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Maelström (incipit 1)

écrit par Thibaut HASCHER, en Terminale au Lycée Gaspard Monge à Charleville-Mézières (08)

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups ; je sentis leur regard mystérieux s’appesantir sur moi alors que nous dépassions leur groupe.

Grisée par la foule et l’alcool, je me laissai emporter par ce charmant minotaure, partant à l’aventure dans ce dédale aux parois ornées de scènes historiques et mythiques, de tableaux et de portraits somptueux, de moulures à motifs abstraits et floraux… Les couloirs encombrés de personnages dignes de romans résonnaient de cris, de rires, de chants, de notes et de bribes de paroles happées dans cet ouragan de sonorités. Les couleurs se mélangeaient, les formes se mouvaient en un kaléidoscope infernal. Je prenais autant de plaisir à me laisser conduire au hasard par un inconnu que d’admirer cette fête organisée en l’honneur de mon continent. Cette soirée n’avait cessé de me surprendre. A présent, j’attendais exactement la même chose de la part de ce jeune homme.

Le garçon à tête de taureau s’arrêta devant une salle où jouait un orchestre symphonique. En face, des danseurs en costumes d’époques toujours aussi variées… Nous gravîmes les quelques marches conduisant à la piste où claquaient de concert mille talons et nous y fîmes une place. Mais aussitôt que mon compagnon d’aventure et moi-même esquissâmes les premiers pas, tout sembla disparaître. Le temps se figea, et l’univers devint flou. Dans ses bras, tout s’arrêta, et le monde se mit à tourner.

Plus rien d’autre que cette valse insensée qui nous emportait, nous étourdissait sur la piste au milieu de fantômes de couleurs.

Plus rien d’autre que cette musique enivrante qui martelait nos tympans et nous faisait perdre la tête. Le claquement des cymbales, les violons endiablés… Toute la force et la beauté de la nature fragile et déchaînée incarnée dans cet orchestre magique…

Nos corps enlacés s’envolaient alors même que nos pieds continuaient de toucher cette terre lointaine. Légère, comme un bateau sur la mer, et mes longs cheveux noirs flottant dans mon sillage… Emportée comme un navire dans un maelström, tourbillonnant sur la scène… Ivre de bonheur. Emportée par ses pas, la musique, les couleurs…

Je fermai un instant les yeux.

Il n’y avait que nous deux. Seuls à bord de ce manège enchanté, de ce navire pris en pleine tempête émotionnelle.

Juste nous.

Nous, et son regard qui me brûlait, me transperçait…

Les yeux sont les portes de l’âme, et celle que j’avais en face de moi me semblait à la fois attirante et dangereuse. Un regard insistant et assuré, au travers duquel j’avais l’impression de voir les enfers antiques…

L’orchestre s’arrêta, la magie s’éteignit.

La salle vide résonne encore de leurs cris.

Seule sur la piste, esquissant quelques pas de danse. Les yeux fermés, essayant de revivre ces doux instants de bonheur… Mais je me leurre.

J’ai froid. A travers une vitre brisée, un rayon de lune transcende la poussière et se pose sur une latte martelée quelques jours plus tôt des pas des danseurs… Tous ces gens, d’époques différentes… De pays sublimes… Venus d’Europe, mon royaume.

Mes propres sujets m’ont trahie. Mes sœurs elles-mêmes ont ri de moi.

J’ai envie de pleurer ; mes larmes sont mortes. Il n’y a plus que mon cœur de glace… Mais sous la glace, un volcan gronde, et la lave cherche un moyen de crever la surface… Je la sens qui bouillonne en moi, et mes trippes qui se nouent d’angoisse, mon cœur qui vomit, ma respiration qui se coupe… Je m’effondre sur la piste.

A genoux, courbée… Une main pour m’appuyer au sol, et le rideau de mes cheveux noirs qui m’entoure. Ma robe froissée, déchirée…

Je relève la tête. Un miroir brisé me renvoie l’image d’une jeune fille de vingt ans… Elle a un visage ovale, pâle et délicat, des cheveux en bataille… Et des yeux sombres insondables.

Ma joie et ma raison ont disparu avec lui.

– Ça ne va pas ? me demanda mon minotaure, l’air inquiet et désireux de me servir.

– Juste un étourdissement, lui répondis-je en riant.

