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Les cartes d’Europe (incipit 1)

écrit par Malika HUMBERT, en Terminale au Lycée Anita Conti à Bruz (35)

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups.

Dans les couloirs débordant de couleurs, d’effluves, et du vacarme des discussions, un étouffant tourbillon de sensations emportait tout sur son passage. Mais à la surface houleuse de ma conscience, seul un visage flottait, un douloureux souvenir, une autre fête, ces verres trop nombreux qui valsaient devant nous, la sirène, l’hôpital... Puis la culpabilité, et l’absence d’un frère, si lourdes à porter.

Je secouai la tête, résolue à oublier cette soirée qui avait envoyé mon frère aux côtés de Pluton. Je me tournai vers le garçon, à mes côtés. Je ne connaissais toujours pas son nom.

Quand je le lui demandai, il se tourna vers moi : il semblait sourire sous son masque, même s’il était impossible d’en être sûr.

« Pour moi, ça n’a aucune importance. Mais, le plus souvent, on m’appelle Apis. »

Il me lança un regard amusé, continua :

« Ton costume est étrange, qu’est-ce qui t’en a donné l’idée ? »

J’avais choisi de représenter l’Afrique, l’Asie et l’Amérique, incarnant déjà l’Europe par mon nom. Tresses africaines, bottes de cow-boy, poncho coloré, maquillage de geisha, bijoux d’origines variées, le tout était hétéroclite et s’accordait mal avec les costumes qui nous entouraient, mais je n’avais eu ni la force ni l’envie de soigner davantage mon apparence.

Nous discutions depuis un moment déjà, arpentant au hasard les couloirs de l’immense demeure lorsqu’Apis m’indiqua une discrète porte en bois.

« Que dirais-tu d’un peu de calme ? »

Il ne me laissa pas le temps de répondre, m’adressa un clin d’ ?il et m’entraîna en direction de la porte. C’était une petite pièce chaleureuse aux murs tapissés de plumes et au sol couvert de coussins multicolores. Éclairée par quelques bougies, une unique table ronde trônait au centre de la salle. Cinq hommes y disputaient une partie de cartes : deux d’entre eux portaient comme Apis une tête de taureau, deux autres une tête d’oiseau, et le dernier arborait une longue barbe droite et était vêtu d’un grand drap blanc orné de bijoux égyptiens.

Apis brisa le silence qu’avait causé notre entrée et annonça d’un ton qui se voulait solennel mais qui n’était pas crédible :

« Europe, je te présente mes amis Boukhis et Mnévis, ainsi que nos bienveillants maîtres : Ptah, Montou et Rê. »

Je n’avais pas pensé à demander à Apis d’où venait son costume. Apparemment, il avait décidé avec des amis de réunir dans cette étrange demeure une partie du panthéon égyptien et ils se prenaient tous au jeu. Je saluai donc du mieux que je pus ces prétendus dieux et m’installai confortablement dans un nid de coussins, aux côtés d’Apis.

Je passai en leur compagnie une charmante soirée, toutefois opposée au calme proposé par Apis avant de pousser la porte. D’un côté, nous étions coupés de l’écrasante richesse du château, des pistes de danse surchargées, de la musique étouffante. De l’autre, les plaisanteries d’Apis, Boukhis et Mnévis, ne cessaient que pour reprendre de plus belle, et tous trois s’avéraient être de joyeuse compagnie. Pour ce que j’en avais compris, ils étaient les serviteurs de Ptah, Rê et Montou, dieux d’Égypte.

Le jeu auquel nous jouions était complexe : il s’agissait de retenir les cartes déjà posées afin de deviner les cartes que chacun avait dans la main, et de défier un joueur de la manière de son choix ; le défi pouvait porter sur n’importe quelle caractéristique des cartes, et la victoire revenait au joueur qui avait remporté le plus de défis.

Nous étions habitués à jouer aux cartes avec mon frère, mais depuis la tragique soirée qui me l’avait volé, je n’avais pas eu le courage de faire quoi que ce soit qui puisse me rappeler sa disparition. J’assimilai cependant les règles avec une facilité qui étonnait mes partenaires, et j’avais suffisamment de mémoire et d’audace pour lancer des défis dangereux mais néanmoins astucieux.

