froid ? me questionna mon guide masqué.

Face à mon silence, il me prit le bras afin de remonter le couloir. Je repensais à ce qu’il m’avait dit : « ici le soir, ce n’est jamais très rassurant ». Il avait raison. Rien n’était rassurant ici. Tout me terrifiait et me passionnait à la fois. Y compris lui. Ce taureau homme, cet homme, ce taureau, je ne savais plus ce qu’il était. Il m’avait accueillie, il s’était intéressé à moi et pourtant, ce qu’il avait laissé transparaître tout à l’heure lorsqu’il était au bout du couloir face à moi m’avait décontenancée.

– Retourne danser, je vais te chercher quelque chose à boire, me dit-il, me tirant au passage de mes pensées.

Il s’éclipsa en direction des tables. Je n’avais aucune envie de me tortiller au milieu d’inconnus et préférai stationner contre un mur quand un des invités tourna le regard vers moi. Un spectre quelconque. Mais le fantôme prit ensuite un visage. C’était une femme, du moins, c’est ce qu’il me semblait. Ses cheveux blonds ornaient son visage fin, son diadème lui donnait une allure divine. Elle me fixa quelques instants, de ses deux yeux bleus, remplis de mépris et de haine. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi elle me regardait de cette manière. Je ne savais pas qui elle était. Ni ce que j’avais fait. Mais déjà mon serviteur l’homme-taureau me ramenait un verre. Il se plaça à côté moi, m’invita à traverser une nouvelle fois ce fichu couloir, puis il marmonna :

– Europe. C’est curieux tout de même, Europe.

Cela dit, il avait plutôt raison… Europe, quelle drôle d’idée !

Le couloir avait l’air plus long que tout à l’heure. Etait-ce au moins le même ? Ce château était si grand qu’il m’était impossible de comprendre où se déroulait la fête. On entendait de la musique de toutes parts.

– Mais Europe, est-ce que ça te plaît au moins ? demanda brusquement mon guide

– Quoi donc ?répondis-je, surprise.

– De t’appeler Europe. Ça te plaît ?

C’était une question déroutante, tout de même. Je ne m’étais jamais demandé si ce prénom me plaisait. De toute façon, en quoi cela changeait-il quelque chose ?
Face à mon silence, mon guide conclut :

– C’est assez énigmatique comme prénom.

Enigmatique ?! Venant d’un pseudo homme-taureau dont j’ignorais l’identité, et l’existence réelle même, qui dansait auprès d’autres pseudo êtres humains dans un château où les arbres et leurs ombres vous guettaient, c’était un peu mal venu. Le couloir se terminait par une porte, une lumière. Nous étions de nouveau dans la grande salle. L’homme-taureau s’éloigna sans explication, comme s’il avait oublié qu’il me parlait. Je me retrouvais plantée là, et j’étais à la salle ce qu’un bibelot était à une étagère. Et je n’étais pas certaine d’être aussi décorative. Ma solitude fut vite interrompue. Le spectre au visage de femme blonde aux yeux bleus de tout à l’heure s’approchait de moi d’un air mauvais. Elle me fixait, me dominait de son regard glacial.

– Alors comme ça, c’est toi Europe ? me dit-elle avec autant de chaleur humaine qu’un bloc de glace. Finalement, ils ne parlent que de toi, mais tu n’as pas grand chose d’attrayant.

J’eus un mouvement de recul face à ce qui semblait être visiblement mon adversaire. Oui, j’étais bien Europe. Mais plus encore que le ton qu’elle employait pour me parler, ce qui me surprenait était le fait qu’ici tout le monde ne parlait que de moi. Tout le monde, tout le monde, mais qui étaient ces invités mystérieux dont j’ignorais le nom et qui savaient tous le mien ? Tout se mélangeait dans mes pensées. Où était mon seul allié, l’homme-taureau ? Je le cherchais désespérément parmi les convives, mais il semblait avoir disparu. Les différents évènements que j’avais vécus se pressaient dans mon esprit : l’homme-taureau menaçant et rassurant à la fois, mystérieux, l’ombre dans les arbres, le couloir sans fin, la salle, la musique, cette femme glaciale. Qui était-elle ? Je l’ignorais et je ne voulais pas en savoir plus. Le couloir se trouvait derrière moi, je décidai de l’emprunter pour trouver au plus vite la sortie.

J’avançais dans le couloir sans fin, qui se faisait encore plus sombre. La jeune femme me suivait calmement, et murmurait mon prénom dans un souffle glacial. J’eus soudain la sensation que les murs bougeaient. Ils se resserraient sur moi, comme une prison de pierres froides. J’aperçus une issue. La lumière de la sortie, masquée par une ombre gigantesque. Je reconnus cette allure, c’était lui, l’intriguant personnage qui m’avait accueillie, l’homme-taureau. Il restait immobile, et je réussis à deviner un sourire derrière son masque. Un sourire sadique. Je m’approchais de la sortie, prête à échapper à mon ennemie qui hurlait mon nom.

21h56. Gaspard était là, immobile devant un bureau en bois. Il avait loué un meublé au centre-ville, c’était plus pratique. Le propriétaire lui avait dit « Vous verrez, le mobilier ici est de qualité. Prenez ce bureau par exemple, il est excellent pour travailler. L’ancien locataire l’avait trouvé très agréable. C’était quelqu’un de peu ordonné, mais il n’a jamais payé un loyer en retard. »

Gaspard avait hoché la tête en signe d’approbation. Il venait d’emménager en début d’après-midi et allait venir à bout du rangement de son nouveau lieu de vie quand il avait ouvert un tiroir du fameux bureau. Il restait un manuscrit, minuscule, raturé. Il l’avait lu. Il avait suivi les aventures d’Europe dans ce château… et n’aurait jamais la fin de l’histoire. Il avait entre les mains une œuvre à jamais inachevée, un monde sans issues. Europe était bloquée dans ce couloir qui se resserrait sur elle, oubliée, avec tous les autres, au fond d’un tiroir.

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