– Tu veux prendre l’air ?

L’atmosphère joyeuse et envoûtante se faisait un brin pesante après plusieurs heures de fête, et la tête me tournait d’avoir trop bu, trop dansé. J’acceptai avec plaisir sa proposition.

De nouveau les couloirs… Nous doublâmes un sénateur romain en toge pourpre, donnant le bras à une marquise du Siècle des Lumières, et nous engageâmes dans un petit escalier en colimaçon.

Quelques instants plus tard, nous nous retrouvions en haut… Sur les remparts.
Aussitôt, la plénitude et la fraîcheur m’envahirent… Le calme se fit dans ma tête.
Au loin nous parvenaient les échos de cette soirée fantastique.

Je fis quelques pas en avant, et me posai entre deux créneaux. En face de nous, tout en bas, éclairé de la lueur argentée de la lune, s’étendait le domaine : rivière, parcs, forêt… fontaines, statues, parterres de fleurs… Un couple se promenait, main dans la main, et leur lanterne à huile projetait leurs grandes ombres sur un petit sentier au bord de l’eau.

Le minotaure s’approcha de moi, légèrement en retrait.

– Je ne t’ai pas demandé ton nom… murmurai-je.

Je me retournai vers cet intrigant jeune homme, mi-amusée, mi-sceptique.

Il ne répondit pas, mais me prit la main, la serra sans me quitter de son regard qui me rendait plus folle encore que l’orchestre et la foule.

– Enlève ton masque… me demanda-t-il.

Je frissonnai. Il avait à peine remué les lèvres, et j’avais l’impression d’avoir ressenti le son de sa voix plutôt que de l’avoir entendue… Je n’étais même pas sûre qu’il ait parlé, mais son accent, sa demande résonnaient dans ma tête…

– Seulement si tu me dis ton nom, lui répondis-je avec un petit sourire, joueuse.

– Non.

– Tant pis, fis-je avec légèreté.

Toujours en souriant, l’air de vouloir le provoquer, je me dégageai de sa main et m’aventurai sur les remparts déserts. Je lui tournai le dos, faisant mine de ne plus m’occuper de lui, mais espérant bien qu’il reviendrait à la charge…

La détonation me déchira les tympans, le choc me fit sursauter… Mon cœur s’emballa soudain. La nuit se fit alors resplendissante, et je levai la tête vers la multitude d’étincelles dorées retombant en cascade dans la nuit bleue.

L’émerveillement du public dans le parc s’entendit jusqu’ici, alors que je sentais mon minotaure s’approcher de moi… M’enlacer… Ses mains posées sur mon ventre, sa tête masquée contre mes cheveux… Je frémis. Heureuse.

Accompagné de merveilles musicales jouées par un orchestre, le feu d’artifice se poursuivit. Après les couleurs du bal, ce furent celles de la lumière qui me firent perdre la tête. Sensible à l’excès. Mon cœur battait de plus en plus vite, et derrière moi, mon mystérieux jeune homme devait s’en être aperçu.

Après un somptueux ballet de lumières, le feu d’artifice s’acheva dans un dernier éclat. Silence. Je me tournai vers mon minotaure et me plongeai dans son regard, me perdis en lui… Envoutée.

Et soudain, mes lèvres se sont collées aux siennes. Je l’embrassai, le mordis de cette passion dévastatrice qui s’était refermée sur moi… Je sentis ses bras m’envelopper, son corps répondre au mien… Je m’abandonnai toute entière à lui, et me sacrifiai corps et âme sur l’autel de la passion.

***

Le jeune homme avança sa reine noire face au roi de son adversaire.

– Echec et mat, déclara Loki d’une voix moqueuse.

De l’autre côté de l’échiquier, Dionysos contempla sa défaite. Son cousin nordique l’avait battu. Les deux dieux levèrent la tête vers un groupe de splendides jeunes femmes.

La fête avait commencé deux heures plus tôt. Une fête immense, incroyable, qui occupait un château entier. Une fête célébrant l’Europe. Les invités, venus des quatre coins du continent et de toutes les époques, faisaient honneur à cette soirée exceptionnelle. Les déesses allégories de chaque partie du monde félicitaient leur sœur.

