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La marque du passé (incipit 1)

écrit par Alexia MONNET, en 3ème au Collège Sainte Ursule à Pau (64)

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups.

Je le suivis sans opposer aucune résistance. Je peinais, car il se fondait dans cette masse grouillante aussi facilement que le sucre dans le café. Rivière indestructible dont il faut comprendre les divers courants pour espérer en sortir vivant, gorgée d’espèces inconnues, aux caractères différents. Le flot de l’Histoire se mouvait ici, dans ce château. Le flot de la Vie.

Sous ces masques aux visages rieurs, sous ces froissements de tulle et de soie, sous ces scintillements de couleurs et ces éclats de bijoux se cachait peut-être le plus sinistre des individus. En dessous de leurs masques on devinait leurs yeux, certains petits et cruels, d’autres nébuleux et songeurs, ou encore insondables.
Des odeurs enivrantes d’alcool et de tabac me montaient à la tête et faisaient frissonner mes narines. Un combat faisait rage à l’autre bout de la pièce, un combat d’ivrognes entichés d’une personne à la beauté remarquable et aux cheveux dorés comme le soleil. Les deux personnages se ressemblaient étrangement, bien que le second fût d’une laideur repoussante. Son visage était couturé de cicatrices et de brulures.

Des volutes de fumées s’échappaient de certains groupes à la mine revêche.
Les scènes autour de moi me paraissaient figées, floues, comme dans un rêve un peu trop réaliste. Elles étaient comme une brume immatérielle qui rendait encore plus saisissant le désir d’en observer les moindres détails. Nous arrivâmes devant une nouvelle pièce. Les visages se tournèrent vers nous, puis pendant un temps, le temps des voleurs, se retournèrent, pour revenir ensuite nous observer.
La main de mon interlocuteur pressée contre la mienne, ce contact doux et rugueux à la fois, me ramena à la réalité. Dans des recoins sombres, à l’abri des regards indiscrets, des personnes étaient affalées dans des fauteuils de velours rouge, et noyaient leur peine et leur chagrin sous des panaches de fumée. Leurs yeux larmoyants reflétaient toute la détresse et la peur du monde. Toute la détresse et la peur d’un être seul qui ne sait s’occuper autrement que de s’adonner à cette tâche compliquée qu’est l’oubli. Pendant un instant, je fus tentée de les rejoindre. Mon corps était indescriptiblement attiré par cette atmosphère. C’était si tentant. Tout abandonner, et les rejoindre, tout serait si facile désormais. Ma conscience me guidait, comme si, trop lourde de crimes, elle me dictait d’aller se soulager.

Oublier.

Mais ce qui est fait ne peut pas être effacé, et la main du garçon, toujours pressée contre la mienne, me tira vers lui. Il me regarda d’un air interrogateur :

« Bon, tu viens ? »

Ses yeux avaient quelque chose de mystique. Ils étaient tellement beaux. Une beauté divine. Soudain, je me rendis compte de la proximité de nos corps et je fus profondément gênée. Je balbutiai quelque chose d’incompréhensible pour essayer de masquer mon trouble mais je fus à nouveau ballotée en tout sens. Une troupe de joyeux comparses, main dans la main, venait de nous bousculer. Ils étaient tous vêtus d’un pantalon recouvert de motifs à fleurs aux couleurs criardes, qui juraient véritablement avec le reste de leur costume.

« Qu’est-ce que …, me dis-je à moi-même.

– Ne t’en fais pas, me déclara le garçon à la tête de taureau, tout le monde les traite de fous. »

Il eut un petit rire nerveux.

« De leur point de vue, la Terre est en danger…

– Peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort… », dis-je d’un ton sérieux.

La musique augmenta d’intensité et couvrit ma voix.

« Qu’est ce que tu as dit ?, me hurla-t-il, la main portée en cône sur son oreille. Le bruit est insupportable !

– Ca ne fait rien, c’était sans importance, lui criai-je encore plus fort, allons-y, où que ce soit !! »

Il hocha la tête pour me montrer qu’il avait compris, me prit à nouveau la main, et m’entraina dans la masse mouvante. Les corps se déhanchaient au rythme de la musique tel des spectres venus s’abreuver de ce flot de vie et de mouvement. Une odeur de sueur flottait dans l’air.

Bientôt, nous arrivâmes dans une pièce fermée, par une série de couloirs inextricables tant il y avait de monde. La salle n’était pas très grande, le plafond formait une haute coupole de verre. Des objets disparates étaient positionnés un peu partout : des pièces d’échecs faites d’ivoire et de bois, des peaux d’animaux…
« Cette personne voulait te rencontrer, c’est pour ça que je suis venu te chercher. », me dit le garçon en me souriant. Il me reprit la main qu’il avait lâchée en arrivant et me tira à l’intérieur de la pièce.

Il y régnait un calme inhabituel, comme si la tempête au dehors n’avait pu franchir ces murs.

Je levai timidement les yeux, qui avaient trouvé un intérêt soudain à observer une petite poussière coincée dans l’interstice d’un mur, et je balayai la pièce du regard.
Une personne me faisait face, le visage masqué, le corps recouvert de tissus aux couleurs chatoyantes et coiffée de plumes multicolores. Deux yeux d’obsidienne m’observaient à travers les trous du masque avec curiosité et avidité. Profonds comme un gouffre sans fin.