Une fois assuré que j’avais compris et les règles et les stratégies possibles, Rê adressa un regard entendu à Apis, qui se tourna vers moi.

« Europe, nous avons quelque chose à te proposer : une partie dont l’enjeu serait de taille.

– C’est-à-dire ?

– Si tu gagnes, nous nous engageons à réaliser ton souhait le plus cher.

– Aucune chance, donc. Et si je perds ?

– Si tu perds, les trois dieux ici présents deviendront tes maîtres.

– Le temps d’une soirée ?

– D’une vie plutôt. Qu’as-tu à perdre ?

– Ma vie, justement ! rétorquai-je dans un haussement d’épaule à ce qui, à l’évidence, n’était qu’une blague de plus. »

Il me considéra un moment, gravement.

« Ta vie ? Elle est détruite depuis que tu as perdu ton frère.

– Comment est-ce que tu... »

Rê s’était levé, me forçant au silence d’un unique regard.

« Ce qu’essaye de te dire Apis, et que tu aurais dû deviner, c’est que nous sommes Dieux d’Égypte et qu’en temps que tels, nous savons tout de ta vie passée, et nous pouvons décider de ta vie future. »

J’éclatai de rire ; sous les regards sérieux des six autres, je m’arrêtai. Ils ne jouaient pas la comédie, cette fois, ou bien ils étaient très bons acteurs. La discussion prenait un tour inquiétant.

Brutalement, la pièce fut plongée dans le noir, comme si une obscure entité avait envahi la pièce et absorbait tout : lumière, son, odeurs, je ne ressentait plus rien. J’avais l’impression d’avoir pénétré dans ce que l’on appelait le néant.

En effet.

Je sentais confusément la présence de Rê, non pas à mes côtés ni en moi-même, mais plutôt comme s’il emplissait à lui seul l’espace infini qui m’entourait.
J’aimerais qu’avant d’accepter notre pari, tu aies une idée de l’étendue de nos pouvoirs.

Pour la première fois depuis le début de cette étrange soirée, je pris peur. Dans quel piège tortueux m’étais-je engagée ? Les battements de mon c ?ur s’accéléraient, incontrôlables. Dans un claquement de doigts, ils s’arrêtèrent.

Je pourrais te tuer, simplement comme ça. Te laisser dans le néant. T’envoyer où je le souhaite. Ou mieux encore.

Une voix vint trouer le silence. Un regard.

« Petite soeur... »

Te ramener ton frère.

Aussi brusquement qu’elle avait disparu, la pièce réapparut autour de moi. Je constatai avec soulagement que mon coeur battait à nouveau.

Après avoir clairement affiché son dégoût vis à vis de ce que Rê venait de me faire subir, Apis se tourna vers moi et me tendit le paquet de cartes, signe que la partie commençait.

Je distribuai, regardai mes cartes, lançai mon premier défi : par chance, je pris l’avantage dès le premier tour, et sans vraiment comprendre comment, le conservai pendant toute la partie. Le dernier défi tourna lui aussi en ma faveur ; j’avais gagné.

La soirée se termina froidement, Rê ne pouvant ni me refuser la victoire ni se résigner à l’accepter. Apis m’assura qu’ils n’avaient qu’une parole, et qu’un événement me ramènerait mon frère, mais qu’il fallait que je sache attendre jusqu’au moment voulu.

La soirée n’était pas finie, mais j’avais décidé d’échapper au château surpeuplé : j’enfourchai mon scooter et le lançai à l’assaut de la nuit.

Brumes. Un autre néant m’entoure à présent.

Des bribes de souvenirs. Un jeu, des cartes, le froid de la nuit, le blanc de l’hiver. La plaque de verglas, la glissade : sortie de route. Ma silhouette rouge, brisée dans son grand manteau blanc.

Je n’ai même pas mal. Je n’ai même pas peur.

Quand j’ouvre les yeux, je suis dans ma chambre.

Un ruban noir, dans le coin du portrait de mon frère, me rappelle à la dure réalité. J’ai rêvé. Sous le soleil qui filtre du rideau, l’air miroite. Trois coups portés à ma porte achèvent de me réveiller.

Une voix s’infiltre, douce, caressante, presque timide, et pourtant c’est comme si un monstre enfoui se réveillait en sursaut au fond de moi.

« Bienvenue, petite soeur. »

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