Mais une poignée de dieux commençait à regretter de s’être ainsi glissée parmi tous ces mortels. Ils s’ennuyaient. Alors, en digne prince de la débauche, Dionysos eut l’idée de transformer ce bal mondain en une foire de délices et d’excès. Les deux clans, grecs et scandinaves, avaient choisi leur représentant pour qu’ils s’affrontent en une partie d’échecs. Le vainqueur donnerait le coup d’envoi des festivités. Et le meilleur moyen de gâcher cette soirée était d’en ridiculiser l’invitée d’honneur : Europe.

Le dieu scandinave était sorti gagnant. Ses comparses se tournèrent vers lui.

– Soit, concéda Dionysos, frustré mais solennel. A toi de jouer.

Loki, un sourire aux lèvres, quitta son siège et fit apparaître un masque de taureau sur son visage. Il s’avança vers la jeune femme.

***

J’ouvris les yeux. Quelle nuit formidable… J’avais l’impression d’avoir rêvé ! Les baisers, les caresses, les élans passionnés avec ce mystérieux minotaure… Je souris. Je ne connaissais toujours pas son nom…

Je me retournai dans les draps encore humides de notre sueur pour le lui demander… Le lit était vide.

L’oreiller était encore creusé de la tête du jeune homme. Un billet s’y trouvait.
Perplexe, je tendis la main, l’ouvris…

Merci, Europe, pour ta naïveté

Et ces quelques heures de volupté…

A ta honte, je te laisse à présent,

Mais sache que j’ai adoré ce petit jeu charmant.

Je relevai la tête. Un miroir me renvoya l’image d’une jeune femme pâle et tremblante, au regard furieux et déterminé. Je sentis ma main se refermer, broyer, déchiqueter d’elle-même ce petit bout de papier si lourd de conséquences.
Je bondis. Enfilai en toute hâte ma robe froissée. Dévalai les escaliers. Je me retrouvai sur un balcon dominant la grande salle où avait commencé la réception, la veille… Ils étaient toujours là. Ils avaient passé la nuit à danser, chanter, boire et manger… Mais ce n’était plus les mêmes. La salle était sale. Certains invités étaient à moitié nus, d’autres gisaient aux pieds de barriques de vin éventrées… Des cris, des rires et des larmes fusaient de toutes parts. On chantait des chansons paillardes. On s’empiffrait, s’insultait… Une gauloise et une courtisane se disputaient les faveurs d’un arlequin, deux hommes se battaient en duel… Mais soudain, ils me virent. Tous s’arrêtèrent et levèrent vers moi un sourire narquois. Quelques rires et quolibets fusèrent.

Ils savaient…

– Disparaissez, sifflai-je entre mes dents.

Alors, les portes de l’Histoire se rouvrirent, et claquèrent comme si un immense courant d’air s’était formé entre le présent et les différents espaces-temps d’où ils venaient. Au milieu de la salle naquit un trou noir… D’abord minuscule, il grossit sous les regards médusés des invités. Un souffle venu d’ailleurs fit d’abord voler quelques chapeaux et perruques… Puis, il s’accentua et se transforma en un vent de panique. Les convives se sentaient irrémédiablement attirés par ce tourbillon qui enflait avec une lenteur abominable…

Soudain, le gouffre se décupla et arracha du sol tout ce qui se trouvait dans la salle. Les hommes, les femmes, leurs accessoires… Les tables, les buffets chargés de nourriture se soulevèrent et les nappes bondirent, faisant se fracasser au sol les coupes de cristal encore à moitié pleines, les bouteilles de vin, les plats regorgeant de mets exquis… Les bruits, les parfums furent happés. Les robes et les rideaux claquèrent, se déchirèrent et s’envolèrent. La fumée, les flammes des cheminées furent soufflées. L’orchestre se désagrégea. Cors de chasse, hautbois, timbales et violons se percutèrent dans une ultime symphonie d’apocalypse avant de se faire aspirer à leur tour dans le tourbillon. Et tout se retrouva dans ce bal fantastique, dans ce maelström de bruits et de couleurs qui soudain implosa, se contracta sur lui-même et disparut.

Le château se tut dans la nuit.

Je sursautai, retint un cri de surprise. Une main s’était posée sur mon épaule.

– Nous revoilà enfin seuls, Europe… susurra dans mon oreille le jeune homme à tête de taureau.

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