Elle s’approcha et me toucha le bras. A ce moment-là, une vague de souvenirs sanglants déferla sur moi et je reculai, frappée d’horreur. A la soudaineté de ma réaction, elle ne se renfrogna pas, au contraire, elle me regarda avec encore plus d’intérêt.

« Voici Europe, déclara le garçon, Elle est venue comme je te l’a…. comme tu l’avais prévu !! Elle ne sait rien de ses origines, tu l’avais prévu aussi. »

Il avait dit cette dernière phrase d’un ton doux, comme pour me rassurer. Je ne savais pas d’où je venais. Il avait raison. Je ne connaissais rien de mes parents, morts tous deux dans un accident de train. Mais parlait-il de ce passé-là ? Je pensai à mon nom. Son origine restait, elle aussi, un mystère.

L’inconnue me dévisageait sans bruit, attendant sûrement une réaction de ma part. Je ne savais que dire.

Un silence pesant s’installa. Les bruits étouffés du couloir nous parvenaient par bribes, ainsi que les odeurs. Une folle ivresse exsudait de chaque pore du château, et pourtant nous étions là, debout, insensibles à cet ouragan qui faisait rage.
Ce fut moi qui parlai la première, brisant ce silence compact :

« Je suis désolée de vous déranger, je pense que ce garçon s’est trompé de personne, déclarai-je d’un ton plus sec que je ne le voulais en me tournant vers ce dernier. Mon Dieu, quels yeux !! Si pétillants, si bleus… et ce fut d’une voix beaucoup moins assurée que je bégayai :

« Je… je m’en vais.

– Ne pars pas. »

Alors que je me retournai pour prendre enfin part à la fête, déjà bien avancée, la puissance de cette voix me cloua sur place.

Elle était rocailleuse comme la montagne, et empreinte de sagesse.

– Ta personne ne m’effraye pas, jeune fille. Je suis désolée de t’avoir offensée. Ton nom m’effraye : Europe. Il est lourd de crimes et de trahisons. Ce nom laisse une trace sanglante sur son sillage. Une trace qu’on ne peut effacer. Ta venue dans ce lieu n’est pas un hasard. Ton cœur, à l’opposé de ton nom, est pur et sans trace du passé qui te hante, sans que tu ne saches ce qu’il signifie. Les étoiles m’ont révélé ton passage et elles ont accepté de gauchir le Temps et l’Histoire pour nous, pour que je t’aide à trouver ton chemin.

– Vraiment ?, dis-je, abasourdie. Puis je réalisai que ma question devait paraître stupide. Une multitude de souvenirs m’assaillirent alors de toutes parts.

Du mouvement, beaucoup de mouvement.

Du sang. Beaucoup trop de sang. Des détonations, des explosions. Des cris. Certains de terreur et de peur. D’autres de victoire. Des massacres impardonnables, des crimes contre-nature. L’Horreur. Que m’arrivait-il ? Pourquoi toute cette violence ?... Pourquoi…

Je vacillai sous le choc et relevai la tête vers la personne, qui me sondait de ses yeux noirs à l’expression indéchiffrable.

« Assieds-toi. Apprends, et ravive la flamme de ton passé »

A ce moment là, le garçon au masque de taureau se retourna vers moi et me sourit mystérieusement, faisant étinceler ses yeux divins. Il leva une main, lentement, en posa la paume contre ma joue, et la caressa avec douceur. Ce simple geste déclencha une cascade de frissons incontrôlables dans tout mon corps, si bien que je me surpris à appréhender la suite. Il leva son autre main, dont je sentis le poids sur mon épaule, et m’attira contre lui en m’emprisonnant de deux bras puissants, comme s’il avait peur que je ne m’évapore. Je ris doucement à cette pensée. Je ne pouvais pas m’échapper, ses bras me tenaient trop fermement contre lui. Toujours avec cette lenteur exaspérante, il posa délicatement ses lèvres contre ma joue et me murmura dans un souffle :

« Nous nous reverrons… dans un autre lieu, une autre époque. Je te le promets, princesse. Pour l’instant, Elle t’attend. »

Princesse ? M’avait-il appelée princesse ?

Ce surnom m’apaisa et je fermai les yeux, m’habituant à la chaleur de son corps et à son cœur battant contre le mien. Quand je les rouvris, il avait disparu. La fraicheur de l’air me frappa comme une gifle, et son absence aussi. Sentant des larmes poindre dans mes yeux, je me retournai vers l’inconnue masquée, atterrée. Bien que je ne le connaisse pas bien, un lien m’unissait à ce garçon, et sa présence rassurante me manquait déjà. J’avais hâte de le revoir.

L’inconnue aux yeux noirs enlevait son masque, lentement.

Son visage était sillonné des rides de l’expérience et la maturité. Nombre de printemps avaient ciselé sa vie. Mais ce qui me frappa plus que tout était sa peau. Elle était noire, plus noire que ses yeux, plus noire que la nuit la plus noire.

« Je me nomme… Afrique. »

Oubliant la fête, oubliant les tentations violentes, oubliant les plaisirs, les odeurs et les bruits, mais gardant une place dans mon esprit pour ce garçon, je m’assis.

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